TOUJOURS UN PEU AILLEURS


TOUJOURS UN PEU AILLEURS

Détestable l’image, imparfaite voisine
De corps anéantis, de sombres canots dans
Une mer adossée à cette chamoisine
Absorbant de ses plis l’écume de nos dents.

Un tesson de bouteille est mon drap ; Je naufrage
Comme un froid lit de fer sur des plages de lin.
Quelle mère oubliée achèvera l’ouvrage
Au coton de l’azur où mon être orphelin

Va de fil en aiguille… Immaculée lumière,
Les néons sont un cloitre égale à ce fado
Qui m’irise le corps de béantes ornières
Où tombent mes os comme un jeu de mikado.

Une mer de silence et des arêtes vives
Tranchent le cou des mots et des choses aussi
Amères que les dents de cruelles convives
Mordent mes lèvres aux morsures du souci.

L’amertume du soir qui sommeille, tranquille,
Berce le hamac des longues après-midis
Somnambules au bras d’une calme presqu’ile
Tenant à presque rien dans mon être affadi.

Villar Garcia Célédonio

Extrait de:  Les poètes des jonquilles (Edilivre)

LA PHILOSOPHIE PAR JACQUES PRÉVERT


LA PHILOSOPHIE PAR JACQUES PRÉVERT

À propos de Hegel.

« Jacques d’Hondt, qui a écrit deux livres remarquables sur la philosophie de Hegel, vient d’en publier deux autres qui constituent une sorte d’enquête sur sa vie, ses
amitiés, ses lectures, sur ses « fréquentations « , au sens complet du terme : Hegel secret et Hegel en son temps. // ne cherche aucunement â expliquer, mais â éclairer
ses œuvres par son existence. Hegel a souffert d’une grande injustice. On a vu en lui le type du professeur, du fonctionnaire discipliné, l’admirateur sans réserve de l’État
prussien. Avec autant de perspicacité que d’érudition d’Hondt fait connaître l’homme anxieux, le citoyen rétif, l’ami des persécutés. Certes, quand il s’agit d’un
philosophe, on ne saurait se fier à l’adage : dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es! Mais en changeant l’éclairage sur l’homme, on éclaire aussi différemment
l’œuvre. La  » vie cachée  » de Hegel fut celle d’un libéral fiché par la police. Il a dialogué avec les girondins français, les illuminés allemands et les
francs-maçons internationalistes. Sans vouloir en tirer plus qu’il ne convient, l’auteur montre que la Phénoménologie retrace un itinéraire de la conscience qui rappelle les
séances d’initiation maçonnique, un parcours de néophyte dans la loge théâtralement aménagée – comparaison qui est de Hegel lui-même.  » Raison et
liberté restent notre mot d’ordre, et notre point de ralliement l’Église universelle « , écrivait-il à Schelling. Toute la pensée hégélienne, jusque dans sa
maturité, enfonce des racines nombreuses et vigoureuses dans la Révolution française.

Tel n’est aucunement l’objet de l’ouvrage dense et clair de Châtelet. En moins de 200 pages, il réussit la gageure de nous faire participer à la construction comprékensive
du système hégélien.

La conscience se faisant esprit, c’est la Phénoménologie.

L’esprit enfin s’exprime essentiellement dans la création artistique, la vie religieuse et la réflexion philosophique. L’art est son premier moment. Cest l’esprit dans son expression
sensible, donnant des idées les plus élevées une représentation concrète qui nous les rend accessibles. La religion est la vérité de l’art. Le devenir des
religions est le devenir même de l’esprit en son immédiateté. La mutation décisive s’opère lorsqu’on passe des religions déterminées,  » ethniques « , au
christianisme. Avec l’incarnation, l’opposition abstraite de la finitude et de l’infini s’abolit. La philosophie est la vérité de la religion comme la religion est la vérité
de l’art. Toutes les productions humaines sont ainsi situées, rendues intelligibles, transparentes. La philosophie, d’ailleurs, n’a pu se réaliser comme savoir absolu,
c’est-à-dire prendre pleine conscience d’elle-même comme dit de l’esprit qu’au moment où l’esprit se réalise objectivement, si l’on peut dire. Cette réalisation c’est
l’État. Certes l’État moderne, napoléonien ou prussien, n’est pas encore l’État mondial qui clôt l’histoire. L’État universel est à venir. Mais on
connaît son essence, ce qui permet â la philosophie de s’achever. Avec la fondation de l’État, dit Châtelet, le savoir absolu sait de quoi au fond il est savoir : de la
formation de l’humanité par ellemême, du cheminement dramatique de l’esprit se construisant dans le fracas des guerres et les tragédies quotidiennes du travail. L’État
moderne achève l’histoire universelle comme la science conclut la pensée. »

Ils parlent entre eux comme ils écrivent

entre les lignes

les uns ont un abîme et les autres

un trou, un mur, un fossé, une impasse.

Jacques Prévert

CRISTAL DE VIVRE PAR ACHILLE CHAVÊE


CRISTAL DE VIVRE PAR ACHILLE CHAVÊE

J’aurais voulu écrire un livre

sur le bonheur de vivre

où la joie

éclatait en explosions successives

où le matin

était l’angoisse heureuse d’être

où le crépuscule du soir

était un apaisant baiser de l’inconnu

j’aurais voulu

être mangé comme un fruit de lumière

être bu comme une tisane de bonté

j’aurais voulu vous présenter

le merveilleux bouquet de roses sans épines

que je n’ai pas trouvé

Du temps que j’étais milliardaire

un éléphant vêtu de noir

près de moi vint s’asseoir

en me disant pardon confrère

Du temps que j’étais souris blanche

je suis sorti de souricière

au jour perdu de ma naissance

mais je n’ai pas gagné au change

Du temps que j’étais hanneton je fus aussi dans la prison

de l’allumette et dans celle des horizons

Du temps trouvé pour être un homme

et pour penser à moi aussi

je n’ai cueilli sur l’arbre que la pomme

pleine des vers de mon souci

à
Edouard
Faucon

O nuit horrible

aurore horrible

soleil horrible

mémoire horrible

ô dérisoire identité

universelle vacherie

Et si le
Jésus-Christ est
Dieu

tant mieux

et mieux vaut lui qu’un autre

crocodile spirituel

Vous le voyez

j’ai quelquefois la connerie de croire

en des instants d’immense lassitude

que je me ferais bien

à sa mâchoire

ainsi qu’un très petit oiseau du
Nil

Fusillez-moi je l’autorise

Et ne pas faire le dresseur de puces intellectuelles

et ne pas oublier lorsque je mange que mon petit chien me regarde

et penser quand je fais l’amour que c’est acte de dieu

et dévorer le monde en affame de vérité

à
Armand
Simon

N’importe quel homme peut bien m’assassiner

au tout premier tournant venu

et je dirai

adieu veaux vaches cochons couvées

très calmement

ainsi que se prononce

le mot dormir

dormir dans la voiture du néant

traînée

par quatre sauterelles sans mémoire

chacun sachant

ce que parler veut dire

Douce maman soyez heureuse auprès de
Dieu

ne pensez plus à moi

je vous en prie

oubliez-moi dans l’inconnu

dans
Pinescamotable aventure de vivre

dans son atrocité

autorisez que s’accomplissent

les derniers pas d’irréparable

à
Paul
Michel

Avoir tiré des dizaines de fois

à boulets rouges sur son âme

son cœur

et progresser

avec l’imprudence du sage

dans les ruines de son propre destin

c’est vivre

c’est modeler dans l’invisible

la matière indissoluble de son noyau

c’est graver

dans la muraille d’ombre

les traits secrets de son dernier visage

Hommes

vous m’entourez de toutes parts

hommes

ma bonne volonté vous cerne

hommes

vous torturez les étendues

les façades de l’incidence

les oripeaux de la saison

les sédiments spirituels

hommes

je suis en vous à votre insu

je suis la belle négation

de vos maîtresses prétendues

hommes je suis toujours en vous

comme un serment de contingence

d’étonnante fidélité

d’aromatique probité

hommes

vous ne pourrez jamais m’atteindre

que dans le sang que je vous donne

à
Albert
Snchelbaut

Un jour viendra sans doute où nous serons

en communication

avec le monde des insectes

avec les termites muets

avec les aveugles fourmis

Qu’est-ce que parler humain veut dire

au fond du gouffre de la pensée !

Et je me vois très bien

buvant un bock

avec un insecte asexué

à la table effrayante de l’éternité

Insecte

je bois à ta santé

à nos bonnes santés interminables

Écrire le poème unique qui a plus d’importance

que d’être né que d’être encore en vie

Écrire le poème unique

intraduisible

de survie

l’ayant porté en soi

humainement

comme a porté Marie


Achille Chavée