UN VOYAGE – JACQUES BERTIN


UN VOYAGE – JACQUES BERTIN

J’ai retrouvé dans la coque la vieille fêlure
L’humidité qui suinte comme l’éternel poison
Et j’ai pleuré, assis la tête contre la cloison
De l’autre côté le moteur battait son chant profond
Celui qui vient de l’enfance
Et dont les basses fréquences
Toujours ont raison

Où tu vas poser ton sac
Fais un lit avec tes larmes
Il flottait dans cet endroit une odeur de goudron et
d’urine
Gravé dans le travers de la blessure on distinguait un nom
Une illusion ou un message ou une marque de fabrique
Le monde passait contre les hublots lentement comme un
monde
Les façades prétentieuses croulaient dans les angles
morts
On voyait des visages de femmes glacées et pensives
Marquant la brume comme d’immatures soleils d’hiver
Je ne sais pourquoi je me bats le bateau me conduit dans
l’aube
Ah vers la haute mer, bien sûr, comme chaque matin
Je me retrouve faisant mon méchant trafic dans un port
incertain
Il faut payer cash, en devises fortes et avec le sourire
Je ne sais pourquoi je me bats. J’ai pleuré dans la chaleur
torride
Le monde est beau ! Les femmes se donnent avec des airs de
s’oublier !
Nos victoires sont devant nous qui nous tendent la main !

Où tu vas poser ton sac
Fais un lit avec tes larmes

AUX ILES LOYAUTÉ


AUX ILES LOYAUTÉ

Rien ne peut arriver, pense le voyageur, à cette Mélanésienne d’Ouvéa. Dans sa robe mission rouge et blanche, elle est là, fleur d’hibiscus à l’infini, tombée
sur le sable éclatant. Son regard a franchi les récifs du lagon lavande, et plane sur la mer de corail.

Distraitement, elle joue, d’une main, avec trois coquillages et, de l’autre, caresse un petit chien jaune: ils sont des dizaines, dans l’île, qui se ressemblent tous. Au-dessus,
l’alizé fait chanter les palmes. Tout près, un bac, jadis utiLisé pour gagner l’atoll voisin, rouille dans les senteurs d’iode, moins immobile que le temps.

Jean Orizet

LAISSER LE TEMPS AU TEMPS


Le temps ne se jette pas comme ça tete baissée dans une action sur plusieurs années sans que ce qu’il ait pu penser afin de dire n’ait été réfléchi . Les virages à 180 degrés du jour au lendemain procèdent d’un incident de parcours aléatoire que le quotidien est en droit d’actualiser. Passent toutes sortes d’odeurs ayant le pouvoir de conduire hors du trajet suivi. C’est pour mieux apprendre que l’erreur existe.

Niala-Loisobleu – 23 Avril 2021

POINT DU JOUR


Robert Desnos

POINT DU JOUR

Le trois nivôse an II de la République Roger se dressa sur son lit. Des têtes de nègres mugissaient sur les fleuves et l’on suspendait le clergé français par les
pieds aux lampadaires de l’avenue de l’Opéra.

Debout Roger s’écria :

« Je m’appelle Robert Desnos la plume au vent c’est la honte des femmes fécondées. Écoutez écoutez la Marseillaise qui porte vers les frontières un petit peu de
vinaigre et du feu central.

Allons Patrie mort des enfants

L’arrivée n’est pas la gloire des tyrans

que tu baises au front levé des étendards

Marchons marchons

Que du sillon sorte le sang. »

Trois carriéristes lui passèrent sa chemise, son fin caleçon de soie sa veste de velours à côtes, son casque, son sabre, ses allumettes, son mouchoir et un petit
drapeau en cas de grand besoin. Quand il fut prêt il fit à l’historien habituel de sa famille la sanglante histoire transcrite ci-après.

« Volontaire de l’an II je suis monté sur l’estrade dressée place de la Révolution. Des messieurs en redingote s’y tenaient enrubannés de soie tricolore comme des
moutons de comice agricole. Un petit vieux en avait fait des papillotes. Les autres s’étaient contentés d’orner leurs oreilles pour réparer l’irréparable surdité de
leur sexe. Un tambour battait smistrement au bas des marches. Sur un calicot on lisait « La Patrie est en danger ». C’est alors que devant la marche triomphale de l’ennemi, de
l’ennemi abhorre, détrousseur de filles et voleur de pendules, de l’ennemi dont le ventre était Brunswick et la tête Goethe, c’est alors que les jeunes gens de seize ans et les
vieillards se disputèrent la gloire de marcher vers un honorable trépas. Les campagnes alors étaient parsemées de drapeaux.

Au bas des marches ronflaient les tambours. Les pères et les fils, les larmes aux yeux, à l’idée de la patrie relevaient leurs pantalons longs jusqu’au-dessus des genoux et ils
montaient vers les vieillards. Ceux-ci leur donnaient des livres reliés de toile reuge et dorés sur tranche, des couronnes de lauriers en papier doré, des livrets de caisse
d’épargne. De joie la populace.s’enivrait dans les faubourgs. Mais moi ma couronne sur la tête, mon livret de caisse d’épargne dans ma poche, je me cachais pour lire le livre
qu’on m’avait donné.

Le titre était « Sauve qui peut. »

« Un jour, commençait l’auteur, je rencontrai sur une route une femme merveilleuse elle avait des seins de poissons et ses yeux murmuraient à l’âme des choses
impondérables. Mon père que ce commerce intriguait, dépensa sa fortune à provoquer des accidents de chemin de fer pour causer la mort de la belle inconnue. Peine perdue ils
s’épousèrent et leur fils, fils de ma maîtresse fut spécialement dressé par un orang-outang à repriser mes chaussettes et à provoquer des courts-circuits
buccaux dans mon individu… »

J’aurais continué cette poétique lecture si Robespierre n’avait posé sa main sur mon épaule. Nous étions sur une colline. Il me montra l’oeuvre de la Guillotine. Quatre
cent mille têtes jonchaient les marais. Des femmes leur suçaient la cervelle. Fou de joie à ce spectacle j’embrassai Robespierre. Il posa sur moi un long regard triste et doux,
m’étreignit sur sa poitrine et, avant de se dissoudre en fumée odorante de cigarette anglaise il me dit :

« Tu t’appelleras Danger de mort ».

Robert Desnos

La Maison près de la fontaine – Nino Ferrer


La Maison près de la fontaine – Nino Ferrer

La maison près de la fontaine
Couverte de vignes vierges
Et de toiles d’araignée
Sentait la confiture et le désordre
Et l’obscurité
L’automne
L’enfance
L’éternité

Autour il y avait
Le silence
Les guêpes
Et les nids des oiseaux

On allait à la pêche
Aux écrevisses avec monsieur l’curé
On se baignait tout nus, tout noirs
Avec les petites filles
Et les canards

La maison près des HLM
A fait place à l’usine
Et au supermarché
Les arbres ont disparu, mais ça sent l’hydrogène sulfuré
L’essence
La guerre
La société

C’n’est pas si mal
Et c’est normal
C’est le progrès