Couleurs, vous êtes des larmes – Guy Béart


Couleurs, vous êtes des larmes – Guy Béart

tDors mon enfant c’est déjà l’heure
Ça ne sert à rien que tu pleures
Dans tes yeux couleur d’arc-en-ciel
Il y a des larmes de sel
Couleurs vous êtes des larmes
Couleurs vous êtes des pleursElle est en couleur mon histoire
Il était blanc elle était noire
La foule est grise grise alors
Il y aura peut-être un mort
Couleurs vous êtes des larmes
Couleurs vous êtes des pleursIl lui a donné des cerises
Et noire sa main les a prises
Et rouge sa bouche a mordu
Il y a demain un pendu
Couleurs vous êtes des larmes
Couleurs vous êtes des pleursVoici des fleurs toutes bien faites
De la rose à la violette
Le bouquet qu’il lui a offert
Etait bleu rouge jaune et vert
Couleurs vous êtes des larmes
Couleurs vous êtes des pleursIls ont couru jusqu’au rivage
Ils riaient de tout leur visage
Ils se sont baignés dans la mer
Il y aura des revolversLa mer est bleue pour tout le monde
Pour les peaux brunes et les peaux blondes
Quand l’homme s’y baigne en passant
Il y a des gouttes de sang
Couleurs vous êtes des larmes
Couleurs vous êtes des pleursCe sang qui coule jusqu’à terre
Mon enfant ferme tes paupières
Pourvu que tu ne saches rien
Ce sang qui coule c’est le tien
Couleurs vous êtes des larmes
Couleurs vous êtes des pleursLes larmes sont partout pareilles
Sèche tes yeux qui s’ensommeillent
Dors mon enfant ne pleure pas
Tu ne sais pas encore pourquoi
Couleurs vous êtes des larmes
Couleurs vous êtes des pleurs

Parolier : Guy Beart

LE TANT DES SEMAILLES


« LE TANT DES SEMAILLES » – Niala 2021 – Acrylique s/toile 61×50

LE TANT DES SEMAILLES

Hier était un autre monde aujourd’hui en mutation

à l’horizon, au ponant, l’assemblage du Maître de Chais secrètement se façonne à la sortie de l’alambic

Quelque chose de ce que j’ignore m’inspire confiance

L’oiseau de mon jardin en muant lance le grain au chant de semeur

plumes neuves serre-joint-majeur

Quand la montagne à ouvert son col pour chasser les Comtes, sont restés les aigles là où les tyrans avaient brûlé l’insurgé

De sous les pierres le serpent sorti du noeud n’a pu s’inscrire à la chasse aux oeufs , les cloches à la battue traquent au-devant du creusement du canal qui soutient le fleuve à gagner la mer

Du versant occitan où la langue tourne cette fois la broche pour sauvegarder l’animal sauvagement amoureux de son origine oubliée par un usage lapidaire de l’Histoire de soi, les grappes gonflent le pampre dans l’érection du ceps

Et déambulant autour du puits la chaîne pyrénéenne sort les vieux instruments des étuis des Cirques

Eloignant la mode des promesses qui soutient pour un court-délai encore les incompétents de haut-grade, l’apprenti se tait afin d’écouter et non d’entendre les diarrhées verbales faussement rassurer

Le Grand-Voyage à portée, le remonte-pente dévissé, debout sur nos jambes comme tenant le Beau sans le rabâcher comme un cricket crispant, ce qui reste de tant nous le chanterons pour semer la récolte laissée aux suivants

L’Enfant-Blanchi sert le coquelicot à rougir de sang.

Niala-Loisobleu – 1er Avril 2021

MESURE DES SEMAILLES


MESURE DES SEMAILLES

Sur l’horizon nébuleux aucun trait de croissance des semailles

Du grain que la main jette

le poisson en ligne entre en Avril

la voile attend que le vent montre sur quel do il s’accroche

Le chat se faufile entre le mur et la haie

De la plus haute branche l’oiseau a l’oeil à l’optique point d’amer solaire

attend pour construire le cap

Aucune information-radio.

Niala-Loisobleu – 1er Avril 2021

POUR GALVANSER L’URBANISME

Gêné que je suis toujours, sur les lisières d’une ville où cependant il serait pour nous d’une telle séduction de voir par exemple les beaux chiendents des steppes
friser au pied même de l’extravagante priapée des gratte-ciel, déçu par le dégradé avilissant, la visqueuse matière interstitielle des banlieues, et, sur les
plans, leurs cancéreuses auréoles, je rêve depuis peu d’une Ville qui s’ouvrît, tranchée net comme par l’outil, et pour ainsi dire saignante d’un vif sang noir
d’asphalte à toutes ses artères coupées, sur la plus grasse, la plus abandonnée, la plus secrète des campagnes bocagères. Que ne pourrait-on espérer d’une
ville, féminine entre toutes, qui consentît, sur l’autel d’une solitaire préoccupation esthétique, le sacrifice de cet embonpoint, moins pléthorique encore que
gangreneux, où s’empêtre perversement comme dans les bouffissures de l’enfance la beauté la plus mûre et la plus glorieuse d’avoir été fatiguée par les
siècles, le visage d’une grande cité. Le papillon sorti du cocon brillant des couleurs du rêve pour la plus courte, je le veux bien, la plus condamnée des existences, c’est
à peine s’il donnerait l’idée de cette fantastique vision du vaisseau de Paris prêt à larguer ses amarres pour un voyage au fond même du songe, et secouant avec la
vermine de sa coque le rémore inévitable, les câbles et les étais pourris des Servitudes Economiques. Oui, même oubliée la salle où l’on projetait l’Age d’Or,
il pourrait être spécialement agréable, terminée la représentation de quelque Vaisseau Fantôme, de poser sur le perron de l’Opéra un pied distrait et pour une
fois à peine surpris par la caresse de l’herbe fraîche, d’écouter percer derrière les orages marins du théâtre la cloche d’une vraie vache, et de ne s’étonner
que vaguement qu’une galopade rustique, commencée entre les piliers, soudain fasse rapetisser à l’infini comme par un truc de scène des coursiers échevelés sur un
océan vert prairie plus réussi que nature.

Serais-je le seul ? Je songe maintenant à ce goût panoramique du contraste, à ce choix du dépouillement dans le site où s’édifieront les constructions les plus
superflues, les plus abandonnées au luxe, palaces de skieurs, caravansérails, dancings des déserts, des Saharas, des pics à glaciers, où trouve à s’avouer avec
naïveté je ne sais quel besoin moderne d’ironie et d’érémitisme. Revient surtout me hanter cette phrase d’un poème de Rimbaud, que sans doute j’interprète si mal
— à ma manière : « Ce soir, à Circeto des hautes glaces… » J’imagine, dans un décor capable à lui seul de proscrire toute idée simplement
galante, ce rendez-vous solennel et sans lendemain. Au-dessus de vallées plus abruptes, plus profondes, plus noires que la nuit polaire, de culmina-tions énormes de montagnes
serrées dans la nuit épaule contre épaule sous leur pèlerine de forêts — comme dans la « pyramide humaine » au-dessus des nuques de jeunes Atlas raidis
par l’effort une gracieuse apparition, bras étendus, semble s’envoler sur la pointe d’un seul pied, — ou plus encore comme à là lueur du jour la céleste Visitation des
neiges éternelles, leur attouchement à chaque cime de gloire dans une lumière de Pentecôte, — l’œil dressé sous un angle impossible perçoit en plein
ciel d’hiver nocturne des phares tournoyants dans les sarabandes de la neige, de splendides et longues voitures glissant sans bruit le long des avenues balayées, où parfois un glacier
dénude familièrement la blancheur incongrue d’une épaule énorme — et toutes pleines de jouets somptueux, d’enfants calmes, de profondes fourrures, et se hâtant
tout au long des interminables et nobles façades des palais d’hiver vers la Noël mystérieuse et nostalgique de cette capitale des glaces.

Le souvenir charmant que j’ai gardé de cette ville où les feux de bengale roses éclataient dans les collines de neige, où la jeunesse dorée des quartiers riches, à
minuit, s’amusait à jeter dans les précipices qui ceinturent ce belvédère de glace des torches enflammées qui rapetissaient mollement, régulièrement, dans la
transparence noire, jusqu’à ce que, le souffle coupé par une nausée vague, on relevât les yeux vers la nuit piquetée d’étoiles froides, et qu’on sentît la
planète pivoter sur cette extrême pointe. Devant le perron du casino, deux avenues immaculées, escarpées, majestueuses, entrecroisaient une courbe à double
évolution; lancées comme dans un toboggan, moteur calé, des voitures en ramenaient, vers les jolies banlieues verticales, les derniers fêtards sur le rythme doux des
aérolithes, la lumière électrique, si pauvre toujours et si grelottante sur les rues blanches, je l’ai vue s’enrichir de sous-entendus d’au-delà, de magnifiques points
d’orgue à chaque pli de la neige, plus suspecte et plus que les plaines de toutes les Russies lourde, pouvait-on croire, de cadavres de contrebande sous cet éclairage
pestilentiel.

Mais, à quatre heures du matin, dans l’air glacé, les immenses avenues vides sous leurs lumières clignotantes ! Une brume vague montait des abîmes, et, complice de la
somnolence du froid extrême, mêlait les étoiles aux lumières infimes de la vallée. Accoudé à un parapet de pierre, l’œil aux gouffres frais et nuageux,
humides au matin comme une bouche, ma rêverie enfin prenait un sens. Sur les kilomètres vertigineux de ces avenues démesurées, on n’entendait plus que le bruissement des
lampes à arc et les craquements secs des glaciers tout proches, comme une bête qui secoue sa chaîne dans la nuit. Parfois, au bout d’une perspective, un ivrogne enjambait la
rampe d’un boulevard extérieur comme un bastingage.

Villes ! — trop mollement situées !

Et pourtant, des villes réelles, une me toucherait encore jusqu’à l’exaltation : je veux parler de Saint-Nazaire. Sur une terre basse, balayée devant par la mer, minée
derrière par les marais, elle n’est guère, — jetées sur ce gazon ras qui fait valoir comme le poil lustré d’une bête la membrure vigoureuse des côtes
bretonnes, — qu’un troupeau de maisons blanches et grises, maladroitement semées comme des moutons sur la lande, mais plus denses au centre, et comme agglutinées par la peur des
grands coups de vent de mer. Assez tragique est l’abord de cette ville, que je me suis toujours imaginée mal ancrée au sol, prête à céder à je ne sais quelle
dérive sournoise. Des boqueteaux de grues géantes aux bras horizontaux se lèvent comme des pinèdes pardessus les berges boueuses, en migration perpétuelle, de ce grand
fleuve gris du nord appelant comme une rédemption la blancheur des cygnes de légende qu’est devenue dans un mélancolique avatar final la rivière lumineuse et molle de la
Touraine.

Par la vitre du wagon, on songe aussi, pris dans le champ d’un périscope, au camp d’atterrissage des géants martiens à tripodes de Wells.

Je lui dus, par un bel été, la surprise d’une de ces poétiques collusions, de ces drôles d’idées qui naissent parfois aux choses et laissent soudain interdite la pire
fantaisie. Pardessus les toits de ses maisons basses, la ville, en moquerie profonde, je pense, de ses dérisoires attaches terrestres, avait hissé en guise de nef de sa
cathédrale absente — haute de trente mètres et visible mieux que les clochers de Chartres à dix lieues à la ronde, la coque énorme entre ses tins du paquebot
« Normandie ». Ville glissant de partout à la mer comme sa voguante cathédrale de tôle, ville où je me suis senti le plus parfaitement, sur le vague boulevard de
brumes qui domine le large, entre les belles géographies sur l’asphalte d’une averse matinale et tôt séchée, dériver comme la gabare sans mâts du poète sous
son doux ciel aventureux.

Mais ce Saint-Nazaire que je rêve du fond de ma chambre existe-t-il encore ? Lui et tant d’autres. Villes impossibles comme celles que bâtit l’opium, aux lisses façades
glaciales, aux pavés muets, aux frontons perdus dans les nuages, villes de Quincey et de Baudelaire, Broadways du rêve aux vertigineuses tranchées de granit — villes
hypnotisées de Chirico — bâties par la harpe d’Amphion, détruites par la trompette de Jéricho — de tout temps ne fut-il pas inscrit dans la plus touchante des
fables que vos pierres, suspendues aux cordes de la lyre, n’attendaient jamais, pour se mettre en mouvement, que les plus fragiles inspirations de la poésie. C’est à ce mythe qui fait
dépendre, avec combien de lucidité, du souffle le plus pur de l’esprit la remise en question des sujétions les plus accablantes de la pesanteur que je voudrais confier les
secrets espoirs que je continue à nourrir de n’être pas éternellement prisonnier de telle sordide rue de boutiques qu’il m’est donné (!) par exemple d’habiter en ce
moment.

Pourquoi ne m’accrocherais-je pas à de telles pensées pour me donner le cœur de sourire parfois de leurs villes de pierres et de briques ? Libre à eux de croire s’y loger.
Le diable après tout n’y perd rien et, tout boiteux qu’il est, paraît-il, comme la justice, n’aura jamais fini d’en faire sauter les toits.

Julien Gracq