La Mère Evanouie – Julien Clerc


La Mère Evanouie – Julien Clerc

Sur un mouchoir en lin elle brode le prénom
De l’enfant qui matin a quitté la maison
Si le temps a passé et les chagrins aussi
Il a fallu panser dans la maison le vide

Si vous lui demandez elle vous dira « je vais
Comme vont les saisons »
Elle vous dira « je sais
Comme le temps est long »
Elle pensera « je suis
Une mère évanouie
Évanouie

Et ses doigts abîmés quand ils ne brodent pas
Caressent le cliché de l’enfant dans ses bras

On dit que les photos portent les souvenirs
Elle ne le dit pas trop mais elle porte bien pire

Si vous lui demandez elle vous dira « je vais
Comme vont les saisons »
Elle vous dira « je sais
Comme le temps est long »
Elle pensera « je suis
Une mère évanouie
Évanouie

Si vous lui demandez elle vous dira « je vais
Comme vont les saisons »
Elle vous dira « je sais
Comme le temps est long »
Elle pensera « je suis
Une mère évanouie
Évanouie

Sur un mouchoir en lin elle brode le prénom
De l’enfant qui matin a quitté la maison

SORTI DE L’EPOQUE/2021 VOICI LE N°6 « MANIFESTATION »


SORTI DE L’EPOQUE/2021 VOICI LE N°6 « MANIFESTATION »

Dans la tâche rouge en corps fraîche du meurtre, plus fort que la cyber-attaque le jaune de l’oeuf répand son soleil vivant en couvée par dessus l’amarre au diable

issue des rins

Promesses avalées par le sable qui s’en fit le support passé en fraude aux frontières de l’abus d’enfance

De l’allure cavalière le cheval de bois bascule le symbole létal du chrysanthème propulsant les rires de l’enfance au sommet pour tenir leur bouquet de foi sain et sauvage droit pleine tige

Sur ses pointes, l’acte dresse son existence à la place des maux

Niala-Loisobleu – 24 Février 2021

« MANIFESTATION » NIALA – 2021 – Acrylique s/toile 73×60


SUR UN MÊME AXE

René Char

SUR UN MÊME AXE

L’unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d’entrer dans le cercle de la bougie, de s’y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les
ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme incoastant.

*

Il ouvre les yeux.
C’est le jour, dit-on.
Georges de
La
Tour sait que la brouette des maudits est partout en chemin avec son rusé contenu.
Le véhicule s’est renversé.
Le peintre en établit l’inventaire.
Rien de ce qui infiniment appartient à la nuit et au suif brillant qui en exalte le lignage ne s’y trouve mélangé.
Le tricheur, entre l’astuce et la candeur, la main au dos, tire un as de carreau de sa ceinture; des mendiants musiciens luttent, l’enjeu ne vaut guère plus que le couteau qui va frapper;
la bonne aventure n’est pas le premier larcin d’une jeune bohémienne détournée ; le joueur de vielle, syphilitique, aveugle, le cou flaque d’écrouelles, chante un purgatoire
inaudible.
C’est le jour, l’exemplaire fontainier de nos maux.
Georges de
La
Tour ne s’y est pas trompé.

II

Ruine d’Albion

Que les perceurs de la noble écorce terrestre d’Albion mesurent bien ceci : nous nous battons pour un site où la neige n’est pas seulement la louve de l’hiver mais aussi l’aulne du
printemps.
Le soleil s’y lève sur notre sang exigeant et l’homme n’est jamais en prison chez son semblable.
A nos yeux ce site vaut mieux que notre pain, car il ne peut être, lui, remplacé.

René Char

LA PLACE DU SAGE


LA PLACE DU SAGE

Quand il entre en gare de Bénarès, le Dun Express n’a que trente minutes de retard. Sur les plates-formes de la motrice s’agrippent des groupes de resquilleurs couverts de
poussière. Ils sont plus à l’aise que les passagers de seconde classe, entassés jusqu’à l’étouffement derrière les barreaux des fenêtres, piétinant
valises, baluchons, paniers, malles, caisses et sacs.

L’unique wagon de première n’est pas moins déglingué, son privilège est ailleurs : on y respire, on y bouge bras et jambes, même si chaque place compte deux ou trois
occupants. Un seul compartiment se trouve réglementairement peuplé, ce qui le fait paraître vide. Près de la fenêtre se tient un vénérable vieillard, avec cet
admirable visage hors du temps qui caractérise les sages des grandes traditions. Sa robe, pour cette vie, l’apparente à la spiritualité hindoue. Un disciple l’aide à se
lever, plie le tapis sur lequel il était assis. Tous deux quittent le train et passent comme au travers du tumulte et de l’encombrement sans qu’un mouvement de dévotion ait
moindrement suspendu l’agitation de la foule.

Le sage parti, le compartiment est pris d’assaut. Il y a là deux solides gaillards du Garwal qui doivent être à bord depuis le départ de Dehra Dun; une demi-douzaine de
petits fonctionnaires, surexcités après les heures de somnolence du bureau, qui s’interpellent d’une banquette à l’autre comme s’ils campaient sur les rives opposées d’un
fleuve; un Bengali pourvu d’une casquette à rabats; un homme très docte assis en tailleur entre deux valises sur la couchette du haut; un individu glabre qui tousse
frénétiquement dans son mouchoir; enfin, près de la fenêtre, à la place qu’occupait seul le sage, un homme fluet, d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une
redingote grise, et sa fille, merveilleusement jolie.

À peine le convoi s’ébranle-t-il que les scribes commencent une fougueuse partie de cartes. Le Bengali prend langue avec l’homme de la couchette, c’est-à-dire qu’il donne libre
cours à son anglais pimpant et que l’autre se contente d’un signe de tête quand il sent son interlocuteur sur le point de faiblir. Le malade s’écorche la gorge. Les marchands du
Garwal se taisent. La fille contemple son père, qui, le regard vague, esquisse de légers gestes des mains, et chante.

Les roues martèlent les rails, les wagons tanguent comme par forte houle, les joueurs s’invectivent, le Bengali pépille, le moribond s’époumone, et lui, il chante doucement,
très doucement, le très long alap d’une lointaine mélodie. Il chante dans ce train d’enfer, pour quels dieux évanouis, pour quelles oreilles de sable, pour quels coeurs
décimés? Il n’y a que sa fille qui l’écoute des yeux, et lui, il chante sans entendre son chant, absent au bruit comme le sage était absent à la foule.

Une heure avant Gayâ, il est descendu dans une gare déserte, sous l’éclat vif de la lune.

André Velter