LE GARDEUR DE TROUPEAUX – FERNANDO PESSOA


LE GARDEUR DE TROUPEAUX – FERNANDO PESSOA

XI

Cette dame à un piano
qui est agréable mais qui n’est pas le cours des fleuves
ni le murmure que font les arbres…
Pourquoi faut-il qu’on ait un piano ?
Le mieux est qu’on ait des oreilles
et qu’on aime la Nature.

XII

Les bergers de Virgile jouaient du chalumeau et d’autres instruments
et chantaient d’amour littérairement.
(Ensuite – moi je n’ai jamais lu Virgile
et pourquoi donc l’aurais-je lu ?)
Mais les bergers de Virgile, les pauvres, sont Virgile,
et la Nature est aussi belle que l’ancienne.

XIII

Léger, léger, très léger
un vent très léger passe
et s’en va, toujours très léger ;
je ne sais, moi, ce que je pense
ni ne cherche à le savoir.

XIV

Peu m’importent les rimes. Rarement
il est deux arbres semblables, l’un auprès de l’autre.
Je pense et j’écris ainsi que les fleurs ont une couleur
mais avec moins de perfection dans ma façon de m’exprimer
parce qu’il me manque la simplicité divine
d’être en entier l’extérieur de moi-même et rien de plus.
Je regarde et je m’émeus.
Je m’émeus ainsi que l’eau coule lorsque le sol est en pente.
Et ma poésie est naturelle comme le lever du vent.

XV

Les quatre chansons qui suivent
s’écartent de tout ce que je pense,
elles mentent à tout ce que j‘éprouve,
elles sont à l’opposé de ce que je suis…
Je les ai écrites alors que j’étais malade
et c’est pourquoi elles sont naturelles
et s’accordent à ce que j’éprouve,
elles s’accordent à ce avec quoi elles sont en désaccord…
Etant malade je dois penser l’inverse
de ce que je pense lorsque je suis bien portant
(sinon je ne serais pas malade),
je dois éprouver le contraire de ce que j’éprouve
lorsque je jouis de la santé,
je dois mentir à ma nature
d’être humain qui éprouve de certaine façon…
Je dois être tout entier malade – idées et tout.
Quand je suis malade, je ne suis pas malade pour autre chose.
C’est pourquoi ces chansons qui me désavouent
n’ont pas le pouvoir de me désavouer,
et elles sont le paysage de mon âme nocturne,
la même à l’envers…

XVI

Que ma vie n’est-elle un char à bœufs
d’aventure geignant sur la route, de grand matin,
et qui à son point de départ retourne
entre chien et loup par le même chemin…
Je n’aurai pas besoin d’espérances – de roues seules j’aurai besoin…
Ma vieillesse n’aurait ni rides ni cheveux blancs…
Lorsque je serais hors d’usage, on m’enlèverait les roues
et je resterais, renversé et mis en pièces au fond d’un ravin;

XVII

Dans mon assiette quel mélange de Nature !
Mes sœurs les plantes,
les compagnes des sources, les saintes
que nul ne prie…
On les coupe et les voici sur notre table
et dans les hôtels les clients au verbe haut
qui arrivent avec des courroies et des plaids
demandent « de la salade » négligemment…
sans penser qu’ils exigent de la Terre-Mère
sa fraîcheur et ses prémices,
les premières paroles vertes qu’elle profère,
les premières choses vives et frisées
que vit Noé
lorsque les eaux baissèrent et que la cime des monts
surgit verte et détrempée
et que dans l’air où apparut la colombe
s’inscrivit l’arc-en-ciel en dégradé…

XVIII

Que ne suis-je la poussière du chemin,
les pauvres me foulant sous leurs pieds…
Que ne suis-je les fleuves qui coulent,
avec les lavandières sur ma berge…
Que ne suis-je les saules au bord du fleuve,
n’ayant que le ciel sur ma tête et l’eau à mes pieds…
Que ne suis-je l’âme du meunier,
lequel me battrait tout en ayant pour moi de l’affection…
Plutôt cela plutôt qu’être celui qui traverse l’existence
en regardant derrière soi et la peine au cœur…

XIX

Le clair de lune, lorsqu’il frappe le gazon,
je ne sais ce qu’il me rappelle…
Il me rappelle la voix de la vieille servante
qui me disait des contes de fées.
Et comment Notre Dame en robe de mendiante
allait la nuit sur les chemins
au secours des enfants mal traités.
Si je ne puis plus croire que tout cela soit vrai,
pourquoi le clair de lune frappe-t-il le gazon?

XX

Le Tage est plus beau que la rivière qui traverse mon village,
mais le Tage n’est pas plus beau que la rivière qui traverse mon village,
parce que le Tage n’est pas la rivière qui traverse mon village.
Le Tage porte de grands navires
et à ce jour il y navigue encore,
pour ceux qui voient partout ce qui n’y est pas,
le souvenir des nefs anciennes.
Le Tage descend d’Espagne
et le Tage se jette dans la mer au Portugal.
Tout le monde sait çà.
Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village
et où elle va
et d’où elle vient.
Et par là même, parce qu’elle appartient à moins de monde,
elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village.
Par le Tage on va vers le Monde.
Au-delà du Tage il y a l’Amérique
et la fortune pour ceux qui la trouvent.
Nul n’a jamais pensé à ce qui pouvait bien exister
au-delà de la rivière de mon village.
La rivière de mon village ne fait penser à rien.
Celui qui se trouve auprès d’elle est auprès d’elle tout simplement.

XXI

Si je pouvais croquer la terre entière
et lui trouver un goût,
j’en serais plus heureux un instant…
Mais ce n’est pas toujours que je veux être heureux.
Il faut être malheureux de temps à autre
afin de pouvoir être naturel…
D’ailleurs il ne fait pas tous les jours soleil,
et la pluie, si elle vient à manquer très fort, on l’appelle.
c’est pourquoi je prends le malheur avec le bonheur,
naturellement, en homme qui ne s’étonne pas
qu’il y ait des montagnes et des plaines
avec de l’herbe et des rochers.
Ce qu’il faut, c’est qu’on soit naturel et calme
dans le bonheur comme dans le malheur,
c’est sentir comme on regarde
penser comme l’on marche,
et, à l’article de la mort, se souvenir que le jour meurt,
que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure…
Puisqu’il en est ainsi, ainsi soit-il…

XXII

Tel un homme qui par un jour d’été ouvre la porte de sa maison
et qui de tout son visage est à l’affût de la chaleur des champs,
il advient que tout à coup la Nature me frappe de plein fouet
au visage de mes sens,
et moi, j’en garde trouble et confusion,
essayant de comprendre
je ne sais quoi ni comme…
Mais qui donc a voulu que je cherche à comprendre ?
Qui donc m’a dit qu’il y avait quelque chose à comprendre ?
Lorsque l’été passe sur mon visage
la main légère et chaude de sa brise,
je n’ai qu’à éprouver du plaisir de ce qu’elle soit la brise
ou à éprouver du déplaisir de ce qu’elle soit chaude,
et, de quelque manière que je l’éprouve,
c’est ainsi, puisqu’ainsi je l’éprouve, qu’il est de mon devoir de l’éprouver.

XXIII

Mon regard aussi bleu que le ciel
est aussi calme que l’eau au soleil.
Il est ainsi, et bleu et calme,
parce qu’il n’interroge ni ne s’effraie.
Si je m’interrogeais et m’effrayais,
il ne naîtrait pas de fleurs nouvelles dans les prés
et le soleil ne subirait pas de transformation qui l’embellît…
(Même s’il naissait des fleurs nouvelles dans les prés
et si le soleil embellissait,
je sentirais moins de fleurs dans le pré
et je trouverais le soleil plus laid…
Parce que toute chose est comme elle est, et voilà,
et moi j’accepte, sans même remercier,
afin de ne pas avoir l’air d’y penser…)

XXIV

Ce que nous voyons des choses, ce sont les choses.
Pourquoi verrions-nous une chose s’il y en avait une autre ?
Pourquoi le fait de voir et d’entendre serait-il illusion,
si voir et entendre c’est vraiment voir et entendre ?
L’essentiel c’est qu’on sache voir,
qu’on sache voir sans se mettre à penser,
qu’on sache voir lorsque l’on voit
sans même penser lorsque l’on voit
ni voir lorsque l’on pense.
Mais cela (pauvres de nous qui nous affublons d’une âme !),
cela exige une étude profonde,
tout un apprentissage de science à désapprendre
et une claustration dans la liberté de ce couvent
dont les poètes décrivent les étoiles comme les nonnes éternelles
et les fleurs comme les pénitentes aussi éphémères que convaincues
mais où les étoiles ne sont à la fin que des étoiles
et les fleurs que des fleurs,
ce pourquoi nous les appelons étoiles et fleurs.

XXV

Les bulles de savon que cet enfant
s’amuse à tire d’un chalumeau
sont dans leur translucidité toute une philosophie.
Claires, inutiles et transitoires comme la Nature,
amies des yeux comme les choses,
elles sont ce qu’elles sont,
avec une précision rondelette et aérienne,
et nul, même pas l’enfant qui les abandonne,
ne prétend qu’elles sont plus que ce qu’elles paraissent.
Certaines se voient à peine dans l’air lumineux.
Elles sont comme la brise qui passe et qui touche à peine les fleurs
et dont nous savons qu’elle passe, simplement
parce que quelque chose en nous s’allège
et accepte tout plus nettement.

XXVI

Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte,
où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir,
je me demande à moi-même tout doucement
pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer
aux choses de la beauté.
De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?
Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?
Non : ils ont couleur et forme
et existence tout simplement.
La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas
et que je donne aux choses en échange du plaisir qu’elles me donnent.
Cela ne signifie rien.
Pourquoi dis-je donc des choses : elle sont belles ?
Oui, même moi, qui ne vis que de vivre,
invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes
devant les choses,
devant les choses qui se contentent d’exister.
Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible!

XXVII

Seule la nature est divine, et elle n’est pas divine…
Si je parle d’elle comme d’un être,
c’est que pour parler d’elle j’ai besoin de recourir au langage des hommes
qui donne aux choses la personnalité
et aux choses impose un nom.
Mais les choses sont privées de nom et de personnalité :
elles existent, et le ciel est grand et la terre vaste ,
et notre cœur de la dimension d’un poing fermé…
Béni sois-je pour tout ce que je sais.
Je me réjouis de tout cela en homme qui sait que le soleil existe.

XXVIII

J’ai lu aujourd’hui près de deux pages
du livre d’un poète mystique
et j’ai ri comme qui a beaucoup pleuré.
Les poètes mystiques sont des philosophes malades,
et les philosophes sont des hommes fous.
Parce que les poètes disent que les fleurs ont des sensations,
que les pierres ont une âme
et que les fleuves se pâment au clair de lune.
Mais les fleurs, si elles sentaient ,ne seraient pas des fleurs,
elles seraient des personnes ;
et si les pierres avaient une âme, elles seraient des choses vivantes, et non des
pierres ;
et si les fleuves se pâmaient au clair de lune,
ils seraient des hommes malades.
Il faut ignorer ce que sont les fleurs, les pierres et les fleuves,
pour parler de leurs sentiments.
Parler de l’âme des pierres, des fleurs, des fleuves,
c’est parler de soi-même et de ses fausses pensées.
Grâce à Dieu les pierres ne sont que des pierres
et les fleuves ne sont que des fleuves,
et les fleurs tout bonnement des fleurs.
Pour moi, j’écris la prose de mes vers
et j’en suis tout content,
parce que je sais que je comprends la Nature du dehors ;
et je ne la comprends pas du dedans
parce que la Nature n’a pas de dedans –
sans quoi elle ne serait pas la Nature.
XXIX
Je ne suis pas toujours le même dans mes paroles et dans mes écrits
je change, mais je ne change guère.
La couleur des fleurs n’est pas la même au soleil
que lorsqu’un nuage passe
ou que la nuit descend
et que les fleurs sont couleur d’ombre.
Mais qui regarde bien voit bien que ce sont les mêmes fleurs.
Aussi, lorsque j’ai l’air de ne pas être d’accord avec moi-même,
que l’on m’observe bien :
si j’étais tourné vers la droite,
je me suis tourné maintenant vers la gauche,
mais je suis toujours moi, debout sur les mêmes pieds –
le même toujours, grâces au ciel et à la terre,
à mes yeux et à mes oreilles attentifs
et à ma claire simplicité d’âme…

XXX

Si l’on veut que j’aie un mysticisme, c’est bien, je l’ai.
Je suis mystique, mais seulement avec le corps.
Mon âme est simple et ne pense pas.
Mon mysticisme est dans le refus de savoir.
Il consiste à vivre et à ne pas y penser.
J’ignore ce qu’est la Nature : je la chante.
Je vis à la crête d’une colline
dans une maison blanchie à la chaux et solitaire,
et voilà ma définition.

Fernando Pessoa