Les Anglais bombardaient les ponts – Jacques Bertin


Les Anglais bombardaient les ponts – Jacques Bertin

Les Anglais bombardaient les ponts
C’était les noces de mon père
Le bal les cris les vendanges c’était la guerre
La nuit de noces à pieds fourbu très tard chez une tante de curé

Mon père qui n’allait jamais
verser les filles dans les vignes
Qui regarde ma mère et tout ce temps passé
Ta paille qui s’en va dans le courant de Loire Jusqu’aux ponts de Cé

Mon père prépare les plans
Ma mère prétends qu’il est fou
d’une maison encore plus près du soleil
Ta mère y sera bien sur son tricot dans un jardin très beau, très doux.

Mais je n’aime pas le tricot.
Ma mère parle des enfants
Elle dit des mots sur l’amour et sur le temps
Comme un verre fêlé et qui sourit et vivre ça dure longtemps

Vieux père tu penses à ton fils
avec qui tu parles des femmes
Ta soeur elle ferait bien de prendre un amant
Dieu lui pardonnera la fleur dans l’oeil. Il ne faut rien dire à maman

Allez l’église du bon dieu est trop petite maintenant
trop de silence dans les cartons de maman
Deux nuits de veille on fera en deux fois le prochain déménagement

Ce sera un matin d’automne
et de la pluie sur les jardins
Je serai quelque part vers Bordeaux dans un train
Avec des inconnus je parle et je ne serai pas chez nous demain

Tu es dans ton auto tu songes,
ton père est seul au rendez-vous
La lumière du jour est blême tout d’un coup
de ta vie tu as honte, un coup de téléphone et ce n’est pas beaucoup

Ton père est très loin de sa voie,
il marche seul et on lui parle
Il pense à des photos où son fils était là
Mon fils il dit qu’il ne croit pas en Dieu mais le visage de maman

Et le père dit donc au bon dieu,
pour une fois je veux bien
et si c’est de ta part s’il vient je ne dis rien
Qu’il me donne discrètement quelques nouvelles fraiches de maman

C’est une nuit d’hiver très tard
il pleut dehors l’hotel est vide
le veilleur de nuit à un sourire très doux
Il dit ma mère lui prête son châle et quelle chambre voulez vous?

Jacques Bertin

A CIEL DES COUS VERS


A CIEL DES COUS VERS

Des crus je garde le rêve pour archétype

un mental acquis en 1982 quand j’ai vu partir le temporel à l’eau

Aujourd’hui me voici sortant mes yeux vers comme lâchant le pigeon qui va porter le message d’espoir, pour faire taire une réalité sans recours autre

Vivre dans sa condition existentielle en récupérant ses bleus pour monter l’écran de jouvence

monté à cru tout nu le pouls cognant

à la fourche des cuisses

les maisons décrochées de tous les malheurs climatiques, aux clochers les glas délestés, la volée d’orgues en marche nuptiale avec le char-à-triple-ban des oiseaux tapant dans leurs mains, la lumière zygomatique dans les ruts, l’enfant et ses billes sorties du sac à merde, le méchant juste pour inspirer Guignol à faire rire les enfants

Et tes seins

vastes

ton ventre de haute-herbe

crinière de lion potagère

rugissant…

Niala-Loisobleu – 8 Février 2021

CEREMONIE DE DISTINCTION DE L’ARBRE


CEREMONIE DE DISTINCTION DE L’ARBRE

A proximité d’oiseaux tenant le chaud de leurs couleurs au terne d’un ciel chagrin,

L’Arbre est contre son cheval paré de blanc

Un genou exceptionnellement en terre

La grande épée sortie du rocher vient se poser aux épaules, l’adoubant Chevalier

Aux rives de son cou, lèvres ouvertes, jusqu’à la racine, il sent glisser l’égrégore en lui

Toute entière réunie en lui la forêt joint les fruits de ses essences, sa force, sa tolérance, sa beauté en une seule union sacrée du Ciel et de la Terre

S’élève le chant des oiseaux sur la canopée hors-d’eau en pleine lumière

Niala-Loisobleu – 8 Février 2021

CONCILIABULE AVEC L’ARBRE


CONCILIABULE AVEC L’ARBRE

A l’aide de sa croix du bûcheron, l’oeil honnête ne triche pas avec la taille de l’arbre. Il en mesure tout jusqu’à la racine

L’intérieur se montre, révélant pièce par pièce, avant de laisser la saveur du fruit, l’élégance des fleurs en boutons, le feuillu couvrant le double-sexe, l’écorce et ses initiales au coeur de couteau, dire dans leur propre-langage la portée de la nidification de l’oiseau

Les humeurs de lointains passages brusques

La tronçonneuse de brigands oiseleurs ravaudeurs de glu

La nuit de noces fusillée contre le tronc dans la guerre froide des culs-tournés

Cette incongrue élaboration de fausse compréhension mettant au monde ses parasites nuisibles qui minent l’écorce protectrice pendant que le papillon soyeux est à terme dans sa chrysalide au rempart de la branche

Viennent aux lèvres du touché en contrition déclarée pour faire place aux poussées neuves de ramure.

Niala-Loisobleu – 8 Février 2021

Proximite du murmure – Poéme


Proximite du murmure – Poéme

Comme il est appelé au soir en un lieu tel que les portes battant sans fin facilitent ou dénouent le tête-à-tête

hors de la crypte forestière il la traîne au grand jour, ou plutôt il lui parle

il la dénude parmi les rafales de vent

ou plutôt il commence à se taire

avec une telle fureur dans les rayons

ae la lumière verticale

une lelle émission de silence comme un jet de sang

qu’elle se montre nue dans sa parole même et c’est un corps de femme qui se fend

Par une allée d’iris et de boue écarlate descendant à la fontaine la tarir…

mais toute l’humidité antérieure

revêtait la roche comme si

nos lèvres s’étaient connues

jadis

sans le feu de la rosée qui monte,

sa dot, l’innombrable et l’évanouie..

transparence têtue elle flambe

elle environne de ses tresses

un pays qui reprend souffle et feu



N’être plus avec toi dès que tu balbuties

la sécheresse nous déborde

le cercle de tes bras ne s’entrouvre que pour mieux

ne rien dire

selon l’heure et le parfum

et quel parfum se déchire

vers le nord, l’issue dérobée…

peut-être ton visage contre le mien,

quand bien même tu me mènerais,

encapuchonné, sur ton poing,

comme aux premières chasses de l’enfer



Au-delà du crissement d’une sandale dans l’allée

soustraite au silence elle a glissé elle aussi à cet oubli de soi qui culmine

et s’inverse en un massif de roses calcinées

aveuglante énumération de ses haltes et de ses périls

réciprocité de dentelles entre son visage et la nuit

j’extrais demain

l’oubli persistant d’une rose

de la muraille éboulée et du cœur sans gisement



Plus lourde d’être nue

ses vocalises meurtrières son rire au fond de mes os

notre buisson quotidien les balafres de la lumière



A se tendre à se détendre sur les traces secourues

omis se dégager femme tout à fait du bestiaire indistinct qui la presse

parmi tant de pieux incantatoires fichés dans le matin roule et grossit le soliloque

de la noue

fade usurpatrice elle dort et me hait j’ai négligé son dénuement elle se tient un peu plus haut

ombre démesurée d’une roue de charrette sur le mur lourdement vivant



Nulle écorce pour fixer le tremblement

de la lumière

dont la nudité nous blesse, nous affame, imminente

et toujours différée, selon la ligne

presque droite d’un labour,

l’humide éclat de la terre ouverte…

étouffant dans ses serres l’angoisse du survol le vieux busard le renégat incrimine la transparence vire

et s’écrase à tes pieds

et la svelte fumée d’un feu de pêcheurs brise un horizon absolu

Sinon l’enveloppe déjà déchirée avec son précieux chargement

le heurt sous un angle stérile de la hanche qui luit

comme si l’étrave en était lisse sous la ligne de flottaison

mais
Je mouvement de la barque rendit

plus assurés l’écriture l’amour

tels un signe tracé par les oscillations du mât

au lieu des étoiles qui sombrent entre le rideau bruyant

et l’odeur de ses mains sur la mer



Sous le couvert la nuit venue mon territoire ta pâleur

de grands arbres se mouvant comme-un feu plus noir

et le dernier serpent qui veille en travers du dernier chemin

fraîcheur pourtant de la parole et de l’herbe comme un souille la vie durant



Ce qu’une autre m’écrivait

comme avec une herbe longue et suppliciante

toi, toute, en mon absence, là, dans le pur égarement d’un geste hostile au gerbier du sang, tu t’en délivres

tel un amour qui vire sur son ancre, chargé

de l’ombre nécessaire,

ici, mais plus bas, et criant

d’allégresse comme au premier jour

et toute la douleur de la terre

se contracte et se voûte

et surgit en une chaîne imprévisible

crêtée de foudre

et ruisselante de vigueur



Musique éclatée ciel sifflant dans un verre fraîcheur du soleil sous la brûlure de la peau

le même sifflement mais modulé jusqu’au silence qui sourd de tes plissements de granit, scintillante écriture le même sifflement

lance le tablier du pont sur ses piles de feu

où tombera-t-il noir le fruit méridien si je franchis le bras de mer

une pierre l’étreint et s’efface

le livre ouvert sur tes reins se consume avant d’être lu



Agrafes de l’idylle déjà exténuée pour que ce qui fut immergé respire à sa place, dans l’herbe, à nouveau,

et de la terre, toute, presque anéantie

ou comblée bord à bord

par l’enracinement de la foudre

sauf la respiration de cette pierre nocturne, le théâtre tel que je me vois, l’anticipation d’un brasier

sans son cadavre retourné

un autre traversera la passe

dans la mémoire de grandes étendues de neige

brillent

entre chaque massacre



Sorbes de la nuit d’été

étoiles enfantines

syllabes muettes du futur amour

quand les flammes progressent de poutre en poutre sous nos toits

exiguë

la définition du ciel

Nous dégageant, nous, de l’ancienne terreur

ou de cet enrouement par quoi les racines mêmes

s’expriment,- s’allégeant…

que ce soit le silence ce qui était présent, là, trop exposé depuis l’aube, sur le sol fraîchement retourné, l’ingratitude ou la légèreté des hommes, avec le vent,

je me dresse dans l’étendue, seul, contre cette lumière qui décline, le bâillon rejeté

… que ce soit le silence lentement déployé qui règne déjà nécessaire, déjà opprimant



Par la déclivité du soir le secret mal gardé

je la blesse au défaut de sa lecture le vent répare les accrocs

enclume ou catafalque d’étincelles

avec ce qui naît et meurt au bord

de sa lèvre acide

ciel pourpre et montagne nue

elle se penche et je vois au-delà de la ligne de son épaule

mon enfance troglodyte

dans la paroi violette où le soleil couchant se brise comme un pain.

elle se penche je vois…

Jacques Dupin