La lune et le couteau – Jean-Max Brua


Jean-Max Brua : La lune et le couteau

La lune et le couteau, 1976

Album L’homme de Brive

Avec de la pierre et du chêne,
Du sable et de la chaux
Il fit sa maison forte et belle,
On y serait bien au chaud.

Passe le vent, passe misère.
Le pont sur la rivière,
Il est là depuis si longtemps
Qu’on y voit danser les étrangères

Au son des tambourins stridents
Comme des citrons verts d’Espagne
Le rire brusque entre les dents
Comme l’homme joue à qui perd gagne

On y voit danser la lune et le couteau.

Il fit sa porte de bois dure
La voulut teinte au brou
Et comme il avait le coeur pur
Ne la ferma que d’un verrou.

Dansent les filles aux tambourins,
Il en est une aux cheveux roux
Lorsque la cambrure des reins se tend
Les chiens deviennent fous.

Au son des tambourins qui sont
Les bracelets d’argent du diable
Fais le silence en ta maison,
Garde les deux poings sur la table,

On a vu danser la lune et le couteau.

Sans doute la nuit était claire
Et le vent doux, que sais-je encore
Il descendit vers la rivière
Son coeur de vieux cognait si fort.

Il offre sa maison de pierre,
Si elle veut, il offre tout !
La fille rousse, l’étrangère,
Avait un mâle aux dents de loup.

Les tambourins et les guitares,
treize disons, vibrent sans fin,
Le vieux rentra chez lui fort tard,
Il avait bu de tous les vins

Et vu danser la lune et le couteau.

Et maintenant je ne sais plus,
Le vieux a vendu sa maison,
C’est dans un journal que j’ai vu
Que la fille rousse fut en prison.

On dit aussi, mais allez savoir,
Que dans les village voisins
Un vieux et un type aux yeux noirs
Tous les soirs se saoulent de vin.

Ils font trembler un tambourin
Et le vieux danse quand on veut.
Puis ils se re-saoulent de vin,
Ensuite ils parient tous les deux

de faire danser la lune et le couteau,
de faire danser la lune et le couteau.

LE POING PRES DU CŒUR


LE POING PRES DU CŒUR

Midi dormant.
Trembleur, voici les écoutilles, les bâts, la rivière au long cou dont je touche l’embellie, la pierre-fendre ou le lit.
Voici repos carré, bonne entente.
Rêvons de muscles ou de leviers, de jardins tués, de grenouilles, d’attelles, de piliers du cœur.
Pâle, ô parle ou fais parler ceux qui nous caressent, excitateur savant des tempes, grand chemin que la foudre mord, malmène, détruit.
Blanche, la secousse assaille le bref délire, le doigt creux, le sommeil soudain, la camarde.

Blanc d’œuf.
Luge.

Bon caillot léger du coude.

L’épicier dort dans l’œil

d’un borgne à court d’haleine.

L’épervier pille le cœur

d’un dormeur qui nage.

Et les doigts touchent

l’obscur pays

des sabots wallons,

le miroir exsangue, la châtaigne.

Femme au lever des bras :

la main descend près du visage.

Nous nous parlons.
Cheveux.

Noyaux.
Jardins qui tombent.

Âne très blanc de ton corps,

qui est un corps de femme,

un corps qui vint ici,

qui n’est que salive,

et sueur, et eau.

Pouce au doigt sans engeance.

Grand parc de poudre aux yeux.

Jubilation du sommeil

entre les jambes.

Cheville de verre: longue sarbacane où vit le maigre voleur de sable qui dort dans mes cheveux.
J’appelle à l’aide: roule ta bosse, tambour; petites femmes sans chaussures, fermez les yeux du mort.

La marche est légère : je donne à mes doigts le feu des cerises.
Le savon, dans la cruche, pierre de patience, douceur d’eau douce, a le ventre moins rond qu’une fille rieuse.
Une échelle de voleur sort du puits sans vacarme.

La langue est dans la langue

un mot qu’on ne dit plus :

la main touche la main

la plus blanche ou la plus gelée.

Tu vis dans le fourreau

d’une chambre étroite.

Et le frère et le voleur savent

les objets que tu veux :

le poing tout près du cœur,

l’aiguille dans la paille,

l’étui moussu du feu,

le gouvernail contre la jambe.

Les jambes dans l’herbe, serrent les jambes et les jambes.
Je volais ta langue, tes doigts et tes toupies, voleur couvert de froid dans le village du dimanche, dans la chambre du tambour.
Tu mords la laine ou le feu, tu aimes ce que tu aimes : l’animal cousu, la pierre trouvée, le doux venin de l’œil, le givre allongé de l’arbre.

À respirer l’ail.
Toupie crie crécelle. À respirer la craie.
Le cri déchire l’œil. À respirer la menthe.
Doux feu l’endort. À respirer ma propre haleine.

… et me dit que j’arrache

poutres et balivernes.

Et que je cesse d’être

domicile de sable

ou serre sans chaleur.

C’était écrit quelque part :

c’était ce peu de peau

qu’on cherche et qu’on caresse.

On respire l’odeur

des maisons qu’on détruit.

Le bon chemin dort dans la loutre. (Est-ce un animal ?)
Le venin rond, le pouce affûtent le fil de l’œil.
J’embrasse la crosse d’une arme vaine dont je trouve le nom sous l’écorce peinte de tel arbre debout.

Je dirai septembre de sangliers dont on meurt ; glacis des châtaignes dans chaque poing, chaque doigt, chaque phalange.
Et nos villages traversés d’enfants.
Nos oursins gonflés de jaunes d’œufs.
Mais rien n’est gelé dans l’œil: la petite pupille rétrécit.
Le levain dort dans l’avoine à coudre.
On enveloppe de laine chaque regard qui vit sa propre vie.
Déjà, l’on dit déjà; l’on refait le mouvement du bras gauche qu’on croyait perdu.
Vents et marées sont vents et marées.

Sous l’escalier, le front de taille étouffe les mineurs allongés, qui ont dans le front cent lampes de papier bleu.
Nous voici montant vers la colline, calvaire, cal, carcan sans soleil.
Avec des enfants creux et légers.

Vingt élèves dorment la tête dans le foin, les membres immobiles, les yeux sous les paupières comme de minuscules collines cachant des mines d’or.
Et les nerfs sont dans la jambe.
Et les doigts serrent les caresses: fourrages, prunes, œillets, pierres sans odeur, grains fructueux, tout se tait. (Les grands enfants n’ont qu’un poing endormi !)
Je n’ai jamais connu la moindre chose: ni les chemins pointus ni les étangs trouvés ni les langues arrachées.
Voici que vient le paysan patient sur les épaules d’un promeneur de laine.
On crie dans la bouche.
On vit dans le bras gauche.
Les ongles sont des faux.
Les onguents apparaissent à travers la peau: sang toujours plus rouge qu’on ne croit, fouillis de fibrilles, lait qui fait le sourd bonheur du sein.
Et l’on voyage comme un passeur d’eau.
On coupe le papier.
On écrit le poème.

Ici montèrent cagoules et essieux.
Arbres surplombent et le nom de pierreuse évoque tombereaux d’oursins, de cailloux lisses.
Haleine très lente de quelques alpinistes.
Soutènement du cœur, dont l’aorte bat.
Carré de soleil de quatre mètres sur trois, qui annonce l’ère de ce qui est, de ce qui vit autour de nous.

Pâle escalier où coule à coulée claire un soleil d’octobre.
Le raidillon déguerpit vers les terrils anciens, où vivent les cœurs noirs des mineurs, à la bonne franquette du charbon.

Le tissu nerveux, l’eau-de-vie fêtent la campagne et les monts quant à moi, je marche et marche, et serre osselets ou marrons, billes.
Dès que l’odeur blanche envahit les tilleuls, je dors avec des femmes.
Je nourris mon sommeil de jambes ou de lèvres.
Un chat mange la main d’un dormeur endormi.

Mont de l’épaule,

écart bleu de l’œil à l’œil,

chemin d’une seule veine

qui fait le tour du corps…

La carcasse te protège

des pics, des aiguilles;

ma maison très petite

est dans ma bouche,

y entre qui veut,

vêtu, dévêtu, libre

d’aller et de venir

avec des doigts ou des corolles

La tempe du sabot dort dans le poing de l’œil.
Quelle cruche alléchée fait sourde panse?
Qui tue le sommeil dont le bon grain nous comble ?
Affût pur des oiseaux que la main libère.

Je tourne en rond dans l’œil d’un voyeur du dimanche.
Union des fées et des sabots Épave, écharde, étrave…
Basse amitié des morses, passe d’armes et de ciguës.
Je vole ta langue, ma double voix déchire mon frère le plus pur.

Ceci explique l’hiver, la maisonnée: pots de tabac, maillets, voix de bébés, noisettes.
L’escalier de laine offre aux visiteurs barres de cuivre, tapis de cent ans.
Le bon tonneau cache les vêtements du mort

Ville de mille chambres:

les grands chameaux, le brouillard

l’enjambent, la dissimulent.

Cafés bleus du
Carré.

Bon tabac doré de
Meuse.

Pêle-mêle ou mêle-pêle,

enfants pâles et pierreux :

voici les teinturiers

de bon teint, de grand teint,

de petit teint, les tisserands

tissant l’escalier de laine.

Ville de mille aiguilles

sous la peau, la pluie.

Coupe la main du lecteur:
Judas, dans la laine, tisse le tissu.
Je vécus dix heures dans la peau d’un autre.
Peux-tu bouger la langue dans la bouche du voisin ?
Les intrus ont l’air d’être sourds et aveugles.

Kick starter de la machine.
Moto pâle, moto pâle.
Le venin de la vitesse, le bon venin du nord, te mord ou te dorlote, te pétrifie, te coud d’acier.
Est-ce le chahut des tubes qui casse en mille tessons le fracas des mitrailles?
Roulons vers
Vottem.
Baisons lèvres et pneus.

Le feu parle, hurle, parlehurle.

Feu qui moud n’a pas d’os,

meurt dès qu’on sommeille

ou qu’on dit bleu.

Feu fourré qu’on trouve,

qu’on achève de sucer.

Feu-sexe où l’on brandit

le dard, le doigt sans anneau.

L’herbe étouffe l’herbe.

Y font bombance les noix,

les carabes du dimanche,

les bogues, les chats.

Pourpoints en boule

y ont leur logement,

leurs nuits sans mailles.

Déjà, filles en feu

cassent le sarcasme

de ce qu’on ébrèche.

L’animal bleufeu

rôde et glapit :

chanson sans chanson;

siffle qui peut

dans les doigts que j’aime.

Dans le bras, voici le feu

qui monte, qui monte,

qui fait la bête.

Une seule haleine d’orme

est une leçon d’écriture.

Pourquoi les bourgs

ont-ils gardé les femmes

fileusesde laine?

Mon grand loup, déjà,

quitte la meute et s’en va,

traverse ma paume.

La longue échine, à l’abattoir.

attire les pleureuses.

Touche en même temps

l’ongle et la langue.

Audace de celui qui veut

que la lampe allumée

soit toujours avalée.

Nous perdions les dés sous la table.

Et le jour tombait.

Mendiants frappaient aux portes :

un peu de lait, s’il vous plaît,

un peu de farine et de miel…

Mais nous cachions dans nos armoires

nos escarres, nos moignons, nos pieds bots.

Jacques Izoard

AU DO D’UNE PEINTURE


AU DO D’UNE PEINTURE

Les nouvelles flottent dans le débord

le ciel est percé comme une paume d’arrosoir

le journal est mieux dans la flaque

Je cherche un pont pour en face

côté vertèbres

et côté seins Christophe

Défais le dessous des fleurs que j’ai du bleu dans la racine

comme un soleil qu’aurait pas enfilé de culotte

et aurait laisser pendre ses cheveux sans s’tress m’aime à ruban

Que le marchand de couleurs m’ouvre tous les tiroirs

1 quintal d’outremer

2 livres de vermillon bestseller de la nouvelle bibliothèque rose

du vers les Cyclades sirtaki pope music

titane maisons-blanches au dessus des arènes toro-machine

quand le feu s’allume au bain de minuit pour égaliser les bronzages avant d’ouvrir le nuancier des coquillages

vin blanc sec

jure en son

que je laisse glisser la neige à ceux qui sortent couverts

moi c’est palette intégrale que je te préfère

quand tu me tends ton suc sans me dire de faire le beau.

Niala-Loisobleu – 30 Janvier 2021

PROMENADE A LA RECHERCHE DE


PROMENADE A LA RECHERCHE DE

Sur les patères du vestiaire je ne trouve plus les habits des chemins librement choisis

surtout ceux qui, quoi qu’il se passe, qui étaient naturellement d’office prioritaires

le mode de vie se soumet à la nouvelle règle du virus

où l’ignorance majoritairement présente fait dire n’importe quoi

On attend par réflexe

SANS SAVOIR QUOI

Nous voilà POSITIFS sans l’avoir médicalement parlant

Alors comme tout le monde je promène sans sortir de la maison, un ensemble de choses cousues les unes aux autres comme un petit enfant a besoin de son ninnin pour chasser la peur

Corrélation et causalité s’emparent de tout, faisant des collages avec des situations vécues, faute de pouvoir en faire avec celle dans laquelle on est totalement inhibé

Moralité le bébé n’est pas dans le landau

Ce sont des souvenirs hybrides qu’on promène pour se nourrir avant que les psys soient exigés dans la nourriture en condiment universel

Niala-Loisobleu – 30 Janvier 2021

LA BANDE DES CINQ


La bande des cinq

(juin 2010)
 Gloire à notre jeunesse Une bande. Bertin, Brua, Elbaz, Juvin, Vasca. Une bande, ce n’est pas une forteresse. Ni une Equipe de France. Ni une académie. Une bande, ça s’évase, ça déborde, ça fuit de partout ! Chacun de nous avait d’autres amis, d’autres compagnonnages, les copains d’alors étaient des dizaines ! Aussi talentueux que nous, bien sûr ! Ou plus (ou moins). Et je ne vais pas ici nommer tel ou tel : ce serait faire injure à un troisième, que nous avons aussi aimé. Et il y avait d’autres bandes, juste à côté. Mais voilà : c’était lui, c’était moi, c’étaient eux, c’était le hasard, c’était comme ça, c’était notre bande.   J.B.
15 chansons de Jean-Max Brua, Gilles Elbaz, Jean-Luc Juvin, Jean Vasca et Jacques Bertin, interprétées par leurs auteurs. Dont une « inédite » de Jacques Bertin.
« La bande des cinq », réunie une fois encore, pour célébrer l’amitié, même si Brua, Juvin, Elbaz ne sont plus parmi nous…  Pour commander

En savoir plus
Jean Vasca1Du sable des cendres du sel 3’25
2Seul sous la lune 3’09
3Ces heures d’or 2’38
Jean-Luc Juvin4Dernier point 1’51
5Long voyage 2’18
6Mort de froid 3’23
7Destinées 2’00
Jean-Max Brua8L’homme de Brive 3’35
9Les crabes-tambours 3’50
10L’aube sur le Jardin des Plantes 2’35          
Gilles Elbaz11Bal masqué 3’03
12Les oiseaux de mon enfance 1’30
13Les mots sont de la musique 5’29
Jacques Bertin14Adieu, amis de ma jeunesse (J. Bertin) 7’51
15Amis, soyez toujours… (J. Vasca) 1’47         
Amis soyez toujours (Jean Vasca)
Amis soyez toujours ces veilleuses qui tremblent
Cette fièvre dans l’air comme une onde passant
Laissez fumer longtemps la cendre des paroles
Ne verrouillez jamais la vie à double tourJe suis là cœur battant dans certains soirs d’été
A vous imaginer à vous réinventerAmis soyez toujours ces voix sur l’autre rive
Qui prolongent dans moi la fête et la ferveur
Des fois vous le savez il fait encore si froid
Le voyage est si long jusqu’aux terres promisesJe suis là cœur battant dans tous les trains de nuit
Traversant comme vous tant de gares désertesAmis soyez toujours l’ombre d’un bateau ivre
Ce vieux rêve têtu qui nous tenait debout
Peut être vivrons-nous des lambeaux d’avenir
Et puis nous vieillirons comme le veut l’usageJe suis là cœur battant à tous les carrefours
A vous tendre les mains dans l’axe du soleil

DU BON PIED


Bien qu’il fasse noir, la lumière qui rit dans le café, trempe son acier

Une lame de Tolède

je sens du Gréco, prophétise la gitane qui lit ma main

L’oiseau veille à tenir le prédateur à bonne distance

Le chien peut continuer de ronfler

Je trempe mes yeux dans ton visage…

Niala-Loisobleu – 30 Janvier 2021