Jacques Bertin/Les lèvres bleues


Jacques Bertin/Les lèvres bleues


<lyrics>Tes lèvres bleues, j’ai dit, comme un lagon tes lèvres peintes Ouvrant ciel sur une prairie de nacre veinée de ruisseaux Tes seins, j’ai dit, j’ai voulu peints méticuleusement, ô sainte Couleur pierre et lune et marquée ton épaule avec becs d’oiseaux

Un pendentif descendant, lourd, par un fil de ton ventre Comme à la façade du temple aussi l’homme qu’on égorgea Rappelle-toi, et dont le sang faisait tapis sur l’aube errante Tu le buvais, un adolescent sans visage t’observa

Des voix, milliers de voix te liaient, te lisaient malfaisante et fière Tu retrouvais des mots sacrés perdus, germés, la nuit tournait Sur son socle jusqu’à ce que ton prix fixé. Moi, j’en tremblais De fièvre dans la porte sombre, à minuit sonne la lumière

Un motif aux chevaux cabrés laqué sur l’intérieur des jambes Débridées, les cuisses je veux cueillies comme chacune un pleur Et tu piétines, mors aux dents, ahanant, la langue violente La danse où la haine lance. Je veux des perles de sueur

Tes poignets sont tenus à tes reins, ce château C’est celui que l’on détruisit, la hache dans la hanche Et ton regard dernier dans le marbre comme un couteau Se brisa et la lame est une aile dans la campagne blanche

J’ai rampé dans les nefs sombrées, la forêt d’écume où deux fauves Col mouillé contre col, poussèrent la tapisserie ouvrant La caverne des pluies infiniment où l’or est veuf. Le temps S’arrête en entendant ton rire qui est neuf, et d’un enfant

Je t’aime ainsi qu’un pauvre revenant des guerres saintes La tête nue et quémandant aux fermes un peu de pain Et chaque ferme est un trésor, c’est vrai, posé dans une main Je t’aime ainsi. Me restent, au-dessus des fermes dorées, tes lèvres peintes

Tes lèvres bleues comme un lagon, j’ai dit, tes lèvres peintes 

Jacques Bertin

ANTONIO RAMOS ROSA



António Ramos Rosa | [Il y a une terre qui halète dans la gorge]









[HÁ UM OFEGAR DE TERRA NA GARGANTA]



Há um ofegar de terra na garganta,
há um feixe de ervas que perfuma a casa.
O ar é solidez, o caminho é de pedra.
Procuro a água funda e negra de bandeiras.

Encho a cabeça de terra, quero respirar mais alto,
quero ser o pó de pedra, o poço esverdeado,
o tempo é o de um jardim
em que a criança encontra as formigas vermelhas.

Vou até ao fim do muro buscar um nome escuro:
é o da noite próxima, é o meu próprio nome?



António Ramos Rosa, Ciclo do Cavalo, Limiar, Colecção Os Olhos e a Memória, Porto, 1975, pág. 36.










Ph., G.AdC






[IL Y A UNE TERRE QUI HALÈTE DANS LA GORGE]



Il y a une terre qui halète dans la gorge,
il y a un bouquet qui embaume la maison.
L’air est solide, le chemin pierreux.
Je cherche l’eau profonde et pavoisée de noir.

J’emplis de terre le crâne, je veux respirer plus haut,
je veux être la poussière de la pierre, le puits verdi de mousse ;
le temps est celui d’un jardin
où l’enfant rencontre les fourmis rouges.

Je vais jusqu’à la fin du mur chercher un nom obscur :
est-ce celui de la nuit proche, est-ce le mien ?



António Ramos Rosa, Le Cycle du cheval suivi de Accords, Éditions Gallimard, Collection Poésie, 1998, page 43. Traduction du portugais par Michel Chandeigne. Préface de Robert Bréchon.

LES DANGERS DE BALADE EQUESTRE


LES DANGERS DE BALADE EQUESTRE

Dans le creux des mains j’écope ma langue natale

la bêtise tire le vocabulaire comme on gâche l’eau en laissant les caniveaux ouverts

Je risque gros si je dis le nom de celui qui écrit pour le compte d’un autre

tout comme si je déclare qu’untel est d’un pays méditerranéen sans faire attention à ne pas devenir raciste

et puis là j’allais sur ma bille de bois descendant mon fleuve en état de joie, me déplaçant à la gaule quand on me dit non, pas d’atteinte à la pudeur

alors je suis descendu de bidet avant qu’on me dise de laisser la porte de la salle de bain femée quand je me baigne

C’est triste d’en arriver là dans un monde qui se roule dans la fange et se fait juge….

Niala-Loisobleu – 22 Décembre 2020

BERGERIES


BERGERIES

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Suppose

Que je vienne et te verse
Un peu d’eau dans la main

Et que je te demande
De la laisser couler

Goutte à goutte
Dans ma bouche.

Suppose

Que le vol d’un oiseau
Nous invite au voyage

Et que je te demande
De nous blottir en lui

Pour avec lui voler

A travers ta pénombre.

Suppose

Que près de toi mes jours
Aient un cours trop rapide

Et que je te demande
De faire de mon temps

Un temps de végétal
Pas pressé de fleurir.

Suppose

Que le bois de la table
Réclame ses racines

Et que je te demande
De nous y prendre ainsi

Qu’il ait surtout besoin
Du toucher de nos mains.

Suppose

Que la fleur soit si drue
Que c’est trop de défi

Et que je te demande

De m’apprendre à la voir

Sans penser que c’est nous
Que sa mort atteindra.

Suppose

Qu’un couple de mésanges
Cogne à notre fenêtre

Et que je te demande
De les laisser cogner

Jusqu’à ce qu’on nous parle
Un langage entendu.

Suppose

Que le ciel de la plaine
Soit jaloux de nous deux

Et que je te demande
Envers lui ce sourire

Qu’il attend de la terre
Depuis les origines.

Suppose

Que le chêne refuse

Nos corps contre son tronc

Et que je te demande
Que nous lui chantonnions

Le chœur de ses racines Étouffé dans ses feuilles.

Suppose

Que dans l’air chaud le blé
Parle encore de toi

Et que je te demande
D’aller lui rapporter

Que j’en sais davantage
Mais que j’aime écouter.

Suppose

Que tu m’ouvres les bras
Pour fêter le matin

Et que je te demande
De ne pas me garder

Tant que je ne sais pas
Cerner mes cauchemars.

Suppose

Que nous ne soyons pas
Si contents de nous-mêmes

Et que je te demande
De rappeler à nous

Ces moments où j’ai lu
La gloire dans tes yeux.

Suppose

Que le ciel soit trop près
De nos corps extasiés

Et que je te demande
De lui faire accepter

Que nous ne voulons pas
L’avoir comme témoin.

Suppose

Que la feuille du chêne
Te réclame auprès d’elle

Et que je te demande
D’y rester jusqu’au jour

Où ce sera mon tour
D’être appelé par elle.

Suppose

Que la rose ait envie
De devenir bluet

Et que je te demande
Que nous nous appliquions

A l’écœurer du bleu
Des mers azuréennes.

Suppose

Que je voie la pervenche
N’en pouvant plus d’attendre

Et que je te demande
De lui annoncer, toi,

Que ce n’est pas la peine,
Qu’il est déjà venu.

Suppose

Que les herbes grandissent
Plus haut que les terrils

Et que je te demande
Que nous sachions en rire

Comme si c’était nous
Qui prenions la revanche.

Suppose

Que la lune apparaisse
Quand nous ne voulons pas

Et que je te demande
De tout accepter d’elle

Pour qu’elle aille sa route
Et nous laisse à nous-mêmes.

Suppose

Que ce soit le rocher

Qui frappe à notre porte

Et que je te demande
De le laisser entrer

Si c’est pour nous conter
Le temps d’avant le temps.

Suppose

Que tout, sous nos regards,
Soit pris d’un tremblement

Et que je te demande
De garder notre calme,

Tout en faisant semblant
De trembler comme eux tous.

Suppose

Que je coupe la terre
En deux parties égales

Et que je te demande
Laquelle tu choisis,

Celle où je sombrerai,
Celle qui voguera.

Suppose

Que la nuit ait envie
De te prendre pour reine

Et que je te demande
De lui faire accepter

Qu’elle ait à se venger
Sur moi de ton refus.

Suppose

Que le feu te raconte
Sur moi des infamies

Et que je te demande
De croire ce qu’il dit

A moins que tu ne t’offres
A l’épreuve du feu.

Suppose

Que la montagne s’ouvre
En s’avançant sur nous

Et que je te demande
Que nous restions à rire

Du mal que l’on se donne
Rien que pour nous gober.

Suppose

Que nous soyons ensemble
A respecter le soir

Et que je te demande
De le couvrir du sang

De la bête qui vient
Nous humer dans la nuit.

Suppose

Que l’horloge s’arrête
En éclatant de rire

Et que je te demande
De lui dire que rien

N’est changé pour cela
A ce que fait le temps.

Suppose

Qu’un cuivre nettoyé

Se transforme en orchestre

Et que je te demande
De lui faire accepter

Que nous aimons bien mieux
L’accord de son silence.

Suppose

Que nos cailloux se mettent
A hurler tous ensemble

Et que je te demande
De les faire se battre

Et de chanter victoire
Avec le survivant.

Suppose

Que tout à coup le mur
S’effondre devant nous

Et que je te demande
De croire que c’est lui

Qui a voulu répondre
A notre vœu secret.

Suppose

Que sans raison la porte
Se fracasse à nos pieds

Et que je te demande
Si ta peur est plus grande

Depuis que le silence
A lâché sa menace.

Suppose

Que l’espace en courroux
Veuille nous séparer

Et que je te demande
De répéter mon nom,

De le crier toujours
Dans le tohu-bohu.

Suppose

Que la pluie te raconte
Qu’elle envahit la terre

Et que je te demande
De voir à travers moi

Que le soleil la gifle
Et la fait remonter.

Suppose

Que le train nous déverse
Dans quelque terrain vague

Et que je te demande
D’effacer de ce ciel

Ce qui se reproduit

Dans tant de cauchemars.

Suppose

Que je n’aie rien à faire
Que d’attendre la nuit

Et que je te demande
De vouloir qu’elle arrive

Avec tout le retard

Que l’on peut mettre à vivre.

Suppose

Que l’univers entier

Ne soit plus que terreur

Et que je te demande
D’user de tes regards

Pour qu’au moins la prairie
Cède à notre sourire.

Suppose

Que pour moi l’étendue
Soit de l’ordre du cri

Et que je te demande
De ramener son règne

A la plainte habitant
Le creux des coquillages.

Suppose

Que la mer ait envie
De nous voir de plus près

Et que je te demande
D’aller lui répéter

Que nous ne pouvons pas
L’empêcher d’être seule.

Suppose

Que près de nous la mer
Se mette à grommeler

Et que je te demande
De n’avoir d’autre peur

Que celle que nous donne
Son silence étranglé.

Suppose

Qu’il n’y ait que le vent
A rencontrer sur terre

Et que je te demande
De souffler à sa place

Et d’agir avec moi
Comme avec un trois-mâts.

Suppose

Que je me laisse un jour
Marcher sur l’océan

Et que je te demande
De m’appeler pour voir

Si ton cri peut changer
Mes rapports avec l’eau.

Suppose

Que la vague et le sable
Jurent de te dissoudre

Et que je te demande

De m’étreindre à ce point

Qu’on ne puisse te prendre
Et me laisser un corps.

Suppose

Que la nuit me rejette
Quand je suis sans refuge

Et que je te demande
De me garder à toi

Pour affronter le noir
Sans redouter sa haine.

Suppose

Qu’il parle trop ce chêne
Où nous avons appui

Et que je te demande
D’obtenir qu’il se charge

Tout seul de son secret,
Pas plus lourd que le nôtre.

Suppose

Que le soleil couchant
S’en aille satisfait

Et que je te demande
D’aller lui réclamer

Ce qu’il doit nous payer
Pour sa journée de gloire.

Suppose

Que cet arbre et ce mur
M’imposent de les voir

Et que je te demande
De me donner la force

De passer devant eux
En ne voyant que toi.

Suppose

Que le jour et la nuit
Confondent leurs horaires

Et que je te demande
De m’aider à trouver

Comment faire un matin
Quand il n’y en a pas.

Suppose

Que le soleil se mette
A envahir la terre

Et que je te demande
D’être avec moi la glèbe,

La mer et le soleil
Pour la dernière fois.

Suppose

Que s’ouvrent sous nos yeux
Tous les toits de la ville

Et que je te demande
De choisir la maison

Où, le toit refermé,
Tu aimeras la nuit.

Suppose

Que nous soyons devant
La bougie allumée

Et que je te demande
Si tu comprends pourquoi

Nous en avons besoin
Pour nous réinventer.

Suppose

Que le lit nous ramène
A nos trois dimensions

Et que je te demande
D’accepter avec moi

Que nous le reprenions
Comme aire de départ.

Suppose

Que je veuille épouser
La plaine et l’océan

Et que je te demande
Que cela se situe

Dans la complicité
De ton corps exaucé.

Suppose

Que je sois fatigué
D’avoir trop travaillé

Et que je te demande
De te pencher sur moi,

De regarder ailleurs
Et d’ouvrir ton corsage.

Suppose

Qu’un oiseau dans l’hiver
Chante comme on triomphe

Et que je te demande
D’accompagner la plaine,

De façon qu’elle aborde
Au niveau de ce chant.

Suppose

Qu’un ange rencontré
Nous offre un paradis

Et que je te demande
Que nous nous écartions

Et le laissions tout seul
Raconter son velours.

Eugène Guillevic