Lettre de René Char à Yvonne


Lettre de René Char à Yvonne

Publié le 19 février 2014 par la freniere

Janvier 1952

Le cœur soudain privé, l’hôte du désert devient presque lisiblement le cœur fortuné, le cœur agrandi, le diadème.

Je n’ai plus de fièvre ce matin. Ma tête est de nouveau claire et vacante, posée comme un rocher sur un verger à ton image. Le vent, qui soufflait du Nord hier, fait tressaillir par endroits le flanc meurtri des arbres.

Je sens que ce pays te doit une émotivité moins défiante et des yeux autres que ceux à travers lesquels il considérait toutes choses auparavant. Tu es partie mais tu demeures dans l’inflexion des circonstances, puisque lui et moi avons mal. Pour te rassurer dans ma pensée, j’ai rompu avec les visiteurs éventuels, avec les besognes et la contradiction. Je me repose comme tu assures que je dois le faire. Je vais souvent à la montagne dormir.

C’est alors, en vérité, qu’avec l’aide d’une nature à présent favorable, je m’évade des échardes enfoncées dans ma chair, vieux accidents, âpres tournois. Pourras-tu accepter contre toi un homme si haletant ?

Lunes et nuit, vous êtes un loup de velours noir, village, sur la veillée de mon amour.

« Scrute tes paupières », me disait ma mère, penchée sur mon avant-sommeil d’écolier. J’apercevais flottant un petit caillou, tantôt paresseux, tantôt strident, un galet pour verdir dans l’herbe. Je pleurais. Je l’eusse voulu dans mon âme, et seulement là.

Chant d’insomnie: Amour hélant, l’Amoureuse viendra, Gloria de l’été, ô fruits ! La flèche du soleil traversera ses lèvres, Le trèfle nu sur sa chair bouclera, Miniature semblable à l’iris, l’orchidée, Cadeau le plus anciens des prairies au plaisir Que la cascade instille, que la bouche délivre.

Je voudrais me glisser dans une forêt où les plantes se refermeraient et s’étreindraient derrière nous, forêt nombre de fois centenaire, mais elle reste à semer. C’est un chagrin d’avoir, dans sa courte vie, passé à côté du feu avec des mains de pêcheur d’éponges. « Deux étincelles, tes aïeules », raille l’alto du temps, sans compassion.

L’automne ! Le parc compte ses arbres bien distincts ! Celui-ci est roux traditionnellement ; cet autre fermant le chemin est une bouillie d’épines. Le rouge-gorge est arrivé, le gentil luthier des campagnes. Les gouttes de son chant s’égrènent sur le carreau de la fenêtre. Dans l’herbe de la pelouse grelottent de magiques assassinats d’insectes. Écoute, mais n’entends pas.

Mon éloge tournoie sur les boucles de ton front, comme un épervier à bec droit.

Parfois j’imagine qu’il serait bon de se noyer à la surface d’un étang où nulle barque ne s’aventurerait. Ensuite, ressusciter dans le courant d’un vrai torrent où tes couleurs bouillonneraient.

L’air que je sens toujours prêt à manquer à la plupart des êtres, s’il te traverse, a une profusion et des loisirs étincelants.

Il faut que je craque ce qui enserre cette ville où tu trouves retenue. Vent, vent, vent autour des troncs et sur les chaumes. J’ai levé les yeux sur la fenêtre de ta chambre. As-tu tout emporté ? Ce n’est qu’un flocon qui fond sur ma paupière. Laide saison où l’on croit regretter, où l’on projette, alors qu’on s’aveulit.

Tu es plaisir, avec chaque vague séparée de ses suivantes. Enfin toutes à la fois chargent. C’est la mer qui se fonde, qui s’invente. Tu es plaisir, corail de spasmes.

Absent partout où l’on fête un absent.

Je ris merveilleusement avec toi. Voilà la chance unique.

Qui n’a pas rêvé, en flânant sur le boulevard des villes, d’un monde qui, au lieu de commencer avec la parole, débuterait avec les intentions ?

Quel mouvement hostile t’accapare ? Ta personne se hâte, ton baiser disparaît. L’un avec les inventions de l’autre, sans départ, multipliait les sillages.

Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d’une capitulation, ni le motif d’une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l’un contre l’autre une guérilla sans reproche.

Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver ; ou mieux, comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s’élancer et de se joindre. Notre voix court de l’un à l’autre ; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l’interroge. Tout est prétexte à la ralentir. Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m’oublie.

Après le vent c’est toujours plus beau, bien que la douleur de la nature continuât.

Je viens de rentrer. J’ai longtemps marché. Tu es la Continuelle. Je fais du feu. Je m’assois dans le fauteuil de panacée. Dans les plis des flammes barbares, ma fatigue escalade à son tour. Métamorphose bienveillante alternant avec la funeste.

Dehors le jour indolore se traîne, que les verges des saules renoncent à fustiger. Plus haut, il y a la mesure de la futaie que l’aboi des chiens et le cri des chasseurs déchirent.

Notre arche à tous, la très parfaite, naufrage à l’instant de son pavois. Dans ses débris et sa poussière, l’homme à tête de nouveau-né réapparait. Déjà mi-liquide, mi-fleur.

La terre feule, les nuits de pariade. Un complot de branches mortes n’y pourrait tenir.

S’il n’y avait sur terre que nous, mon amour, nous serions sans complices et sans alliés. Avant-coureurs candides ou survivants hébétés.

L’exercice de la vie, quelques combats au dénouement sans solution mais aux motifs valides, m’ont appris à regarder la personne humaine sous l’angle du ciel dont le bleu d’orage lui est le plus favorable.

Toute la bouche et la faim de quelque chose de meilleur que la lumière — de plus échancré et de plus agrippant — se déchaînent.

Celui qui veille au sommet du plaisir est l’égal du soleil comme de la nuit. Celui qui veille n’a pas d’ailes, il ne poursuit pas.

J’entrouvre la porte de notre chambre. Y dorment nos jeux. Placés par ta main même. Blasons durcis, ce matin, comme du miel de cerisier.

Il est des parcelles de lieux où l’âme rare subitement exulte. Alentour ce n’est qu’espace indifférent. Du sol glacé elle s’élève, déploie tel un chant sa fourrure, pour protéger ce qui la bouleverse, l’ôter de la vue du froid.

Mon exil est enclos dans la grêle. Mon exil monte à sa tour de patience. Pourquoi le ciel se voûte-t-il ?

Pourquoi le champ de la blessure est-il de tous le plus prospère ?Les hommes aux vieux regards, qui ont eu un ordre du ciel transpercé, en reçoivent sans s’étonner la nouvelle.

Affileur de mon mal je souffre d’entendre les fontaines de ta route se partager la pomme des orages.

Une clochette tinte sur la pente des mousses où tu t’assoupissais, mon ange du détour. Le sol de graviers nains était l’envers humide du long ciel, les arbres, des danseurs intrépides. Trêve, sur la barrière, de ton museau repu d’écumes, jument de mauvais songe, ta course est depuis longtemps terminée.

Cet hivernage de la pensée occupée d’un seul être que l’absence s’efforce de placer à mi-longueur du factice et du surnaturel.

Ce n’est pas simple de rester hissé sur la vague du courage quand on suit du regard quelque oiseau volant au déclin du jour.

Je ne confonds pas la solitude avec la lyre du désert. Le nuage cette nuit qui cerne ton oreille n’est pas de neige endormante, mais d’embruns enlevés au printemps.

Il y a deux iris jaunes dans l’eau verte de la Sorgue. Si le courant les emportait, c’est qu’ils seraient décapités.

Ma convoitise comique, mon vœu glacé : saisir ta tête comme un rapace à flanc d’abîme. Je t’avais, maintes fois, tenue sous la pluie des falaises, comme un faucon encapuchonné.

Voici encore les marches du monde concret, la perspective obscure où gesticulent des silhouettes d’hommes dans les rapines et la discorde. Quelques-unes, compensantes, règlent le feu de la moisson, s’accordent avec les nuages.

Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections miraculeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n’a pas d’action, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres.

René Char

Publié dans Poésie du monde

Julien Clerc – La jupe en laine


Julien Clerc – La Jupe en laine

Julien Clerc

Des souliers noirs, une jupe en laine
Je ne dors plus, tu sais, je veille
Sur son sommeil
Et tout ce qui la blesse me tueJe ne vis plus, tu sais, je brûle
Et tout ce qui la blesse me tue
Jalouse et belle
Tu sais, je veille sur son sommeilElle se penche
Elle se balance
Vous voyez bien que rien ne manque
Ni les silences
Ni les serments
Ni les rubans
Fidèles et bleus
Ni les querelles des amoureuxDes souliers noirs, une jupe en laine
Je ne dors plus, tu sais, je veille
Sur son sommeil
Et tout ce qui la blesse me tueQuand vient le soir
N’allez pas croire
Qu’on fera l’amour dans le noir
Et dans la chambre
Elle rit, elle ment
Et moi, je meurs
D’amour pour elleLes autres fois
Je pense à elle
Comme au bon Dieu, sans trop y croire
Le fol espoir de l’amour fou
Elle danse, elle chante
Et quand elle sort
J’attends, j’attends
Je prie sûrementDes souliers noirs, une jupe en laine
Je ne dors plus, tu sais, je veille
Sur son sommeil
Et tout ce qui la blesse me tueElle se penche
Elle se balance
Vous voyez bien que rien ne manque
Elle change sa robe
Et l’eau des fleurs
Et moi, je meurs
D’amour pour elle
Les autres fois
Je pense à elle
Comme au bon Dieu, sans trop y croireLes autres fois
Je pense à elle
Comme au bon Dieu, sans trop y croire
Le fol espoir de l’amour fouElle danse, elle rit
Et quand elle sort
J’attends, j’attends
Je prie sûrementDes souliers noirs, une jupe en laine
Je ne dors plus, tu sais, je veille
Sur son sommeil
Et tout ce qui la blesse me tue

Paroliers : Gerard Duguet Grasser / Julien Clerc

VOLONTAIRE FRAGRANCE


VOLONTAIRE FRAGRANCE

La gare s’est mise à quai, vaches en attente, l’herbe recouvre les voies sans que le ballast n’ait coulé. Au bout du tunnel l’aiguillage fait des mouvements de bras. Il y a toujours un mouchoir en alarme pour le Chef de Gare. Et dans l’osier du panier un saucisson, une odeur de mie, du fromage à pâte-molle, et le petit vin-blanc verse assez de piste pour l’accordéon. Barbara est en cuisine remuant sa pâte à papiers pour me glisser l’odeur de ses pensées. Au temps où l’érosion s’attaque aux pores, notre anneau reste inscrit à la Capitainerie. Quelques blanches mouettes répartissent les bouées pour laisser place au grand pavois. Vase et iode mêlées combattent la lèpre nasale d’un virus mondial. L’herbe que tu gardes au sol tapisse mon flair de bonds adducteurs. je ne sais ni lire ni écrire, ça me sauve pour pouvoir toujours te dire.

Niala-Loisobleu – 21 Décembre 2020

LES MAINS D’OR


Les Mains d’or

Je rentre d’Atelier, mains hors d’art

un ciel blafard qu’ils ont mis à la place de ce qu’elles ensoleillent

Ce froid n’est pas à nous

nos cheminées marchent à la voile, bateaux sur l’ô

j’avance à ta toile

pour vivre ton encre comme la parole que tu portes ouverte

tenant la couleur comme dernier sang

afin de dire et redire ce que c’est fort la vigueur de ta poésie Ma Barbara

sacré soleil…peindre encore.

Niala-Loisobleu – 21 Décembre 2020

Un grand soleil noir tourne sur la vallée
Cheminées muettes, portails verrouillés
Wagons immobiles, tours abandonnées
Plus de flamme orange dans le ciel mouilléOn dirait, la nuit, de vieux châteaux forts
Bouffés par les ronces, le gel et la mort
Un grand vent glacial fait grincer les dents
Monstre de métal qui va dérivantJ’voudrais travailler encore, travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Acier rouge et mains d’orJ’ai passé ma vie là, dans ce laminoir
Mes poumons, mon sang et mes colères noires
Horizons barrés là, les soleils très rares
Comme une tranchée rouge saignée sur l’espoirOn dirait le soir des navires de guerre
Battus par les vagues, rongés par la mer
Tombés sur le flan, giflés des marées
Vaincus par l’argent, les monstres d’acierJ’voudrais travailler encore, travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Acier rouge et mains d’orJ’peux plus exister là
J’peux plus habiter là
Je sers plus à rien, moi
Y’a plus rien à faire
Quand je fais plus rien, moi
Je coûte moins cher
Que quand je travaillais, moi, d’après les expertsJ’me tuais à produire pour gagner des clous
C’est moi qui délire, ou qui devient fou?
J’peux plus exister là, j’peux plus habiter là
Je sers plus à rien, moi, y’a plus rien à faireJe voudrais travailler encore, travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Acier rouge et mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Acier rouge et mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Acier rouge et mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore, travailler encore
Acier rouge et mains d’or

Source : LyricFind

Paroliers : Pascal Arroyo

LA DOXA DES NOMS; UN POSTER DE CLICHÉS


LA DOXA DES NOMS; UN POSTER DE CLICHÉS

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Je suis en train d’écrire que j’imagine que je ferme les yeux, que je m’en vais…


Une vache enraye un tramway
Un
Gange passe, un bateleur tantrique remorque un cab très excentrique par une corde à son linguam dur comme trique
La foule des millions ne s’écarte jamais
Des idiomes sourds entre eux et juchés

sur grasses hanches drapées se pressant au comptoir d’Air-India à
Bombay —
Hindis
Ourdous et
Bengalis — ne s’entendent que par l’anglais

Le
Yogi mangeur de silence sur le pliant des jambes nues vieillit comme un cru
Les moulins des dieux sont des géants
Le maigre ascète n’a pas de livres ni d’écuyer

Il fait sa sortie au-dedans
Une pintade grise rincarne un artisan

Dans les faubourgs
Un film s’éternise, des amours

à épisodes d’un prince p. h. d. de
MIT qui enlève en
Porsche une dactylo de
Delhi
Au village de
Satjajit
Ray le temps se fait lisière intemporelle

La mousson fait mousser une moisson de seins mûrs en sari
Le roi des singes saute sur l’estrade
Nous appelons le plus pauvre de vos pauvres un paria

Le plus riche de vos riches un radjah
Nous les faisons se croiser aux margelles du
Fleuve
Ils se voient, purifiés sous une pluie de cendres veuves
Les corsaires de
Malabar tournent un documentaire.

Michel Deguy