SUR UN MÊME AXE


René Char

SUR UN MÊME AXE

L’unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d’entrer dans le cercle de la bougie, de s’y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les
ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme incoastant.

*

Il ouvre les yeux.
C’est le jour, dit-on.
Georges de
La
Tour sait que la brouette des maudits est partout en chemin avec son rusé contenu.
Le véhicule s’est renversé.
Le peintre en établit l’inventaire.
Rien de ce qui infiniment appartient à la nuit et au suif brillant qui en exalte le lignage ne s’y trouve mélangé.
Le tricheur, entre l’astuce et la candeur, la main au dos, tire un as de carreau de sa ceinture; des mendiants musiciens luttent, l’enjeu ne vaut guère plus que le couteau qui va frapper;
la bonne aventure n’est pas le premier larcin d’une jeune bohémienne détournée ; le joueur de vielle, syphilitique, aveugle, le cou flaque d’écrouelles, chante un purgatoire
inaudible.
C’est le jour, l’exemplaire fontainier de nos maux.
Georges de
La
Tour ne s’y est pas trompé.

II

Ruine d’Albion

Que les perceurs de la noble écorce terrestre d’Albion mesurent bien ceci : nous nous battons pour un site où la neige n’est pas seulement la louve de l’hiver mais aussi l’aulne du
printemps.
Le soleil s’y lève sur notre sang exigeant et l’homme n’est jamais en prison chez son semblable.
A nos yeux ce site vaut mieux que notre pain, car il ne peut être, lui, remplacé.

René Char

INSTRUMENT DE BORD 4


INSTRUMENT DE BORD 4

La feuille où écrire prise à l’arbre après qu’elle est touchée taire, ensemencée alors d’essence ciel

un goût prononcé d’espace

arboré de vérité

Et voir tolérant ce qui demande à se comprendre sans refuser de se tromper

Nué de couleurs changeantes

Espoir d’un ciel habité d’oiseaux.

Niala-Loisobleu – 10 Novembre 2020


UN HOMME A LA MER

Jules Supervielle

UN HOMME A LA MER

Du haut du navire en marche

Je me suis jeté

Et voilà que je me mets à courir autour de lui.

Heureusement nul ne m’a vu :

Chacun craindrait pour sa raison.

Je suis debout sur les flots aussi facilement que la

lumière,
Et songe à l’intervalle miraculeux entre les vagues

et mes semelles.
Je m’allonge sur le dos, moi qui ne sais même pas

nager ni faire la planche
Et ne parviens pas à me mouiller.
Voici des êtres qui viennent à moi
Appuyés sur des béquilles aquatiques et levant les

paumes;
Mais ils meurent crachant l’écume par leur bouche

devenue immense.
Je reste seul et, dans ma joie,

Je m’enfante plusieurs fois de suite solennellement,

Ivre d’avoir goûté autant de fois à la mort

Je vais, je viens, les mains dans mes poches sèches

comme le
Sahara.
Tout ceci est à moi et les domaines qui palpitent

là-dessous.
Oserai-je prendre un peu de cette eau pour voir

comment elle est faite?
Ce sera pour un autre jour.
Contentons-nous de marcher sur la mer comme

autour d’une poésie.
Au fond de ma lorgnette je ne vois plus du bateau
Que mes trente bâtards qui s’agitent à bord singulièrement.
Dans le miroir de ma cabine et en travers
J’ai laissé mon image au milieu de la nuit avant que

je tourne le commutateur.
Elle se réveille en sursaut, brise la glace comme celle

d’un avertisseur d’incendie
Et se met à me chercher.
La poitrine très velue du
Commandant éprouve

qu’il manque quelqu’un
Et la sirène beugle toute seule
Comme une vache qui a faim.
Prenant la mer un peu à l’écart
Je lui fais signe d’entrer ruisselante dans l’entonnoir

de mon esprit : «
Viens, il y a place pour toi,
Viens aujourd’hui il y a de la place.
J’en fais le serment tête nue
Pour que le vent de l’ouest sur mon front reconnaisse

que je dis la vérité ».
Mais la mer proteste de son innocence

Et dit qu’on l’accuse témérairement
Elle ne répond pas à la question.

Et cependant les noyés attendent que leur tour

vienne.
Leur tour de quoi?
Leur tour de n’importe quoi.
Ils attendent sans oser entr’ouvrir leurs paupières

écumeuses
De peur que ce ne soit pas encore le moment,
Et qu’il faille continuer à mourir comme jusqu’à

présent
Cette chose qui les a frôlés, qu’estxe que c’est?
Est-ce une algue marine ou la queue d’un poisson

qui s’égare au fond de lui-même?
C’est bien autre chose.
Il est des anges sous-marin» qui n’ont jamais vu

la face bouleversée de
Dieu.
Es rôdent et sans le savoir
Lancent la foudre divine.

Ce soir assis sur le rebord du crépuscule

Et les pieds balancés au-dessus des vague»,

Je regarderai descendre la nuit : elle se croira toute

seule.
Et mon cœur me dira : fais de moi quelque chose,
Ne suis-je plus ton cœur ?

jules Supervielle

A visiter la nuit


Pourquoi faire, à part debout au lieu de dormir. Et fuir le fauteuil cette barque qui tend le vide à bascule dans un grenier vidé de sel.

Autan brûler foi ocre rousse

Mes enfants m’ont trahis du premier aux deux derniers

Bonjour tristesse

Puisque cett terre est hostile et se venge de l’amour qui lui est porté dans un art consommé

N-L – 10/11/20