L’EPOQUE 2020 /47: AUTOMNALE 4


Après les Époques 2018 et 2019, voici le quarante-septième de cette nouvelle Époque 2020 avec BARBARA AUZOU : AUTOMNALE 4  . Merci de considérer que le poème est indissociable du tableau et vice-versa…

L’EPOQUE 2020/47″Automnale 4
Niala
Acrylique s/toile 50×50

Je te couronne d’un arbre allumé au mitan de ton destin

Et tes pensées crêtées de roux ont des flambeaux pour parfum

De tête des feux incandescents pour  chemins

Ressuscitant de lui-même le caramel de l’instant fond

Dans un heurt de lumière bouclée derrière tes fenêtres

Ta présence têtue sur toutes les brèches n’a pas de fin

Tu désarmes le cuivre des saisons

 Tu pousses les globes des moissons

Terrestres dans une scandaleuse discrétion

Qui n’a d’égale que la brûlure

 

Barbara Auzou.

PARLONS-NOUS : Francis Cabrel


PARLONS-NOUS : Francis Cabrel

C’est normal qu’au début ça puisse surprendre
On part de tellement loin qu’il faut tout reprendre
Ca peut même pas mal bousculer du monde
Il n’est même pas certain que l’on nous réponde
Tant pis, parlons-nous
Parlons-nous, rien qu’un mot, ça va c’est la forme
Un sourire à moitié c’est déjà énorme
Même si ça ne va pas plus loin qu’un signe de tête
Ça dit, tu es là, je t’ai vu, je te respecte
Alors, parlons-nous

Ça peut presque avoir l’air de chosеs insipides
Allez-y, après vous, d’un gestе timide
Un salut d’une main sortie de la poche
On va pas pour autant, non, devenir des proches
Alors parlons-nous, parlons-nous

Commencez doucement, bientôt les vacances
Rentrez-vous vers chez vous, restez-vous en France
Pourvu que le beau temps veuille vous sourire
Parlons jusqu’à trouver quelque chose à dire
Mais surtout parlons-nous

Dire n’importe quoi, des lapissades
T’es plutôt TFC, ou t’es plutôt le Stade Il paraît que demain la chaleur remonte
J’ai perdu quatre points sans m’en rendre compte
Parlons-nous

Allez-y, perdez-vous dans des balivernes
Des mots qui sonnent creux comme des cavernes
On bégaye, on s’en fout puisqu’on en rigole
Voyez comme on s’éloigne, voyez comme on s’isole
Alors parlons-nous

Moi aussi par moments je veux voir personne
J’ai des sentiments pour mon téléphone
Je vis juste à côté de gens qui s’inquiètent
Je devrais plus souvent relever la tête
Alors parlons-nous

C’est normal qu’au début ça puisse surprendre…

DEDICACE A MARCELLO COMITINI


DEDICACE A MARCELLO COMITINI

Mon cher Marcello,

Ton article d’aujourd’hui dans ce qu’il propose, ajoute au ressenti désespérant que nous partageons, en ce qui concerne son rapport à l’argent. Raison qui m’amène, à t’offrir cet article, dont tu dois connaître mieux que moi le poète cité.

Bonne journée à toi

https://marcellocomitini.wordpress.com/

Niala-Loisobleu – 27 Octobre 2020

Tu n’a pas du voir cet article à sa sortie, Marcello

Aussi je le réédite pour te soutenir dans le mauvais passage que tu traverses.

Bonne journée à toi.

Alain – 4 Novembre 2020

Alfonso Gatto

Une poésie comme un salut désespéré

… Ainsi, vivre, c’est toujours affirmer

un salut désespéré, urgent. (Gouffre marin, Alfonso Gatto)

Dans sa présentation d’Alfonso Gatto dans le livre Pauvreté comme le soir, Bernard Simeone, grand traducteur et passeur de littérature italienne, hélas disparu en 2001, cite cette profonde déclaration du poète :

« Je veux que la poésie seule dise qui je suis, comment et pourquoi j’ai vécu, et avec le naturel qui lui est propre. Cela me suffit. Et le même refus vaudra pour toutes les autres images qui auraient pu me représenter. Nul ne saura jamais combien un poète espère en sa beauté, sa vanité, sa force et son pouvoir de sympathie, et combien en même temps il désespère de tout cela ; combien se referme sur lui le geste par lequel il voulait courir et s’annoncer ; combien il envie le succès, mais plus encore l’ironie méditée. Quand j’étais enfant, c’était moi seul qui donnais aux poètes un visage, qui les voulais exactement tels que je les voyais. Je serais heureux si vous cherchiez à m’imaginer à votre manière, avec le seul secours de mes mots. »

Aussi cela sera presque uniquement par le secours des mots mêmes du poète, que sera évoquée la figure étonnante d’Alfonso Gatto. Alfonso Gatto aura été un personnage multiple. Peintre, romancier, critique d’art, poète, dramaturge, acteur dans les films de Pier Paolo Pasolini, L’Évangile selon saint Matthieu et Théorème, de Francesco Rosi et de Mario Monicelli, Gatto était tout cela, mais partout il portera les traces de la guerre et de sa lutte contre le fascisme.
Alfonso Gatto, (1909-1976), était parmi les plus grands poètes italiens du 20e siècle. Comme Mario Luzi, Vittorio Sereni et d’autres, il appartenait à la deuxième génération de poètes italiens, après celle de Giuseppe Ungaretti, Montale Eugenio et Savatore Quasimodo. Tous ont été influencés par les symbolistes français.

Lui était un homme du sud imprégné d’oralité et des bruissements des origines, aussi l’hermétisme de la poésie de groupe de collègues ne fera pas taire sa voix rocailleuse.

Il est aussi sensible au surréalisme et souvent ses images semblent issues d’une écriture automatique, obscurcissant le sens du poème, sans distendre son lien avec la poésie populaire.
Sa nature de peintre lui fait instiller des couleurs dans ses mots.

Sa foi dans l’homme et dans la vie se mélange à un certain désespoir et la hantise du rien, et rend sa poésie d’un dépouillement extrême unique.

Une vie dans l’urgence

Alfonso Gatto est né à Salerno le 17 juillet 1909.
Sa famille se compose de marins et de petits propriétaires qui sont venus de Calabre.

Son enfance et son adolescence sont plutôt tourmentées. Il termine ses études secondaires à Salerne et s’inscrit à l’université de Naples en 1926. Il doit abandonner ses études après quelques années, en raison de difficultés économiques, et sans avoir obtenu de diplôme.

À partir de cette période, sa vie devient mouvementée, inquiète et aventureuse; il déménage constamment, il fait de nombreux voyages, et autant d’emplois. D’abord il est employé comme commis dans une librairie, puis instituteur d’école, puis correcteur dans une maison d’édition, puis journaliste, puis enseignant.

Il va vivre avec sa première femme à Milan en 1934.
En 1936, il est arrêté pour ses idées antifascistes et passe six mois dans la prison San Vittore à Milan.
Il s’installe en 1938 à Florence.

C’est à cette époque que Gatto collabore à des revues d’avant-garde et des périodiques de culture littéraire. En 1938 il fonde Campo di Marte, Champ de Mars, mais le journal n’est publié qu’un an ; ce fut toutefois une expérience importante pour le poète qui eut l’occasion de se hasarder de manière importante dans la littérature militante.
En 1941, au Lycée artistique de Bologne, Gatto reçoit sa nomination de professeur titulaire en Littérature italienne en raison de sa réputation. Il devient envoyé spécial de L’Unità exerçant un rôle de premier plan dans la littérature d’inspiration communiste. Par la suite, il démissionne du Parti communiste italien et devient un communiste dissident.

Après la guerre, il reprend son travail de journaliste, tantôt d’enseignant, et il continue à écrire ses poésies.
Le poète, en 1946, rencontrera la femme la plus importante dans sa vie, le peintre et écrivain de Trieste, Gratianne Pentich,dont il eut deux fils, Théodore et Leo. La vie du poète sera marquée en 1963, par le chagrin de la mort de Théodore, tandis que Leo est décédé trois mois seulement après la mort du poète.
En 1955, il reçoit le prix Bagutta pour son œuvre La forza degli occhi aux éditions Mondadori.

Il meurt le 8 mars 1976 à Orbetello dans la province de Grosseto lors d’un accident de voiture près de Capalbio.

Eugenio Montale qui fut son grand admirateur et son ami proche fera graver cette épitaphe sur la tombe de son ami :
« Pour Alfonso Gatto, pour la vie et la poésie, dont il fut un témoin amoureux unique. »

Le recours des mots dans une poésie qui se consume

Sa poésie est dense, compacte, épaisse parfois. La mort et la vie des hommes sont un thème récurrent dans son œuvre.

Chaque être est déjà chez lui happé par le passé :

Telle est la nuit des temps la lointainehistoire de l’homme : le chien sur le seuilla lampe allumée, le feu, autant d’accentsde la vie quotidienne, et dans la mortle signe encore de notre main…

Cette attention à l’éphémère, au quotidien qui nous entoure, est marquée chez Gatto déjà par l’empreinte de la mort.

La poésie de Gatto baigne dans une atmosphère crépusculaire, une monotone résignation à passer dans cette vie, une sorte de plainte sourde.
Il a été marqué par l’histoire, comme résistant, comme longtemps communiste, comme victime, et c’est aux victimes que va sa poésie.
Il sera un homme seul dans la littérature italienne, sans illusions, sans mensonges, en attente du néant.

« Maintenant s’étend dans l’oubli,dans le hasard

d’un bonheur lointain le monde

moi délaissé le vent me révèle:

endormi dans mon corps éteint... (Solitude)

Pour lui le rien est consumé dans le tout, et le tout consumé comme le rien. Ce qui rend la vie essentielle malgré tout.

Et il importe de ne pas avoir vécu en vain.

Cette mort omniprésente dans ses mots, et qu’une voix, une caresse tient en laisse:

«C’est peut-être cela la mort, se rappeler
la dernière voix qui nous éteignit le jour.»

Alfonso Gatto, dans son attention aux petites choses, déroule une plainte monotone et prenante, qui apprivoise en sorte la mort, qui n’est plus qu’un doux vent du soir.

« Ce que nous ne savons pas est peut-être le visage,

notre visage que la mort un jour

scellera de son silence: noms,

faits perdus à peine nés, cendre.»

Pour lui la poésie n’est pas un acte de culture, mais un dépouillement, une réalité physique.
Ses peintres préférés étaient Mondrian et Cézanne, et sa poésie tente un absolu identique et sans concessions, la rendant âpre et difficile, parfois obscure et lointaine.

Mais comme le voulait Gatto, il ne s’agit pas de l’expliquer mais de le lire.

Dans son vide

l’horizon sans secours tremblera

sous l’apparence du soir, vent

immobile qui cueille ta voix et muet

te rappelle avec elle la patience

d’attendre pour toujours dans la mort

un faible réveil d’horizon. (Siège)

Gil Pressnitzer

Source : Pauvreté comme le soir Traduit de l ’italien par Bernard Simeone Orphée La différence

TE RESSEMBLER : Francis Cabrel


TE RESSEMBLER : Francis Cabrel

T’as jamais eu mon âge
T’as travaillé trop dur pour ça
Toutes les heures du jour à l’usine
À l’entrée du village
Le soir, deux jardins à la fois
Et tout ça pour que tes enfants mangent
Ça, je le sais bien, j’étais là

Ça en prenait du courage
Pour se lever, à ces heures là
Bien avant le jour et partir
Dans le pas d’éclairage
À mains nues sur le guidon froid
Et tout ça pour que tes enfants dorment
Ça, je le sais bien, j’étais là

J’aurais voulu te ressembler, je le jure
Mais voilà, il suffit pas de vouloir, c’était pas dans ma nature
T’as vraiment dû t’interroger, je suis sûr
Et un jour, j’ai croisé une guitare, j’ai vécu comme on s’amuse
T’avais les pieds sur terre
Et, j’étais tout le contraire

On s’est pas dit « Je t’aime »
On s’est pas serré dans les bras
Concernant l’amour, il fallait
Tout deviner nous même
On nous laissait grandir comme ça
Et, tu vois, on a grandi quand même
Je le sais bien, j’étais là

D’avoir eu tant de chance
Quelques fois, je me sens fautif
Je regarde autour
Ma maison est immense et mon jardin décoratif
Et, je sais depuis ton lointain au-delà
T’as gardé un œil sur moi

J’aurais voulu te ressembler, je le jure
Mais voilà, il suffit pas de vouloir, c’était pas dans ma nature
T’as vraiment dû t’interroger, je suis sûr
Et un jour, j’ai croisé une guitare, j’ai vécu comme on s’amuse
T’avais les pieds sur terre
Et, j’étais tout le contraire

Tout le contraire

T’as jamais eu mon âge
T’as travaillé trop dur pour ça
T’as jamais eu mon âge
T’as travaillé trop dur pour ça

LE BOSSU BITOR


LE BOSSU BITOR

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Un pauvre petit diable aussi vaillant qu’un autre,
Quatrième et dernier à bord d’un petit cotre…
Fier d’être matelot et de manger pour rien,
Il remplaçait le coq, le mousse et le chien ;
Et comptait, comme ça, quarante ans de service,
Sur le rôle toujours inscrit comme – novice ! –

… Un vrai bossu : cou tors et retors, très madré,
Dans sa coque il gardait sa petite influence ;
Car chacun sait qu’en mer un bossu porte chance…
– Rien ne f…iche malheur comme femme ou curé !

Son nom : c’était Bitor – nom de mer et de guerre –
Il disait que c’était un tremblement de terre
Qui, jeune et fait au tour, l’avait tout démoli :
Lui, son navire et des cocotiers… au Chili.

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Le soleil est noyé. – C’est le soir – dans le port
Le navire bercé sur ses câbles, s’endort
Seul ; et le clapotis bas de l’eau morte et lourde,
Chuchote un gros baiser sous sa carène sourde.
Parmi les yeux du brai flottant qui luit en plaque,
Le ciel miroité semble une immense flaque.

Le long des quais déserts où grouillait un chaos
S’étend le calme plat…
Quelques vagues échos…
Quelque novice seul, resté mélancolique,
Se chante son pays avec une musique…
De loin en loin, répond le jappement hagard,
Intermittent, d’un chien de bord qui fait le quart,
Oublié sur le pont…
Tout le monde est à terre.
Les matelots farauds s’en sont allés – mystère ! –
Faire, à grands coups de gueule et de botte… l’amour.
– Doux repos tant sué dans les labeurs du jour. –
Entendez-vous là-bas, dans les culs-de-sac louches,
Roucouler leur chanson ces tourtereaux farouches !…

– Chantez ! La vie est courte et drôlement cordée !…
Hâle à toi, si tu peux, une bonne bordée
À jouer de la fille, à jouer du couteau…
Roucoulez mes Amours ! Qui sait : demain !… tantôt…

… Tantôt, tantôt… la ronde en écrémant la ville,
Vous soulage en douceur quelque traînard tranquille
Pour le coller en vrac, léger échantillon,
Bleu saignant et vainqueur, au clou. – Tradition. –

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Mais les soirs étaient doux aussi pour le Bitor,
Il était libre aussi, maître et gardien à bord…
Lové tout de son long sur un rond de cordage,
Se sentant somnoler comme un chat… comme un sage,
Se repassant l’oreille avec ses doigts poilus,
Voluptueux, pensif, et n’en pensant pas plus,
Laissant mollir son corps dénoué de paresse,
Son petit œil vairon noyé de morbidesse !…

– Un loustic en passant lui caressait les os :
Il riait de son mieux et faisait le gros dos.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout le monde a pourtant quelque bosse en la tête…
Bitor aussi – c’était de se payer la fête !

Et cela lui prenait, comme un commandement
De Dieu : vers la Noël, et juste une fois l’an.
Ce jour-là, sur la brune, il s’ensauvait à terre
Comme un rat dont on a cacheté le derrière…
– Tiens : Bitor disparu. – C’est son jour de sabbats
Il en a pour deux nuits : réglé comme un compas.
– C’est un sorcier pour sûr… –
Aucun n’aurait pu dire,
Même on n’en riait plus ; c’était fini de rire.

Au deuxième matin, le bordailleur rentrait
Sur ses jambes en pieds-de-banc-de-cabaret,
Louvoyant bord-sur-bord…
Morne, vers la cuisine
Il piquait droit, chantant ses vêpres ou matine,
Et jetait en pleurant ses savates au feu…
– Pourquoi – nul ne savait, et lui s’en doutait peu.
… J’y sens je ne sais quoi d’assez mélancolique,
Comme un vague fumet d’holocauste à l’antique…

C’était la fin ; plus morne et plus tordu, le hère
Se reprenait hâler son bitor de misère…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

– C’est un soir, près Noël. – Le cotre est à bon port,
L’équipage au diable, et Bitor…… toujours Bitor.
C’est le grand jour qu’il s’est donné pour prendre terre :
Il fait noir, il est gris. – L’or n’est qu’une chimère !
Il tient, dans un vieux bas de laine, un sac de sous…
Son pantalon à mettre et : – La terre est à nous ! –

… Un pantalon jadis cuisse-de-nymphe-émue,
Couleur tendre à mourir !… et trop tôt devenue
Merdoie… excepté dans les plis rose-d’amour,
Gardiens de la couleur, gardiens du pur contour…

Enfin il s’est lavé, gratté – rude toilette !
– Ah ! c’est que ce n’est pas, non plus, tous les jours fête !…
Un cache-nez lilas lui cache les genoux,
– Encore un coup-de-suif ! et : La terre est à nous !
… La terre : un bouchon, quoi !… – Mais Bitor se sent riche :
D’argent, comme un bourgeois : d’amour, comme un caniche…
– Pourquoi pas le Cap-Horn !… Le sérail – Pourquoi pas !…
– Syrènes du Cap-Horn, vous lui tendez les bras !…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au fond de la venelle est la lanterne rouge,
Phare du matelot, Stella maris du bouge…
– Qui va là ? – Ce n’est plus Bitor ! c’est un héros,
Un Lauzun qui se frotte aux plus gros numéros !…
C’est Triboulet tordu comme un ver par sa haine !…
Ou c’est Alain Chartier, sous un baiser de reine !…
Lagardère en manteau qui va se redresser !…
– Non : C’est un bienheureux honteux – Laissez passer.
C’est une chair enfin que ce bout de rognure !
Un partageux qui veut son morceau de nature.
C’est une passion qui regarde en dessous
L’amour… pour le voler !… – L’amour à trente sous !

– Va donc Paillasse ! Et le trousse-galant t’emporte !
Tiens : c’est là !… C’est un mur – Heurte encor !… C’est la porte :
As-tu peur ! –
Il écoute… Enfin : un bruit de clefs,
Le judas darde un rais : – Hô, quoi que vous voulez ?
– J’ai de l’argent. – Combien es-tu ? Voyons ta tête…
Bon. Gare à n’entrer qu’un ; la maison est honnête ;
Fais voir ton sac un peu ?… Tu feras travailler ?… –

Et la serrure grince, on vient d’entrebâiller ;
Bitor pique une tête entre l’huys et l’hôtesse,
Comme un chien dépendu qui se rue à la messe.
– Eh, là-bas ! l’enragé, quoi que tu veux ici ?
Qu’on te f…iche droit, quoi ? pas dégoûté ! Merci !…
Quoi qui te faut, bosco ?… des nymphes, des pucelles
Hop ! à qui le Mayeux ? Eh là-bas, les donzelles !… –

Bitor lui prit le bras : – Tiens, voici pour toi, gouine :
Cache-moi quelque part… tiens : là… – C’est la cuisine.
– Bon. Tu m’en conduiras une… et propre ! combien ?…
– Tire ton sac. – Voilà. – Parole ! il a du bien !…
Pour lors nous en avons du premier brin : cossuses ;
Mais on ne t’en a pas fait exprès des bossuses…
Bah ! la nuit tous les chats sont gris. Reste là voir,
Puisque c’est ton caprice ; as pas peur, c’est tout noir. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une porte s’ouvrit. C’est la salle allumée.
Silhouettes grouillant à travers la fumée :
Les amateurs beuglant, ronflant, trinquant, rendus ;
– Des Anglais, jouissant comme de vrais pendus,
Se cuvent, pleins de tout et de béatitude ;
– Des Yankees longs, et roide-soûls par habitude,
Assis en deux, et, tour à tour tirant au mur

Leur jet de jus de chique, au but, et toujours sûr ;
– Des Hollandais salés, lardés de couperose ;
– De blonds Norvégiens hercules de chlorose ;
– Des Espagnols avec leurs figures en os ;
– Des baleiniers huileux comme des cachalots ;
– D’honnêtes caboteurs bien carrés d’envergures,
Calfatés de goudron sur toutes les coutures ;
– Des Nègres blancs, avec des mulâtres lippus ;
Des Chinois, le chignon roulé sous un gibus,
Vêtus d’un frac flambant-neuf et d’un parapluie ;
– Des chauffeurs venus là pour essuyer leur suie ;
– Des Allemands chantant l’amour en orphéon,
Leur patrie et leur chope… avec accordéon ;
– Un noble Italien, jouant avec un mousse
Qui roule deux gros yeux sous sa tignasse rousse ;
– Des Grecs plats ; des Bretons à tête biscornue ;
– L’escouade d’un vaisseau russe, en grande tenue ;
– Des Gascons adorés pour leur galant bagoût…
Et quelques renégats – écume du ragoût. –

Là, plus loin dans le fond sur les banquettes grasses,
Des novices légers s’affalent sur les Grâces
De corvée… Elles sont d’un gras encourageant ;
Ça se paye au tonnage, on en veut pour l’argent…
Et, quand on largue tout, il faut que la viande
Tombe, comme un hunier qui se déferle en bande !

– On a des petits noms : Chiourme, Jany-Gratis,
Bout-dehors, Fond-de-Vase, Anspeck, Garcette-à-ris.
– C’est gréé comme il faut : satin rose et dentelle ;
Ils ne trouvent jamais la mariée assez belle…
– Du velours pour frotter à cru leur cuir tanné !
Et du fard, pour torcher leur baiser boucané !…
À leurs ceintures d’or, faut ceinture dorée !
Allons ! – Ciel moutonné, comme femme fardée
N’a pas longue durée à ces Pachas d’un jour…
– N’en faut du vin ! n’en faut du rouge !… et de l’amour !

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Bitor regardait ça – comment on fait la joie –
Chauve-souris fixant les albatros en proie…
Son rêve fut secoué par une grosse voix :
– Eh, dis donc, l’oiseau bleu, c’est-y fini ton choix ?
– Oui : (Ses yeux verts vrillaient la nuit de la cuisine)
… La grosse dame en rose avec sa crinoline !…
– Ça : c’est Mary-Saloppe, elle a son plein et dort. –
Lui, dégainant le bas qui tenait son trésor :
– Je te dis que je veux la belle dame rose !…
– Ç’a t’y du vice !… Ah-ça : t’es porté sur la chose ?…

Pour avec elle, alors, tu feras dix cocus,
Dix tout frais de ce soir !… Vas-y pour tes écus
Et paye en double : On va t’amateloter. Monte…
– Non ici… – Dans le noir ?… allons faut pas de honte !
– Je veux ici ! – Pas mèche, avec les règlements.
– Et moi je veux ! – C’est bon… mais t’endors pas dedans…

Ohé là-bas ! debout au quart, Mary-Saloppe !
– Eh, c’est pas moi de quart ! – C’est pour prendre une chope,
C’est rien la corvée… accoste : il y a gras !
– De quoi donc ? – Va, c’est un qu’a de l’or plein ses bas,
Un bossu dans un sac, qui veut pas qu’on l’évente…
– Bon : qu’y prenne son soûl, j’ai le mien ! j’ai ma pente.
– Va, c’est dans la cuisine…

– Eh ! voyons-toi, Bichon…
T’es tortu, mais j’ai pas peur d’un tire-bouchon !
Viens… Si ça t’est égal : éclairons la chandelle ?
– Non. – Je voudrais te voir, j’aime Polichinelle…
Ah je te tiens ; on sait jouer Colin-Maillard !… –
La matrulle ferma la porte…
– Ah tortillard !…

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Charivari ! – Pour qui ? – Quelle ronde infernale,
Quel paquet crevé roule en hurlant dans la salle ?…
– Ah, peau de cervelas ! ah, tu veux du chahut !
À poil ! à poil, on va te caréner tout cru !
Ah, tu grognes, cochon ! Attends, tu veux la goutte :
Tiens son ballon !… Allons, avale-moi ça… toute !
Gare au grappin, il croche ! Ah ! le cancre qui mord !
C’est le diable bouilli !… –

C’était l’heureux Bitor.

– Carognes, criait-il, mollissez !… je régale…
– Carognes ?… Ah, roussin ! mauvais comme la gale !
Tu régales, Limonadier de la Passion ?
On te régalera, va ! double ration !
Pou crochard qui montais nous piquer nos punaises !
Cancre qui viens manger nos peaux !… Pas de foutaises,
Vous autres : Toi, la mère, apporte de là-haut,
Un grand tapis de lit, en double et comme-y-faut !…
Voilà ! –
Dix bras tendus halent la couverture
– Le tortillou dessus !… On va la danser dure ;
Saute, Paillasse ! hop là !… –
C’est que le matelot,
Bon enfant, est très dur quand il est rigolot.
Sa colère : c’est bon. – Sa joie : ah, pas de grâce !…
Ces dames rigolaient…
– Attrape : pile ou face ?
Ah, le malin ! quel vice ! il échoue en côté ! –
…Sur sa bosse grêlaient, avec quelle gaîté !
Des bouts de corde en l’air sifflant comme couleuvres ;
Les sifflets de gabier, rossignols de manœuvres,
Commandaient et rossignolaient à l’unisson…
– Tiens bon !… –
Pelotonné, le pauvre hérisson
Volait, rebondissait, roulait. Enfin la plainte
Qu’il rendait comme un cri de poulie est éteinte…
– Tiens bon ! il fait exprès… Il est dur, l’entêté !…
C’est un lapin ! ça veut le jus plus pimenté :
Attends !… –
Quelques couteaux pleuvent… Mary-Saloppe
D’un beau mouvement, hèle : – À moi sa place ! – Tope !
Amène tout en vrac ! largue !… –
Le jouet mort
S’aplatit sur la planche et rebondit encor…

Comme après un doux rêve, il rouvrit son œil louche
Et trouble… Il essuya dans le coin de sa bouche,
Un peu d’écume avec sa chique en sang… – C’est bien ;
C’est fini, matelot.. Un coup de sacré-chien !
Ça vous remet le cœur ; bois !… –
Il prit avec peine
Tout l’argent qui restait dans son bon bas de laine
Et regardant Mary-Saloppe : – C’est pour toi,
Pour boire… en souvenir. – Vrai ? baise-moi donc, quoi !…
Vous autres, laissez-le, grands lâches ! mateluches !
C’est mon amant de cœur… on a ses coqueluches !
… Toi : file à l’embellie, en double, l’asticot :
L’échouage est mauvais, mon pauvre saligot !… –

Son œil marécageux, larme de crocodile,
La regardait encore… – Allons, mon garçon, file ! –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est tout. Le lendemain, et jours suivants, à bord
Il manquait. – Le navire est parti sans Bitor. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus tard, l’eau soulevait une masse vaseuse
Dans le dock. On trouva des plaques de vareuse…
Un cadavre bossu, ballonné, démasqué
Par les crabes. Et ça fut jeté sur le quai,

Tout comme l’autre soir, sur une couverture.
Restant de crabe, encore il servit de pâture
Au rire du public, et les gamins d’enfants
Jouant au bord de l’eau noire sous le beau temps,
Sur sa bosse tapaient comme sur un tambour
Crevé…
– Le pauvre corps avait connu l’amour !

Marseille. – La Joliette. – Mai.

Tristan Corbière

(Les Matelots)Extrait de:  Les Amours jaunes (1873)