PARFOIS, EN CERTAINS JOURS DE LUMIÈRE

Fernando Pessoa

PARFOIS, EN CERTAINS JOURS DE LUMIÈRE

Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte,
où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir,
je me demande à moi-même tout doucement
pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer
aux choses de la beauté.

De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?
Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?
Non : ils ont couleur et forme
et existence tout simplement.
La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas
et que je donne aux choses en fonction du plaisir qu’elles me donnent.
Cela ne signifie rien.
Pourquoi dis-je donc des choses : elles sont belles ?

Oui, même moi, qui ne vis que de vivre,
invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes
devant les choses,
devant les choses qui se contentent d’exister.

Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible.

Fernando Pessoa

SALINES


SALINES

Macérées dans l’auge de la paume, ces feuilles en boulettes portent un regard en arrière du vent qui les crashe

La trace sanguine ovalise l’œil au bout de la tige pour se lier à la menstrue que le pinceau oriente

Dans le bras de marais des touffes d’iris libèrent une grue cendrée comme un billet de vie posté avant la levée

Un bonhomme à corps de poisson trempe ses nageoires dans le reste d’après-midi du faune lieu

Un peu plus loin des sauniers font les carreaux…

Niala-Loisobleu – 22 Octobre 2020

LE MOMENT ACTUEL DU POEME


Au gré du pinceau – Niala – 2020

LE MOMENT ACTUEL DU POÈME

Si nous enfumons l’instant
Avec une plume guerrière
Qui se satisfait de son empire
Et de la vitesse de ses armes…

Si nous tordons l’arc du futur
A l’image d’un présent obscur
Plein de tensions arque-boutées
Sur elles-mêmes et sur
Le prétendu destin
Des noms qu ‘elles
Trament tragiquement…

Verrons-nous la clarté
Qui ne dépend que de ses sources
Et de leur cheminement
Dans ce monde-chaos ?

Nous y buvons avec notre coupe :
Un poème à fleur d’eau
Se remplissant
D’avenir
Poussant vers l’océan…

Et pour l’Humanité-embouchure
Nous gardons la fraîcheur
Des hauteurs
Et démultiplions le sens
Du présent qui va
En cascades

Alors l’instant fleurit de tous
Ses passés conjoints…
Il offre la paix
Qui ne brûle pas
Dans le labyrinthe des temps actuels

Nous sommes des indiens
Pour l’éternité-nature
Où nous envoyons
Les flèches qui filent entre
Ses négateurs actuels
Qui la méprisent
Pour rejeter le passé
Et ses défenseurs
Qui s’y réfugient pour
Nier le présent

Toucher l’amour infini : ce coursier de l’univers
Côtoyé par nos rêves –
Revit dans l’instant
Où nous veillons
Pour y cheminer…

Toutes les cibles de son lointain
Nous les rendons vivantes
Avec l’écriture du cri
D’une enfance
Qui s’ouvre
Et s’épanouit à l’école du poème

Combien de certitudes guerrières
Devenues si froides
Et raidies
Qui se sont crispées
Dans la vitesse
Sans cibles
Autres que celles
Comprises par leur propre histoire
Qui court après sa fin :

Celles de l’advenue du nouveau
Sortant des miroirs de
La renommée
Qui renvoient à l’homogénéité
Des positions du
Face à face
Guerrier

Et là où tout se vaut
Nul nouveau
N’advient
Rien que du sur-place
Qui agrandit la vitrine des puissances
Où tout s’achète
Même les larmes
Même les éclats de rire
Jusqu’à la tragédie !

Mais l’indestructible poème
Creuse la terre de l’instant
Et le remonte comme
L’arbre et ses racines

Il creuse et tient les fulgurances
D’où sa langue se déploie
Et il vit jusqu’au
Chuchotement
Sur les lèvres
Des amoureux

Sans gloire – ni prophéties – ni promesses
Il relève l’histoire et la tend
Dans son arc
D’où fusent les voix
Comme dans le plus profond lancé
Sur un chemin où
Il s’aventure
Pour créer des clairières
Toujours nouvelles
Près des sources
Jaillissant de l’humaine condition

Alain Minod

FEUILLETS D’HYPNOS – RENE CHAR


FEUILLETS D’HYPNOS – RENE CHAR

Feuillets d’Hypnos, René Char, écrits entre 1940 et 1944,
publiés en 1946
Comme Albert Camus ou Francis Ponge, René Char est un poète engagé, qui n’attend
pas la fin de la guerre pour entrer en résistance comme en témoigne le recueil qu’il écrit dès
1937 en soutien aux enfants d’Espagne, Placard pour un chemin des écoliers. Il s’engage
dans l’armée en 1939, participe à des combats en Alsace et pour la défense du pont de Gien,
qui lui valent la médaille militaire. Lorsqu’il est démobilisé, il renonce à retourner à Paris où
il vivait depuis 1929 et où il fréquentait les artistes surréalistes. Il retourne chez lui à l’Islesur-la-Sorgue, puis à Céreste dans les Basses Alpes (aujourd’hui Alpes de Haute Provence).
Il entre dans la clandestinité dès 1941, s’engage dans l’Armée Secrète (A.S.) sur un secteur
compris entre Digne et Céreste. Il prend le nom d’Alexandre. Il est successivement chef du
secteur Durance Sud, capitaine responsable dans les Basses Alpes des parachutages (53
effectués) ainsi que de la constitution de dépôts d’armes clandestins. Il participe aussi à des
actions de combat comme l’évoquent plusieurs feuillets. En juillet 1944, il est appelé pendant
quelques semaines à Alger (après avoir caché ses feuillets dans un mur) où il s’occupe de
l’entraînement des parachutistes et sert d’officier de liaison pour la zone sud-est. De retour en
Provence en septembre, il doit assurer la reconstruction, en établissant des attestations d’états
de service pour les anciens résistants, en dépistant les imposteurs comme les anciens
miliciens, en modérant la violence des épurateurs. Cette période particulièrement pénible le
convainc définitivement, si besoin en était, de demeurer à l’écart de la politique.
Feuillets d’Hypnos est une œuvre atypique, tant dans sa conception que dans sa forme.
Elle est dédicacée à Albert Camus. Elle est composée de deux cent trente-sept fragments
numérotés, un peu à la manière des Pensées de Pascal. Le texte en archipel tient à la fois du
journal (« une sorte de Marc Aurèle » écrit-il dans une lettre), de la maxime, de l’anecdote, de
la méditation, de la fulgurance poétique, du souvenir comme de l’extrait de lettre.
Une partie des feuillets a été brûlée à la fin de la guerre et le poète les a repris un peu plus
tard, abrégeant ou développant selon le cas. On peut aussi considérer cette œuvre comme un
témoignage de l’âpreté de la vie de clandestin, la rudesse des hivers des maquisards, de ce que
le poète nomme la « France des cavernes » dans le fragment 124.
Dans la mythologie grecque, Hypnos, frère jumeau de la Thanatos, est le sommeil. On
peut interpréter la signature des Feuillets d’Hypnos, comme la volonté du poète de mettre en
sommeil son activité créatrice pendant la période de la guerre.
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Ci-après on trouvera quelques fragments qu’on peut aborder avec les élèves dans le
cadre de la préparation des Chemins de la Mémoire. Pour respecter l’unité du texte, chaque
fragment est présenté tel qu’il apparaît dans l’ouvrage. Chacun choisira les passages qui lui
semblent les plus pertinents à présenter aux élèves.
Fragment 65
La qualité des résistants n’est pas, hélas, partout la même ! Á côté d’un Joseph Fontaine,
d’une rectitude et d’une teneur de sillon, d’un François Cuzin, d’un Claude Dechavannes,
d’un André Grillet, d’un Marius Bardouin, d’un Gabriel Besson, d’un docteur Jean Roux,
d’un Roger Chaudon aménageant le silo à blé d’Oraison en forteresse des périls, combien
d’insaisissables saltimbanques plus soucieux de jouir que de produire ! Á prévoir que ces coqs
du néant nous timbreront aux oreilles, la Libération venue…
Fragment 87
LS (camarade résistant), je vous remercie pour l’homodépôt Durance 12 (cache d’armes). Il
entre en fonction dès cette nuit. Vous veillerez à ce que la jeune équipe affectée au terrain ne
se laisse pas entraîner à apparaître trop souvent dans les rues de Duranceville. Filles et cafés
dangereux plus d’une minute. Cependant ne tirez pas trop sur la bride. Je ne veux pas de
mouchard dans l’équipe. Hors du réseau, qu’on ne communique pas. Stoppez vantardise.
Vérifiez à deux sources corps renseignements. Tenez compte cinquante pour cent romanesque
dans la plupart des cas. Apprenez à vos hommes à prêter attention, à rendre compte
exactement, à savoir poser l’arithmétique des situations. Rassemblez les rumeurs et faites
synthèse. Point de chute et boîte à lettres chez l’ami des blés. Éventualité opération Waffen,
camp des étrangers, Les Mées, avec débordement sur Juifs et Résistance. Républicains
espagnols très en danger. Urgent que vous les préveniez. Quant à vous, évitez le combat.
Homodépôt sacré. Si alerte, dispersez-vous. Sauf pour délivrer camarade capturé, ne donnez
jamais à l’ennemi signe d’existence. Interceptez suspects. Je fais confiance à votre
discernement. Le camp ne sera jamais montré. Il n’existe pas de camp, mais des
charbonnières qui ne fument pas. Aucun linge d’étendu au passage des avions, et tous les
hommes sous les arbres et dans les taillis. Personne ne viendra vous voir de ma part, l’ami des
blés et le Nageur exceptés. Avec les hommes de l’équipe soyez rigoureux et attentionné.
Amitié ouate discipline. Dans le travail, faites toujours quelques de plus que chacun, sans en
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tirer orgueil. Mangez et fumez visiblement moins qu’eux. N’en préférez aucun à un autre.
N’admettez qu’un mensonge improvisé et gratuit. Qu’ils ne s’appellent pas de loin. Qu’ils
tiennent leur corps et leur literie propres. Qu’ils apprennent à chanter bas et à ne pas siffler
d’air obsédant, à dire telle qu’elle s’offre la vérité. La nuit, qu’ils marchent en bordure des
sentiers. Suggérez les précautions ; laissez-leur le mérite de les découvrir. Contrariez les
habitudes monotones. Inspirez celles que vous ne voulez pas trop tôt voir mourir. Enfin,
aimez au même moment qu’eux les êtres qu’ils aiment. Additionnez, ne divisez pas. Tout va
bien ici. Affection. HYPNOS.
Fragment 99
Tel un perdreau mort, m’est apparu ce pauvre infirme que les Miliciens ont assassiné à
Vachères après l’avoir dépouillé des hardes qu’il possédait, l’accusant d’héberger des
réfractaires. Les bandits avant de l’achever jouèrent longtemps avec une fille qui prenait part à
leur expédition. Un œil arraché, le thorax défoncé, l’innocent absorba cet enfer et LEURS
RIRES. (Nous avons capturé la fille.)
Fragment 121
J’ai visé le lieutenant et Esclabesang le colonel. Les genêts en fleurs nous dissimulaient
derrière leur vapeur jaune flamboyante. Jean et Robert ont lancé les gammons (grenades). La
petite colonne ennemie a immédiatement battu en retraite. Excepté le mitrailleur, mais il n’a
pas eu le temps de devenir dangereux : son ventre a éclaté. Les deux voitures nous ont servi à
filer. La serviette du colonel était pleine d’intérêt.
Fragment 128
Le boulanger n’avait pas encore dégrafé les rideaux de fer de sa boutique que déjà le village
était assiégé, bâillonné, hypnotisé, mis dans l’impossibilité de bouger. Deux compagnies de
S.S. et un détachement de miliciens le tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de leurs
mortiers. Alors commença l’épreuve.
Les habitants furent jetés hors des maisons et sommés de se rassembler sur la place centrale.
Les clés sur les portes. Un vieux, dur d’oreille, qui ne tenait pas compte assez vite de l’ordre,
vit les quatre murs et le toit de sa grange voler en morceaux sous l’effet d’une bombe. Depuis
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quatre heures j’étais éveillé. Marcelle était venue à mon volet me chuchoter l’alerte. J’avais
reconnu immédiatement l’inutilité d’essayer de franchir le cordon de surveillance et de gagner
la campagne.
Je changeai rapidement de logis. La maison inhabitée où je me réfugiai autorisait, à toute
extrémité, une résistance armée efficace. Je pouvais suivre de la fenêtre, derrière les rideaux
jaunis, les allées et venues nerveuses des occupants. Pas un des miens n’était présent au
village. Cette pensée me rassura. À quelques kilomètres de là, ils suivraient mes consignes et
resteraient tapis. Des coups me parvenaient, ponctués d’injures. Les S.S. avaient surpris un
jeune maçon qui revenait de relever des collets. Sa frayeur le désigna à leurs tortures. Une
voix se penchait hurlante sur le corps tuméfié : « Où est-il ? Conduis-nous », suivie de silence.
Et coups de pied et coups de crosse de pleuvoir. Une rage insensée s’empara de moi, chassa
mon angoisse. Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, exaltaient sa
puissance contenue. Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes, puis,
fatalement, il parlerait. J’eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance. Alors apparut
jaillissant de chaque rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se rendant au lieu de
rassemblement, suivant un plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement sur
les S.S., les paralysant « en toute bonne foi ». Le maçon fut laissé pour mort. Furieuse, la
patrouille se fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. Avec une prudence
infinie, maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme
un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris à moitié et un sourire se détacha de ma
pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre.
J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice.
Fragment 138
Horrible journée ! J’ai assisté, distant de quelques cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais
qu’à presser la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé ! Nous étions sur les
hauteurs dominant Céreste, des armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en
nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient partout autour de
moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête… Le soleil de juin glissait un froid
polaire dans mes os.
Il est tombé comme s’il ne distinguait pas ses bourreaux et si léger, il m’a semblé, que le
moindre souffle de vent eût dû le soulever de terre.
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Je n’ai pas donné le signal parce que le village devait être épargné à tout prix. Qu’est-ce qu’un
village ? Un village pareil à un autre ? Peut-être l’a-t-il su, lui, à cet ultime instant ?
Fragment 148
« Le voilà ! » Il est deux heures du matin. L’avion a vu nos signaux et réduit son altitude. La
brise ne gênera pas la descente en parachute du visiteur que nous attendons. La lune est
d’étain rouge vif et de sauge. « L’école des poètes du tympan », chuchote Léon qui a toujours
le mot de la situation.
Fragment 149
Mon bras plâtré me fait souffrir. Le cher docteur Grand Sec s’est débrouillé à merveille
malgré l’enflure. Chance que mon subconscient ait dirigé ma chute avec tant d’à-propos. Sans
cela la grenade que je tenais dans la main, dégoupillée, risquait fort d’éclater. Chance que les
feld-gendarmes n’aient rien entendu, grâce au moteur de leur camion qui tournait. Chance que
je n’aie pas perdu connaissance avec ma tête en pot de géranium… Mes camarades me
complimentent sur ma présence d’esprit. Je les persuade difficilement que mon mérite est nul.
Tout s’est passé en dehors de moi. Au bout des huit mètres de chute j’avais l’impression
d’être un paquet d’os disloqués. Il n’en a presque rien été heureusement.
Fragment 157
Nous sommes tordus de chagrin à l’annonce de la mort de Robert G. (Émile Cavigni), tué
dans une embuscade à Forcalquier, dimanche. Les Allemands m’enlèvent mon meilleur frère
d’action, celui dont le pouce faisait dévier les catastrophes, dont la présence ponctuelle avait
une portée déterminante sur les défaillances possibles de chacun. Homme sans culture
théorique mais grandi dans les difficultés, d’une bonté au beau fixe, son diagnostic était sans
défaut. Son comportement était instruit d’audace attisante et de sagesse. Ingénieux, il menait
ses avantages jusqu’à leur extrême conséquence. Il portait ses quarante-cinq ans
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verticalement, tel un arbre de la liberté. Je l’aimais sans effusion, sans pesanteur inutile.
Inébranlablement.
Fragment 168
Résistance n’est qu’espérance. Telle la lune d’Hypnos, pleine cette nuit de tous ses quartiers,
demain vision sur le passage des poèmes.

PAUVRES PÊCHEURS


Francis Ponge
Francis Ponge

PAUVRES PÊCHEURS

A court de haleurs deux chaînes sans cesse tirant l’impasse à eux sur le grau du roi, la marmaille au milieu criait près des paniers :

« Pauvres pêcheurs! »

Voici l’extrait déclaré aux lanternes :

« Demie de poissons éteints par sursauts dans le sable, et trois quarts de retour des crabes vers la mer. »

Francis Ponge