TU PENSES A QUOI ? – LEO FERRE


Tu penses à quoi?
A la langueur du soir dans les trains du tiers monde?
A la maladie louche? Aux parfums de secours?
A cette femme informe et qui pourtant s’inonde?
Aux chagrins de la mer planqués au fond des cours?
Tu penses à quoi?
A l’avion malheureux qui cherche un champ de blé?
A ce monde accroupi les yeux dans les étoiles?
A ce mètre inventé pour mesurer les plaies?
A ta joie démarrée quand je mets à la voile?
Tu penses à quoi?
A cette rouge gorge accrochée à ton flanc?
Aux pierres de la mer lisses comme des cygnes?
Au coquillage heureux et sa perle dedans
Qui n’attend que tes yeux pour leur faire des signes?

Tu penses à quoi?
Aux seins exténués de la chienne maman?
Aux hommes muselés qui tirent sur la laisse?
Aux biches dans les bois? Au lièvre dans le vent?
A l’aigle bienheureux? A l’azur qu’il caresse?
Tu penses à quoi?
A l’imagination qui part demain matin?
A la fille égrenant son rosaire à pilules?
A ses mains mappemonde où tremble son destin?
A l’horizon barré où ses rêves s’annulent?
Tu penses à quoi?
A ma voix sur le fil quand je cherche ta voix?
A toi qui t’enfuyais quand j’allais te connaître?
A tout ce que je sais et à ce que tu crois?
A ce que je connais de toi sans te connaître?

Tu penses à quoi?
A ce temps relatif qui blanchit mes cheveux?
A ces larmes perdues qui s’inventent des rides?
A ces arbres datés où traînent des aveux?
A ton ventre rempli et à l’horreur du vide?
Tu penses à quoi?
A la brume baissant son compteur sur ta vie?
A la mort qui sommeille au bord de l’autoroute?
A tes chagrins d’enfant dans les yeux des petits?
A ton coeur mesuré qui bat coûte que coûte?
Tu penses à quoi?
A ta tête de mort qui pousse sous ta peau?
A tes dents déjà mortes et qui rient dans la tombe?
A cette absurdité de vivre pour la peau?
A la peur qui te tient debout lorsque tout tombe?

Tu penses à quoi? dis,
A moi? des fois?…

Je t’aime.Album : La Frime

DE LA MODIFICATION DES CHOSES PAR LA PAROLE


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Francis Ponge

DE LA MODIFICATION DES CHOSES PAR LA PAROLE

Le froid, tel qu’on le nomme après l’avoir reconnu à d’autres effets alentour, entre à l’onde, à quoi la glace se subroge.

De même les yeux, d’un seul coup, s’accommodent à une nouvelle étendue : par un mouvement d’ensemble nommé l’attention, par quoi un nouvel objet est fixé, se prend.

Cela est le résultat d’une attente, du calme : un résultat en même temps qu’un acte : en un mot, une modification.

A une, de même, onde, à un ensemble informe qui comble son contenu, ou tout au moins qui en épouse jusqu’à un certain niveau la forme, — par l’effet de l’attente,
d’une accommodation, d’une sorte d’attention de même nature encore, peut entrer ce qui occasionnera sa modification : la parole.

La parole serait donc aux choses de l’esprit leur état de rigueur, leur façon de se tenir d’aplomb hors de leur contenant. Cela une fois fait compris, l’on aura le loisir, et la
jouissance, d’en étudier calmement, minutieusement, avec application les qualités décomptables.

La plus remarquable et qui saute aux yeux est une sorte de crue, d’augmentation de volume de la glace par rapport à l’onde, et le bris, par elle-même, du contenant naguère forme
indispensable.

Francis Ponge

Susan Rothenberg

LES OBSERVATEURS ET LES RÊVEURS


René Char

LES OBSERVATEURS ET LES RÊVEURS

Avant de rejoindre les nomades

Les séducteurs allument les colonnes de pétrole

Pour dramatiser les récoltes

Demain commenceront les travaux poétiques

Précédés du cycle de la mort volontaire

Le règne de l’obscurité a coulé la raison le diamant dans la mine.

Mères éprises des mécènes du dernier soupir

Mères excessives

Toujours à creuser le cœur massif

Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères des cuisses

embaumées
On vous gagnera
Vous vous coucherez .

Seuls aux fenêtres des fleuves
Les grands visages éclairés
Rêvent qu’il n’y a rien de périssable
Dans leur paysage carnassier.

René Char

ROSSIGNOL


Antique engraving illustration: Bird of paradise and King bird of paradise

De la limaille sortent différents cris d’oiseaux

Prise dans la mâchoire du serrurier la clef demande un passe-partout à l’ouvrage de la lime

Certains dubitatifs

D’autres certains de l’essence où ils se posent

A se demander s’il n’est pas mieux de laisser libre-passage pour éviter d’attendre minuit que le rossignol veuille bien chanter ?

Niala-Loisobleu – 16 Octobre 2020

TITRE DE PASSAGE


TITRE DE PASSAGE

Les chrysanthèmes se désolent de devoir servir l’intérêt au détriment du sentiment

Aussi gardent-t-ils la symbolique du petit pont japonais dans la boutonnière d’une rencontre à venir mise en éclat par un soleil vif

je Givernyse, du battement de grenouille sur nymphéas au lotus que j’extrapole ta sortie d’école

Ce lâché a du ballon

le tombé de masque en témoigne par la révélation de robe ouverte.

Niala-Loisobleu – 16 Octobre 2020

LA GRANDE PASSACAILLE


LA GRANDE PASSACAILLE

Écoute le roulement des galets dans la mer !

Hors les murs nus de l’être prolongeant

la hantise de la musique muette,

soudain murmurent en nous les flûtes du crépuscule.

Dans le passage de notre souffle mortel

les mots tracent le sens que nous espérions rencontrer

en explorant du regard

chaque soir chaque matin qui hennit en plein ciel –

la bouche ouverte boit

le vent pluvieux toujours resurgissant,

le vent qui vient d’ailleurs

et porte en soi comme une absence

le silence pareil au germe jaillissant

hors du commencement sans visage et sans lieu :

respirer de nouveau, plonger dans le temps fabuleux des noces

où s’étreignent le jour et la nuit emmêlés.

Afflux divin du livre qui en porte le rythme

comme une lame de fond arrachée au ventre de la mer,

chevaux d’écume dansant, caracolant, puis tout à coup

se cabrant pour jouir

jusqu’à la crête mortelle et blanchissante du ressac.

Claude Vigée

.

NIL DIEU, NI MAÎTRE


NIL DIEU, NI MAÎTRE

Je delta plane

un morceau de far dans le biniou et des pruneaux dans le gazo-maître

non- pollueur

mais amoureux en diable

Cloclo et ses gigolettes peut ramollir d’Alexandrie

moi j’ai Toussaint à ailes qui fonce vers le large droit dans sa botte

Bonjour ma Barbara, que bon vent te sorte de l’amarrée basse

Niala-Loisobleu – 16 Octobre 2020