Le secret de l’initié (Taina initiatului, 1924)


Georges Braque

Le secret de l’initié (Taina initiatului, 1924)

Dernier jour. Homme, c’est vrai :
De tout ce qui a été,
Rien n’a changé.
En haut, tourne le même ciel,
En bas, s’étend la même terre.
Mais un chant a surgi, au large,
Profond et mystérieux, au large.
On dirait que, dans les profondeurs, les cercueils
Ont cédé et que s’en sont envolés
Vers le ciel d’innombrables alouettes.
Homme, le jour du jugement
Est pareil à tout autre jour.
Fais plier tes genoux,
Tords-toi les mains,
Ouvre les yeux, étonne-toi.
Homme, je t’en dirais bien davantage,
Mais c’est en vain…
D’ailleurs, des étoiles se lèvent
Et me font signe de me taire.
Et me font signe de me taire.

Lucian Blaga

Dans la grande traversée (In marea trecere, 1924) – Traduit du roumain par Philippe Loubière.

CEZANNE PEINT


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Cézanne peint et fait de l’Art la Maison de la VIE

CEZANNE PEINT

Silence les grillons
Sur les branches immobiles
Les arbres font des rayons
Et des ombres subtiles
Silence dans la maison
Silence sur la colline
Ces parfums qu´on devine
C´est l´odeur de saison
Mais voilà l´homme
Sous son chapeau de paille
Des taches plein sa blouse
Et sa barbe en bataille

Cézanne peint
Il laisse s´accomplir la magie de ses mains
Cézanne peint
Et il éclaire le monde pour nos yeux qui n´voient rien
Si le bonheur existe
C´est une épreuve d´artiste
Cézanne le sait bien

Vibre la lumière
Chantez les couleurs
Il y met sa vie
Le bruit de son cœur
Et comme un bateau
Porté par sa voile
Doucement le pinceau
Glisse sur la toile
Et voilà l´homme
Qui croise avec ses yeux
Le temps d´un éclair
Le regard des dieux

Cézanne peint
Il laisse s´accomplir le prodige de ses mains
Cézanne peint
Et il éclaire le monde pour nos yeux qui n´voient rien
Si le bonheur existe
C´est une épreuve d´artiste
Cézanne le sait bien
Quand Cézanne peint
Cézanne

LA MUE MARS ET Y’AISE


LA MUE MARS ET Y’AISE

Au cheval broutant la prochaine lame atlantique, le fond de l’arbre déglutit la parure d’une coupe de saison

Prévert est en guérite, assurant la garde, on se passera d’un Rembrandt pour la Ronde de Nuit

L’accordéon ça minaude pas, c’est franco de pores, jupe fendue plus que le nécessaire attendu d’une posture yoga

Juliette tu vas perdre ta crinière, restera l’os, une putain de moelle de dents

Quand pris de quinte j’irai à la Rhumerie ce sera pour répondre à l’appel et venir tremper Quai Malaquais, la fanfare, le Boris et Sartre en succession de Michèle, Castor l’aqueux bien trempé, sans doute à l’Ecluse, Barbara dans la grande équinoxe d’automne

Rue Bonaparte, mon art colle, la mue Mars et y’aise !

Niala-Loisobleu – 11 Octobre 2020

ICI À LA


Grandes plumes jaunes rougeâtres sur le chapeau de la plaine céréalière

Vert de Cid

En approche de Burgos

Se dressent les peupliers en cathédrale au carrefour du choix maritime

Chimène tient la Sierra par le col du littoral

Salamanque a ses fruits accrochés aux portes de sa bibliothèque

Mon rêve gitan caravane en chemin de traverse

Niala-Loisobleu – 11 Octobre 2020

CHRISTOPHE TARKOS


Cantos Propaganda

CHRISTOPHE TARKOS

Christophe Tarkos « L’enregistré »

Christophe Tarkos
L’enregistré
(P.O.L, 2014)
Disponible ou sur commande dans (toutes) les (bonnes) librairies… 

Extrait :

La sphère

Soit soi sur une sphère, soit soi sur un énorme ballon, élastique, soit soi sur une énorme boule, en équilibre, sur une jambe, soit soi sur une haute sphère tout en haut à son sommet, sur une jambe en équilibre, sur de longues jambes, une unique longue jambe en équilibre sur une haute sphère, soit soi sur une énorme boule, au sommet, sur la petite surface du dôme, soit soi sur une sphère, tout en haut d’une haute sphère, tout en haut d’une haute sphère en équilibre sur une seule jambe, soit soi saoul, sur une énorme boule, soit soi saoul, gros sur une grosse boule, en équilibre, soit soi complètement saoul sur une sphère énorme, en équilibre sur une seule jambe.
***
Moi
Je suisune personneéquilibrée.Je lis des textes.Je suisune personneautonomeetadulte.Je regardedes images.Je suis intelligent etsérieux.Je suis une personneassise.Je suis stable.Je suisun hommed’une trentaine d’années.Je suis installédans les courants de pensée.Je suis une personne non-violente.Je suis courtois.Je suis un être humainetun homme de coeur.Je suis de gauche.Je suis athée.Je suis marxiste.Je respecte la traditionde la révolution culturelle.Je suis lisboètemaltaiset grec.Je suis pourl’avant-garde.J’ai fait mes études de théologie à Paris.Je parle en français.Je possède un dictionnaire de français.Je ‘ai pas beaucoup d’argent.Je suis dans la vicissitude.Je suis affilié, adhérent,Je suis pour.Je suis pour l’O.M.,pour Blaine,pour Milan.Je suis pour.Je milite.Je suis pourla participation.Je participe.Je suis pour.Etje travaille pour.
***

Christophe Tarkos (1963-2004) est poète, ici et maintenanT.

FUMEES SUR LES BRANCHES


FUMEES SUR LES BRANCHES

Des marches où la rampe au jour s’avance

comme du trou d’où l’arbre va sortir l’oiseau

après les bouches molles des jalousies

du plus loin approchent les voiles

un navire n’en cache jamais un autre

la mer est un même ouvrage de château poursuivi

d’une enfance au mouillage

le jour peut-être coiffé de nuages pour l’image externe, dedans le cheval bascule hors du manège

il ira au goémon et au varech remplir l’idée claire de sa propre nourriture

Gaspard de la nuit

Niala-Loisobleu – 11 Octobre 2020


LE VEILLEUR DU PONT-AU-CHANGE

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Robert Desnos

LE VEILLEUR DU PONT-AU-CHANGE

e suis le veilleur de la rue de Flandre,
Je veille tandis que dort Paris.
Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit.
J’entends passer des avions au-dessus de la ville.

Je suis le veilleur du Point-du-Jour.
La Seine se love dans l’ombre, derrière le viaduc d’Auteuil,
Sous vingt-trois ponts à travers Paris.
Vers l’ouest j’entends des explosions.

Je suis le veilleur de la Porte Dorée.
Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit ses ténèbres.
J’ai entendu des cris dans la direction de Créteil
Et des trains roulent vers l’est avec un sillage de chants de révolte.
Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers.
Le vent du sud m’apporte une fumée âcre,
Des rumeurs incertaines et des râles
Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ou Vaugirard.
Au sud, au nord, à l’est, à l’ouest,
Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissantev
Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi,
Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,
Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,
Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,
Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.
Dans l’air froid tous les fracas de la guerre
Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes.

Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout,
Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé,
Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe,
Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang,
D’eau salée, de poudre et de bûchers,
De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre grasse de chair humaine.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Et je vous salue, au seuil du jour promis
Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers,
Du Point-du-Jour à la Porte Dorée.

Je vous salue vous qui dormez
Après le dur travail clandestin,
Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires,
Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages,
Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source
Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons,
Je vous salue au seuil du nouveau matin.

Je vous salue sur les bords de la Tamise,
Camarades de toutes nations présents au rendez-vous,
Dans la vieille capitale anglaise,
Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne,
Américains de toutes races et de tous drapeaux,
Au-delà des espaces atlantiques,
Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba,
Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco.

J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change,
Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure,
Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore,
Moi aussi j’ai abattu mon ennemi.

Il est mort dans le ruisseau, l’Allemand d’Hitler anonyme et haï,
La face souillée de boue, la mémoire déjà pourrissante,
Tandis que, déjà, j’écoutais vos voix des quatre saisons,
Amis, amis et frères des nations amies.
J’écoutais vos voix dans le parfum des orangers africains,
Dans les lourds relents de l’océan Pacifique,
Blanches escadres de mains tendues dans l’obscurité,
Hommes d’Alger, Honolulu, Tchoung-King,
Hommes de Fez, de Dakar et d’Ajaccio.

Enivrantes et terribles clameurs, rythmes des poumons et des cœurs,
Du front de Russie flambant dans la neige,
Du lac Ilmen à Kief, du Dniepr au Pripet,
Vous parvenez à moi, nés de millions de poitrines.

Je vous écoute et vous entends. Norvégiens, Danois, Hollandais,
Belges, Tchèques, Polonais, Grecs, Luxembourgeois, Albanais et Yougo-Slaves, camarades de lutte.
J’entends vos voix et je vous appelle,
Je vous appelle dans ma langue connue de tous
Une langue qui n’a qu’un mot :
Liberté !

Et je vous dis que je veille et que j’ai abattu un homme d’Hitler.
Il est mort dans la rue déserte
Au cœur de la ville impassible j’ai vengé mes frères assassinés
Au Fort de Romainville et au Mont Valérien,
Dans les échos fugitifs et renaissants du monde, de la ville et des saisons.

Et d’autres que moi veillent comme moi et tuent,
Comme moi ils guettent les pas sonores dans les rues désertes,
Comme moi ils écoutent les rumeurs et les fracas de la terre.

À la Porte Dorée, au Point-du-Jour,
Rue de Flandre et Poterne des Peupliers,
À travers toute la France, dans les villes et les champs,
Mes camarades guettent les pas dans la nuit
Et bercent leur solitude aux rumeurs et fracas de la terre.

Car la terre est un camp illuminé de milliers de feux.
À la veille de la bataille on bivouaque par toute la terre
Et peut-être aussi, camarades, écoutez-vous les voix,
Les voix qui viennent d’ici quand la nuit tombe,
Qui déchirent des lèvres avides de baisers
Et qui volent longuement à travers les étendues
Comme des oiseaux migrateurs qu’aveugle la lumière des phares
Et qui se brisent contre les fenêtres du feu.

Que ma voix vous parvienne donc
Chaude et joyeuse et résolue,
Sans crainte et sans remords
Que ma voix vous parvienne avec celle de mes camarades,
Voix de l’embuscade et de l’avant-garde française.

Écoutez-nous à votre tour, marins, pilotes, soldats,
Nous vous donnons le bonjour,
Nous ne vous parlons pas de nos souffrances mais de notre espoir,
Au seuil du prochain matin nous vous donnons le bonjour,
À vous qui êtes proches et, aussi, à vous
Qui recevrez notre vœu du matin
Au moment où le crépuscule en bottes de paille entrera dans vos maisons.
Et bonjour quand même et bonjour pour demain !
Bonjour de bon cœur et de tout notre sang !
Bonjour, bonjour, le soleil va se lever sur Paris,
Même si les nuages le cachent il sera là,
Bonjour, bonjour, de tout cœur bonjour !

Robert Desnos

Extrait de:  1975, Destinée Arbitraire, (Gallimard)