CE QUI VA ET VIENT


Jean Tardieu

 

CE QUI VA ET VIENT

 

D’où (lentement) vient ce qui vient ?
D’où émerge ce qui s’élève ?
D’où sort vivement ce qui veut, ce qui veut être et veut être visible ?

J’assiste je ne sais pas

qui voit qui est vu qui gronde qui se tait

qui demeure qui se disperse

brille par ici s’éteint là-bas

Ce qui veut être

est-ce moi qui ne suis plus ?

Ce qui est tenu n’est pas entendu

Ce qui devait venir n’est pas venu

Ce peu de chose n’est rien.

Mais l’ombre et la lumière (que je connais bien)

tournent autour l’un de l’autre

formant au regard maints objets pleins

par exemple le silence d’une plante

par exemple le poids d’une pierre

ou un simple mouvement

qui va qui s’éloigne qui revient

pendant que je me tiens debout

Quelquefois je marche et ne dis rien.

 

Jean Tardieu

TENIR DES MAINS ET GARDER DES YEUX


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TENIR DES MAINS ET GARDER DES YEUX

 

Le long d’une rue en suivant le caniveau

boire un trottoir

la couleur des façades prend la musique de l’aveugle qui joue de l’accordéon

il voit et tient la couleur des choses

j’ai les doigts qui me tirent sur une chaise au bord du bassin

l’enfant est parti sur son voilier

voici la chair de bronze des femmes de Maillol

qui m’entraîne au modelage du jour à vivre

puisqu’aux fenêtres la lumière reste ouverte…

 

Niala-Loisobleu – 19 Août 2020

 

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DANS LA MARCHE


René Char

 

DANS LA MARCHE

 

Ces incessantes et phosphorescentes traînées de la mort sur soi que nous lisons dans les yeux de ceux qui nous aiment, sans désirer les leur dissimuler.

Faut-il distinguer entre une mort hideuse et une mort préparée de la main des génies? Entre une mort à visage de bête et une mort à visage de mort?

*

Nous ne pouvons vivre que dans l’entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l’ombre et de la lumière. Mais nous sommes irrésistiblement jetés en avant.
Toute notre personne prête aide et vertige à cette poussée.

*

La poésie est à la fois parole et provocation silencieuse, désespérée de notre être-exigeant pour la venue d’une réalité qui sera sans concurrente.
Imputrescible celle-là. Impérissable, non; car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui visiblement triomphe de la mort matérielle. Telle est la Beauté, la
Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps de notre coeur, tantôt dérisoirement conscient, tantôt lumineusement averti.

• Ce qui gonfle ma sympathie, ce que j’aime, me cause bientôt presque autant de souffrance que ce dont je me détourne, en résistant, dans le mystère de mon cœur :
apprêts voilés d’une larme.

La seule signature au bas de la vie blanche, c’est la poésie qui la dessine. Et toujours entre notre cœur éclaté et la cascade apparue.

Pour l’aurore, la disgrâce c’est le jour qui va venir; pour le crépuscule c’est la nuit qui engloutit. Il se trouva jadis des gens d’aurore. À cette heure de tombée,
peut-être, nous voici. Mais pourquoi huppés comme des alouettes?

 

René Char