LANTERNE MAGIQUE DE PICASSO


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LANTERNE MAGIQUE DE PICASSO

Tous les yeux d’une femme joués sur le même tableau Les traits de l’être aimé traqué par le destin sous la

fleur immobile d’un sordide papier peint L’herbe blanche du meurtre dans une forêt de chaises Un mendiant de carton éventré sur une table de marbre Les cendres d’un cigare sur le
quai d’une gare Le portrait d’un portrait Le mystère d’un enfant

La splendeur indéniable d’un buffet de cuisine La beauté immédiate d’un chiffon dans le vent La folle terreur du piège dans un regard d’oiseau L’absurde hennissement d’un
cheval décousu La musique impossible des mules à grelots Le taureau mis à mort couronné de chapeaux La jambe jamais pareille d’une rousse endormie et la

très grande oreille de ses moindres soucis Le mouvement perpétuel attrapé à la main L’immense statue de pierre d’un grain de sel marin La joie de chaque jour et
l’incertitude de mourir et le fer

de l’amour dans la plaie d’un sourire La plus lointaine étoile du plus humble des chiens Et salé sur une vitre le tendre goût du pain La ligne de chance perdue et retrouvée
brisée et redressée parée des haillons bleus de la nécessité

L’étourdissante apparition d’un raisin de Malaga sur

un gâteau de riz Un homme dans un bouge assommant à coups de rouge

le mal du pays Et la lueur aveuglante d’un paquet de bougies Une fenêtre sur la mer ouverte comme une huître Le sabot d’un cheval le pied nu d’une ombrelle La grâce incomparable
d’une tourterelle toute seule

dans une maison très froide Le poids mort d’une pendule et ses moments perdus Le soleil somnambule qui réveille en sursaut au milieu de la nuit la Beauté somnolente et soudain
éblouie qui jette sur ses épaules le manteau de la cheminée et l’entraîne avec lui dans le noir de fumée masquée de blanc d’Espagne et vêtue de papiers
collés Et tant de choses encore

Une guitare de bois vert berçant l’enfance de l’art Un ticket de chemin de fer avec tous ses bagages La main qui dépayse un visage qui dévisage un paysage L’écureuil
caressant d’une fille neuve et nue Splendide souriante heureuse et impudique Surgissant à l’improviste d’un casier à bouteilles ou d’un casier à musique comme une panoplie de
plantes vertes vivaces et phalliques Surgissant elle aussi à l’improviste du tronc pourrissant D’un palmier académique nostalgique et désespérément vieux beau comme
l’antique Et les cloches à melon du matin brisées par le cri d’un

journal du soir Les terrifiantes pinces d’un crabe émergeant des dessous d’un panier La dernière fleur d’un arbre avec les deux gouttes

d’eau du condamné Et la mariée trop belle seule et abandonnée sur le diva

cramoisi de la jalousie par la blême frayeur de ses premiers maris

Et puis dans un jardin d’hiver sur le dossier d’un trône une chatte en émoi et la moustache de sa queue sous les narines d’un roi

La chaux vive d’un regard dans le visage de pierre d’une vieille femme assise près d’un panier d’osier

Et crispées sur le minium tout frais du garde-fou d’un phare tout blanc les deux mains bleues de froid d’un Arlequin errant qui regarde la mer et ses grands chevaux dormant dans le soleil
couchant et puis qui se réveillent les naseaux écu-mants les yeux phosphorescents affolés par la lueur du phare et ses épouvantables feux tournants

Et l’alouette toute rôtie dans la bouche d’un mendiant

Une jeune infirme folle dans un jardin public qui souriant d’un sourire déchiré mécanique en berçant dans ses bras un enfant léthargique trace dans la poussière de
son pied sale et nu la silhouette du père et ses profils perdus et présente aux passants son nouveau-né en loques Regardez donc mon beau regardez donc ma belle ma merveille des
merveilles mon enfant naturel d’un côté c’est un garçon et de l’autre c’est une fille tous les matins il pleure mais tous les soirs je la console et je les remonte comme une
pendule

Et aussi le gardien du square fasciné par le crépuscule

La vie d’une araignée suspendue à un fil

L’insomnie d’une poupée au balancier cassé et ses grands yeux ouverts à tout jamais

La mort d’un cheval blanc la jeunesse d’un moineau

La porte d’une école rue du Pont-de-Lodi

Et les Grands Augustins empalés sur la grille d’une maison dans une petite rue dont ils portent le nom

Tous les pêcheurs d’Antibes autour d’un seul poisson

La violence d’un œuf la détresse d’un soldat

La présence obsédante d’une clef cachée sous un paillasson

Et la ligne de mire et la ligne de mort dans la main autoritaire et potelée d’un simulacre d’homme obèse et délirant camouflant soigneusement derrière les bannières
exemplaires et les crucifix gammés drapés et dressés spectaculairement sur le grand balcon mortuaire du musée des horreurs et des honneurs de la guerre la ridicule statue
vivante de ses petites jambes courtes et de son buste long mais ne parvenant pas malgré son beau sourire de Caudillo grandiose et magnanime à cacher les irrémédiables et
pitoyables signes de la peur de l’ennui de la haine et de la connerie gravés sur son masque de viande fauve et blême comme les graffiti obscènes de la mégalomanie
gravés par les lamentables tortionnaires de l’ordre nouveau dans les urinoirs de la nuit.

Et derrière lui dans le charnier d’une valise diplomatique entrouverte le cadavre tout simple d’un paysan pauvre assailli dans son champ à coups de lingots d’or par d’impeccables
hommes d’argent

Et tout à côté sur une table une grenade ouverte avec toute une ville dedans

Et toute la douleur de cette ville rasée et saignée à blanc

Et toute la garde civile caracolant tout autour d’une civière

Où rêve encore un gitan mort

Et toute la colère d’un peuple amoureux travailleur insouciant et charmant qui soudain éclate brusquement comme le cri rouge d’un coq égorgé publiquement

Et le spectre solaire des hommes aux bas salaires qui surgit tout sanglant des sanglantes entrailles d’une maison ouvrière tenant à bout de bras la pauvre lueur de la misère la
lampe sanglante de Guernica et découvre au grand jour de sa lumière crue et vraie les épouvantables fausses teintes d’un monde décoloré usé jusqu’à la corde
vidé jusqu’à la moelle

D’un monde mort sur pied

D’un monde condamné

Et déjà oublié

Noyé carbonisé aux mille feux de l’eau courante du ruisseau populaire

Où le sang populaire court inlassablement

Intarissablement

Dans les artères et dans les veines de la terre et dans les artères et dans les veines de ses véritables enfants

Et le visage de n’importe lequel de ses enfants dessiné simplement sur une feuille de papier blanc

Le visage d’André Breton le visage de Paul Éluard

Le visage d’un charretier aperçu dans la rue

La lueur du clin d’œil d’un marchand de mouron

Le sourire épanoui d’un sculpteur de marrons

Et sculpté dans le plâtre un mouton de plâtre frisé bêlant de vérité dans la main d’un berger de plâtre debout près d’un fer à repasser

A côté d’une boîte à cigares vide

A côté d’un crayon oublié

A côté des Métamorphoses d’Ovide

A côté d’un lacet de soulier

A côté d’un fauteuil aux jambes coupées par la fatigue des années

A côté d’un bouton de porte

A côté d’une nature morte où les rêves enfantins d’une femme de ménage agonisent sur la pierre froide d’un évier comme des poissons suffoquant et crevant sur des
galets brûlants

Et la maison remuée de fond en comble par les pauvres cris de poisson mort de la femme de ménage désespérée tout à coup qui fait naufrage soulevée par les
lames de fond du parquet et va s’échouer lamentablement sur les bords de la Seine dans les jardins du Vert-Galant Et là désemparée elle s’assoit sur le banc Et elle fait ses
comptes Et elle ne se voit pas blanche pourrie par les souvenirs

et fauchée comme les blés Une seule pièce lui reste une chambre à coucher Et comme elle va la jouer à pile ou face avec le vain

espoir de gagner un peu de temps Un grand orage éclate dans la glace à trois faces Avec toutes les flammes de la joie de vivre Tous les éclairs de la chaleur animale Toutes les
lueurs de la bonne humeur Et donnant le coup de grâce à la maison désorientée Incendie les rideaux de la chambre à coucher Et roulant en boule de feu les draps au pied
du lit Découvre en souriant devant le monde entier Le puzzle de l’amour avec tous ses morceaux Tous ses morceaux choisis choisis par Picasso Un amant sa maîtresse et ses jambes à
son cou Et les yeux sur les fesses les mains un peu partout Les pieds levés au ciel et les seins sens dessus dessous Les deux corps enlacés échangés caressés L’amour
décapité délivré et ravi La tête abandonnée roulant sur le tapis Les idées délaissées oubliées égarées Mises hors d’état de
nuire par la joie et le plaisir Les idées en colère bafouées par l’amour en couleur Les idées terrées et atterrées comme les pauvres rats de la mort sentant venir
le bouleversant naufrage de l’Amour Les idées remises à leur place à la porte de la chambre à côté du pain à côté des souliers

Les idées calcinées escamotées volatilisées désidéali-

sées Les idées pétrifiées devant la merveilleuse indifférence

d’un monde passionné D’un monde retrouvé D’un monde indiscutable et inexpliqué D’un monde sans savoir-vivre mais plein de joie de

vivre D’un monde sobre et ivre D’un monde triste et gai Tendre et cruel Réel et surréel Terrifiant et marrant Nocturne et diurne Solite et insolite Beau comme tout.

 

Jacques Prévert

C’est Extra – Léo Ferré


C’est Extra – Léo Ferré

 

Une robe de cuir comme un fuseau
Qu’aurait du chien sans l’faire exprès
Et dedans comme un matelot
Une fille qui tangue un air anglais
C’est extra
Un Moody Blues qui chante la nuit

Comme un satin de blanc marié
Et dans le port de cette nuit
Une fille qui tangue et vient mouiller

C’est extra c’est extra
C’est extra c’est extra

Des cheveux qui tombent comme le soir
Et d’la musique en bas des reins
Ce jazz qui d’jazze dans le noir
Et ce mal qui nous fait du bien
C’est extra
Ces mains qui jouent de l’arc-en-ciel
Sur la guitare de la vie
Et puis ces cris qui montent au ciel
Comme une cigarette qui brille

C’est extra c’est extra
C’est extra c’est extra
C’est extra
Et sous le voile à peine clos
Cette touffe de noir jésus
Qui ruisselle dans son berceau
Comme un nageur qu’on n’attend plus

C’est extra c’est extra
C’est extra c’est extra

Une robe de cuir comme un oubli
Qu’aurait du chien sans l’faire exprès
Et dedans comme un matin gris
Une fille qui tangue et qui se tait
C’est extra
Les Moody Blues qui s’en balancent
Cet ampli qui n’veut plus rien dire
Et dans la musique du silence
Une fille qui tangue et vient mourir

C’est extra
C’est extra
C’est extra
C’est extra

 

 

 

L’ETE


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L’ETE

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Quel contemplateur serait assez intrépide pour sonder l’âme noire du soleil?

Indicible et obscène, sa brûlure est un refus de tout.

Une immense obscurité est en son centre torride.

Les câbles de la fraîcheur sont rompus.

Il va falloir supporter l’intarissable ennui d’être sans ombre.

Il n’est pas de mélancolie plus infamante que ce néant qui tombe en juillet.

Rien n’est vrai lorsqu’on regarde le soleil.

La vie du moi expire comme si le feu imaginait une pensée plus réelle.

Même le ciel tremble sur la corniche.

Il est impossible d’être ébloui sans broncher.

La lumière entre dans la forêt comme une révélation.

Elle emprunte des sentiers que le feuillage ignore.

Tout devient visible et inexplicable.

L’esprit est confondu à l’idée d’une fatalité qui éclaire.

L œil est alité dans la poussière.

Il songe lourdement à l’écume de la mer lointaine.

Il suit une phrase chancelante qui marche dans l’air asséché.

Ses images sont obstruées.

Personne ne s’engage à définir la finalité de la rosée.

Ce qui est limpide n’est

pas forcément d’une évidence

claire ou supportable.

On attend souvent que le soir nous rende à notre généreuse ineptie.

Le beau temps est une méthode qui refait l’illusion selon des règles plus limpides.

Les formules naissent dans les ajourés des cimes.

Cet enseignement a formé tous les amants.

Dès les premières clartés du jour, on perçoit une image qui ne doit presque rien à la pensée.

C’est un symbole qui tente la traversée du feu.

L’été aussi est à la recherche de la métaphore totale.

Il fait beau.

Même l’horreur est en liesse.

L’univers prête l’instrument de sa permanence.

Le sol est ivre et propose ses dilatations ambiguës.

L’air allège superbement les scrupules de la pesanteur.

Le ciel s’échauffe comme une hérésie.

L’esprit de la braise gagne le cœur des pierres.

Puis, c’est le tombeau de midi.

La poussière y repose dans la paix terrifiante du feu.

Une pyramide de pollen se dresse au milieu du jour.

Autour d’elle, à perte de vue, l’été s’étend, morne et silencieux.

La vibration de l’air rend la pensée méconnaissable.

On sait désormais que l’intelligence a besoin d’eau.

Le foyer est partout.
Il aveugle l’ombre où l’on voulait vivre.

Son ardeur offusque les lois de l’optique.

La matière se découvre une nouvelle faille.

Derrière les portes, on entend la respiration des flammes.

L’air est au supplice.

11 attend en vain le frisson qui vient des grottes.

Le parfum agonise.

Il faut fuir ces dunes accablantes ou mourir assoupi.

L’incandescence est une autre nuit.

Affolées, les fleurs cherchent asile dans les fissures des minéraux.

La pensée craint de s’égarer:

elle bivouaque dans la somnolence.

De torpeur en torpeur, le vallon abandonne ses échos.

Les ramiers fatigués encombrent la vacuité de l’air.

Le moi s’endort dans une ascèse de plomb.

Aujourd’hui, le temps ne vient pas du passé.

Le cœur est trop fin pour ne pas sentir que cet instant nul et prodigieux n’est pas associé à la durée.

Chaque matin d’été a cette minute cruelle et jaillissante.

Sous le règne de la pivoine, le mystère du feu suffit pour alimenter l’esprit.

La léthargie peut tenir lieu de verbe lorsque rien n’est à prouver.

Le matin est si pur qu’il semble falloir mourir pour le dire.

Exprimer un sentiment clair à ce propos est presque une médisance.

Serait-il des douleurs qui affranchissent du désir d’être précis?

Parfois, un tourment imprévu me domine dès l’aube.

Une pensée me troue comme un jet de ciel :

«Aujourd’hui, comme autrefois, » il n’y aura pas assez de » matière pour être. »

Puis, sans transition, j’entame le jour à la sauvette.

Midi est atteint.
Le silence agite ses abeilles.

Une pureté monstrueuse est au sommet de l’air; elle menace tout ce qui incline vers une signification.

L’aiguille du feu renonce à montrer l’immédiat, le plus ancien temps de tout.

Le refus de tout est une condition de survie lorsqu’il fait doux.

Seule la pensée qui n’aspire à rien risque de rester intacte.

Le ciel frôle cette perfection.

Poussés par le feu, les épis hurlent et se ruent vers la forge de la faim.

Ils aspirent au coma du pain.

Ils vont combler le chaos halluciné d’une conscience qui mange la mie.

Ils vont enfin apaiser une pensée écœurée par trop de temps et de lieux.

L’œil s’émiette dans le bouleau.

L’espace frise la folie lorsqu’il traverse son feuillage.

Je m’arrête à temps.

Je pressentais une application personnelle et désastreuse de ce frémissement.

Le ver luisant trace les arabesques de la nuit.

C’est le chemin tremblant qui conduit à l’informe.

C’est la voie complaisante qu’empruntent doucement les monstres.

Parfois, une pluie longue et apathique afflige la fraise et désole le bleuet.

On s’enlise dans la fange des végétaux.

Des alcools pervers naissent dans la bouche fétide des moissons.

Le temps néglige le destin des formes.

Quel univers peut naître des œuvres de l’hébétude?

Que penser d’une lumière qui calcine ses coquelicots?

L’immensité se rétrécit là où la respiration est alarmée.

A la tombée de la nuit, la pensée est prise au piège du chèvrefeuille.

Il suffit de respirer pour tomber sous le coup de sa sentence.

Ses effluves inspirent un chagrin dont la subtilité peut orner une vie.

Dans le bois, c’était comme une galerie taillée dans l’ombre.

Les épices de la fraîcheur tombaient comme une eau qui n’a pas encore choisi d’être fraise.

Au-dessus, je voyais le clapotis du soleil heurter et aviver la grève des feuilles.

Dehors, et plus loin, midi torride sonnait le tocsin de l’air.

La fin du jour est suave et digne d’abîmer un être.

Le parfum des choses qui cessent sans désespérer flotte comme une épave d’absolu.

Une clarté brune meurt au pied des mélèzes.

Demain, le jour viendra parfaire cette déchirure.

Le désir est infatigable.

Il remue ciel et terre pour rendre la pêche irrésistible.

Même fauché, le pré a des attraits que nul ne soupçonnait sous l’herbe.

Il faut prendre garde : la beauté du monde est sans vergogne !

Le frais tisse la tranquillité du soir.

Sauf là où un fruit amer tombe et raie le silence, tout est calme et économie.

Ce recueillement s’intensifie dangereusement.

Il faudra les étoiles pour échapper à cette élégance nocturne.

Très tôt, l’air a une odeur de fond de cruche.

La chaleur est fraîche et le ciel encore blanc.

Ce court miracle tient dans une armature de rosée.

Les étoiles mûrissent dans la distance.

Habile à dissoudre nos convictions, l’espace enténébré nous jette dans le sillon du rien.

Le moi tente de se reconstituer en un renoncement sans bornes.

Les buissons sont bus.

Immobile, le ciel est indifférent au plus vieux délice du monde: l’eau.

Les insectes grignotent l’aridité.

On reconnaît maintenant l’extrême indigence de l’éblouissement.

L’eau est une supposition.

La torpeur de la raison et

la mollesse du corps ne permettent

plus au verbe de

désaltérer un concept.

La preuve a cessé d’être limpide.

La fraîcheur descend les marches de la nuit.

C’est la sœur cthcrcc de l’eau, la substance volatile qui erre dans les pâturages de l’ombre.

Le silence est seul à entendre son pas.

Parfois, après la pluie, la forêt inaugure un cristal qui l’em sur le feu et la transparence.

C’est un fragment de source dure que le soleil jette dans l’espace sanglant des lumières.

Il réduit l’œil en écume.

Lorsqu’on a vu la clarté en extase, il n’y a plus d’espoir de vivre comme autrefois.

On renonce à tirer une leçon de ce qui est clair.

Le soleil déforme l’aplomb du jour.

Il invite à la cécité plutôt qu’à la certitude.

L’été fomente des saveurs que l’éternité n’épuiserait pas.

Le verger est conçu pour aboutir à l’impossible.

Je ne puis cueillir une pomme sans m’abîmer dans un vertige.

Le goût que l’on a pour un visage est porteur des mêmes tares.

L’été referme le livre de l’humus et s’en va.

Son enthousiasme pour l’incarnat et les parfums était une étude sur la mort.

La fibre s’était faite fruit dans une même intention inavouée.

Les foins sont faits.

Vide, le pré est devenu un sentier inextricable.

Je renonce à résoudre une énigme qui vient à la faveur de l’herbe fauchée.

Lorsqu’il approche de sa fin. l’été s’adonne à un quiétisme élémentaire.

Il ne provoque plus le paysage en de joutes tranchantes.

Il cultive l’introspection sans méthode ni espoir.

Puis, le temps l’abandonne, comme un érudit rétrograde.

Il est des matins où le soleil brille avec tristesse.

La passion de convaincre les bouquets est altérée par une fatigue inhabituelle.

Un péril diffus commence à marquer le monde.

Les sommets se dissolvent.

Leur velours se déchire en vaines tentatives de reconstituer une évidence.

Il n’est plus possible d’ignorer que la transparence est devenue un poison.

L’altitude puise dans le néant.

On ne sait pas ce que l’été veut dire.

La logique du feu écrase le penseur le plus rigoureux.

A lui seul, le foin constitue des myriades de signes objectifs, mais impénétrables.

Il suffit de lire tête nue

à midi pour que le mental se

couvre d’énigmes et de vapeurs.

 

François Jacqmin

TROUS NOIRS


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TROUS NOIRS

Nommer une blessure
avant qu’elle ne suppure
Partout l’objet du mépris
saigne et pustule
à bon escient
Nommer l’infamie rose sous ses dentelles
avant qu’elle n’implose
Partout l’homme se met à genoux
pleure et transpire
flétri par le deuil solitaire
Partout le malaise fleurit
L’empire du cadavre s’étend
Nommer une fosse une fois recouverte
semer dessus des glands
et passer votre chemin
car la mort est contagieuse
et son nom souillera vos lèvres
vos lèvres votre langue votre bouche
votre blessure

Dans un monde tout gris
Une femme étouffée dans sa graisse
Crie sa solitude
Deux mains crépitent
Dans un miroir d’encre
Une bouche pleine de viande
Blasphème et vocifère
La mayonnaise tourne
Et brouille les vitres
L’or et la tempête
Grondent au-dehors
La femme mange pour se faire connaître
Et meurt la bouche ouverte
Devant le sexe en érection
D’un veilleur de nuit
Dernier soubresaut de la boulimie

La porte est fermée de l’intérieur
Je suis en retard d’une heure
De maigres voiliers se rangent le long des murs
Leurs ancres au repos
Leurs voiles endeuillées
Un gros doigt se prélasse sur un canapé
D’un fusain léger il trace les contours d’un visage féminin
Signes de la virginité autre que l’hymen
Je suis hantée par des lambeaux absurdes
D’une phrase à peine entendue
Primitive épellation dans la nuit du temps perdu

L’angoisse tient le cœur
de sa petite main de fer
Dans le ventre de la géante la boue
s’agite
L’homme a tête de crocodile
mastique les boyaux
de la grappe
humaine
Des vers noirs s’éprennent
Des vers blancs gavés de chair
font des bulles
Où sont les vieillards de mer ?

Qu’il te souvienne
l’heure du soir
où nageaient au loin
les îles riantes
de notre amour
Qu’il te souvienne
le chien blanc
les yeux crayeux
le mufle flamand
assoiffé de puissance
sous le pansement de sa peur
Qu’il te souvienne
les perles du soleil
jetées sur le sable
comme autant de fosses profondes
dans la graisse douloureuse
de la chair coupée
Qu’il te souvienne
hélas mon amour hélas
de l’entour de ces murailles
où murmure la bouche écumeuse
de la belle morte ensevelie
Qu’il te souvienne
l’enchaînement des horreurs
de la nuit

Le monde est un oiseau
Il tape des pieds
Sur une tombe ouverte
Il picore le crâne d’un enfant
Mou sous son bec d’acier
Il bat des ailes
Il chante
Le monde est un oiseau qui chie

Tombés du soleil sur le rivage où
Nulle barque est amarrée
ceux qui pensaient mériter le ciel
virent clairement passer sur sa roue enflammée
un homme à tête de crapaud
La prudence exige de ne jamais laisser séjourner
l’ordure à la surface du sol
Une houle de sang et de fiente
gronde bave et revient
s’abattre sur la terre poudreuse de mort
Les voyageurs furent battus et ils perdirent leurs visages
Piétinés par un bousier géant roi de la peur gelée
L’homme à tête de crapaud roula sa roue grinçante
comme une vieille verrue
dans le trou noir spiralé de sa tombe
Un grand fracas de sabots brise la marmite
Un centaure déchiquetée comme une ombre
au coin du jour
aspire la sanie des cadavres pour nourrir sa progéniture
Le nœud du mariage serre le cou du cavalier
« A mort » hurlent les moines
écartant les jambes du cheval éventré
accolant leurs lèvres à ses plaies
ils pompent le sang du cheval et du cavalier
pour couler eux-mêmes liquides
vers quelle gloire obscure ?
Un batelier fou tente de gagner le large
sur sa barque abritée de suaires en pavois
mais déjà les êtres anxieux des profondeurs
lèvent la tête
leurs yeux sans paupières comme pondus
sur un amas de lamproies
blanches scories de la nuit gélatine
demandant leur dû de toutes leurs bouches suceuses
et le batelier quittant son banc
tombe dans la vase déferlante
du bateau de la vie il préféra la lame
Au loin errent des créatures fanées
mollement déformées dans leur étau placentaire
victimes de l’immense mâchoire qui galope sur la plage
gluante de ganglions entassés
« L’hygiène est satisfaite » brame-t-elle
arrachant les capons flasques de leur cachot
« Connaître c’est aimer » répond le crapaud sur sa roue translucide
tournant sur l’espace courbe d’une marine échancrée
attendant l’aube du matin qui ne poindra
plus jamais

La foule attendait sur la place
Le vent broutait l’herbe brin à brin
Une obscurité hostile étouffait les bêtes sauvages
Les grands arbres bégayaient de toutes leurs langues feuillues
La foule attendait sans sourciller
L’arrivée de l’insectes géant accourant enfin aux vivres
Jouant des pattes
Poussant du dos
Minaudant dans sa mince gaine cylindrique
Prêt à engloutir de ses grandes lèvres difformes
La nourriture faisandée
Des hommes
La foule attendait
Amas confus de membres disjoints
Le bousier géant et sa besogne ordurière
La foule attendait
Le vent bruissait dans les haillons de la forêt
Et le cauchemar voluptueux
Recourbait fortement
Les abdomens
Humides
Piteuse clôture dites-vous ?
Tel est le destin de la foule

Ecoute
le cri des courlis dans les roseaux
près de la mer
L’ombre passe sur la campagne
comme une main sur un visage lisse
Qui fermera les yeux de celle qui se meurt
dans l’écume des coteaux bleus
Les ramiers roucoulants de l’agonie
entourent le haut rocher de la solitude
Elle lutte contre l’asphyxie. La terreur
comme l’insecte tapi sous l’écorce d’un arbre en feu
Ecoute le cri des courlis dans les roseaux
c’est peut-être la mort qui passe

Ne faut-il pas être fou
A tout âge
De porter sa frayeur
Comme un masque de craie
Sur son visage
La bouche ouverte sur un cri
Les yeux blancs eux aussi
Ne faut-il pas être fou
Sous l’orage
De porter un fruit dans l’ornière
De son ventre
Plus apre qu’un abcès
Plus avide que l’absence
Un fruit plus nocif
Que la nuit
Plus pulpeux que la mort
Prêt à éclater prêt à exploser
Un fruit sans pépins
Fort de sa boulimie
Fruit maudit de la peur
Lubrique
Banquise

Un rideau d’anxiété s’enroule autour de ses jambes
L’angoisse loge dans son nombril
Ce tiroir matelassé à demi ouvert
L’homme cabré au-dessus d’une femme
Ainsi que le bâton à tête de cheval des anciens mimes
Flotte au-dessus d’une mare
L’homme essaie de conjurer les petits objets aux contours irréguliers
Qui envahissent sa gorge
Et l’empêche d’avaler
Du sang tombe de ses yeux
Comme les premières gouttes lentes
D’une lourde pluie d’été
Il jouit
Une trace sinueuse s’élance sur le parquet
Il gît
Un grand poids pèse sur son visage
La femme se démène pour cueillir son dernier souffle
Dans un sac de soie sauvage
Les cymbales et les tambours se sont tus
Qui va se marier ?

Faut-il respirer la mort pour guérir son esprit
L’érable sculpte le vent
Sans couteau
J’attends le tournant de la route
Bouche sèche d’insomnie
Ravie de peur
On abat des arbres dans mon cœur
Un pesant fœtus
Surgit des rafales de la nuit
L’humilité glissante du têtard
M’écoeure
Belle et sinistre promiscuité
Le vent bouge dans le miroir
J’ai le corps pourri dans la terre
Il est presque trop tard
Pour se réveiller

On ne vit pas avec les morts
Ils glissent sur le tapis roulant de l’oubli
Vers quels noirs pâturages
Ils flottent et tremblent dans le vent du soir
Leurs yeux se vident comme une baignoire
Leurs sexes atrophiés pendent
Entre leurs jambes enlisées
Dans la boue du souvenir
On ne vit pas avec les morts
Leurs bouches pleines d’ouate
Rient de nos vains efforts
Leurs soupirs affamés déchirent l’air
Nous nous sommes aimés
Mais ils ne se souviennent guère
Tout occupés comme ils sont
A jouir de leur deuil
Caracolant sur l’abîme
Comme chevaux de frise
Heureux dans l’horreur
Les morts passent leur chemin
Débonnaires et la tête vide.

 

Joyce Mansour

 

Marthe me reproche de vouloir partager la bonté que la nature m’a donné

tous ceux que j’aime

mes enfants et ceux qu’ils ont faits

jamais contents

n’en ont jamais assez

quand je mourrai le temps passera avant que je sois découvert

la poussière qui tombera sur ce qui sera à ramasser

sera seule à les incommoder

mon air sur terre ne peut plus être pompé

j’étouffe…

 

Niala-Loisobleu – 12 Août 2020