JOYCE MANSOUR


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JOYCE MANSOUR

« Même morte je reviendrai forniquer dans le monde » avait annoncé Joyce Mansour. La récente réédition de son œuvre complète a fait ressurgir la poétesse des abîmes de l’oubli. Cet ange noir née en Angleterre en 1928, élevée au Caire par les colons et championne de course à pied, n’avait rien pour devenir la madone du surréalisme, du sexe et de la mort réunis. D’une beauté sombre et exotique, elle est paradoxale, à la fois épouse et mère, indépendante et sensuelle, elle demeure inclassable.

La mort d’abord, s’empare d’elle dès son enfance pour ne plus jamais la lâcher. À quinze ans elle perd sa mère d’un cancer foudroyant et à dix-huit, son mari du même mal. Écorchée vive elle purgera sa souffrance dans la poésie. En 1949 elle épouse Samir Mansour et apprend le français, langue de ses poèmes, sa langue de déracinée. Quatre ans plus tard elle publie Cris qui fit scandale en Egypte mais frappe André Breton dans ses entrailles : « J’aime Madame, le parfum d’orchidée noire – ultra noire – de vos poèmes. » Se tisse alors une longue et sincère amitié avec le maître des surréalistes, mais Joyce ne s’enfermera pas dans la prison des clans. Ni muse, ni amante, ni disciple, ni soumise, elle est femme et avant tout poète.

L’égyptienne défie la norme, autant de la littérature que de la société. À mort les vers réguliers, la bienséance et les codes. Désordonnée et dénudée, sa poésie berce autant qu’elle surprend. Des draps froissés par l’amour jusqu’au tombeau glacé par la mort, de l’orgasme à la souffrance, dans un florilège de blasphèmes transcendants.

Les Cris (1953) ce sont aussi bien des cris de plaisir que des cris de terreur, les Déchirures (1955) déchiquettent les corps et les âmes pour en révéler toute leur incandescence et leur beauté, parfois macabre. Avec Mansour, on ne sait pas qui est le sujet. Si c’est elle, si c’est lui ou plutôt vous. C’est surtout un corps démembré, des larmes, du sang, de la sueur, du sperme, de la salive, bref des sensations. Aimer c’est avant tout manger l’autre, le dévorer qu’il soit mort ou vif. Peu de place pour les sentiments dans cette effluve d’étreintes, d’un réalisme provoquant qui démystifie le romantisme de l’amour.

Dans une langue brute, morcelée et acharnée, elle délivre le secret du désir des femmes, qui n’en reste pas moins insaisissable. Son absence de pudeur « marque une sorte de révolte, essentiellement féminine, contre le despotisme sexuel de l’homme, qui fait souvent de l’érotisme sa création exclusive ». (Alain Jouffroy)

Avec l’humour érotique de Sade et la sensuelle mélancolie de Baudelaire, la puissance et la violence des images brisent les tabous pour faire éclore une poésie transgressive volontairement indécente. Dans l’ Inventaire non exhaustif de l’indécent, elle écrit :

« Ce qui est indécent fait rougir

   Le sang à la tête

   Le choc en retour

   La fuite en avant

   Censure »

Censure ? Oubliée des éditeurs, ses recueils de poèmes se vendent désormais aux enchères. À croire que le mélange poésie, femme, sexe et mort ne fait pas recette. « Je cherche collectionneur de rêve pour échanges », glissa-t-elle un jour à son lecteur. Et nous, on veut bien échanger nos rêves avec les siens.

Virginie

Extrait :

« Les vices des hommes

Sont mon domaine

Leurs plaies mes doux gâteaux

J’aime mâcher leurs viles pensées

Car leur laideur fait ma beauté. »

« J’aime couler ma haine dans l’entonnoir

De l’amant

Dépecer son pénis à la hache

Parler toute la nuit »,

« Funéraire comme une attente à vie »

« Aucun homme avec moi ne place son pied

Sur la pente calcinée de la haine »,

« Le désir du désir sans fin »

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