DESSINS COMMENTÉS


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DESSINS COMMENTÉS

Ayant achevé quelques dessins au crayon et les ayant retrouvés quelques mois après dans un tiroir, je fus surpris comme à un spectacle jamais vu encore, ou plutôt
jamais compris, qui se révélait, que voici :

Ce sont trois hommes sans doute; le corps de chacun, le corps entier est embarrassé de visages; ces visages s’épaulent et des épaules maladives tendent à la vie
cérébrale et sensible.

Jusqu’aux genoux qui cherchent à voir.
Et ce n’est pas plaisanterie.
Aux dépens de toute stabilité, ils ont médité de se faire bouches, nez, oreilles et surtout de se faire yeux; orbites désespérées prises sur la rotule. (Le
complexe de la rotule, comme dit l’autre, le plus complexe de tous.)

Tel est mon dessin, tel il se poursuit.

Un visage assoiffé d’arriver à la surface part du profond de l’abdomen, envahit la cage tho-racique, mais à envahir il est déjà plusieurs, il est multiple et un matelas
de têtes est certes sous-jacent et se révélerait à la percussion, n’était qu’un dessin ne s’ausculte pas.

Cet amas de têtes forme plus ou moins trois personnages qui tremblent de perdre leur être; sur la surface de la peau les yeux braqués brûlent du désir de
connaître; l’anxiété les dévore de perdre le spectacle pour lequel ils vinrent au-dehors, à la vie, à la vie.

Ainsi, par dizaines et dizaines apparurent ces têtes qui sont l’horreur de ces trois corps, famille scandaleusement cérébrale, prête à tout pour savoir; même le
cou-de-pied veut se faire une idée du monde et non du sol seulement, du monde et des problèmes du monde.

Rien ne consentira donc à être taille ou bras : il faut que tout soit tête, ou alors rien.

Tous ces morceaux forment trois êtres désolés jusqu’à l’ahurissement qui se soutiennent entre eux.

Comme il regarde! (son cou s’est allongé jusqu’à être le tiers de sa personne).
Comme il a peur de regarder! (à l’extrême gauche la tête s’est déplacée).

Quelques cheveux servent d’antennes et de véhicule à la peur, et les yeux épouvantés servent encore d’oreilles.

Tête hagarde régnant difficilement sur deux ou trois lanières (sont-ce des lanières, des bouts d’intestin, des nerfs dans leur gaine?).

Soldat inconnu évadé d’on ne sait quelle guerre, le corps ascétique, résumé à quelques barbelés.

Dentelé et plus encore en îles, grand parasol de dentelles et de mièvreries, et de toiles arachnéennes, est son grand corps impalpable.

Que peut bien lui faire, lui dicter, cette petite tête dure mais vigilante et qui semble dire « je maintiendrai ».

Que pourrait-elle exiger des volants épars de ce corps soixante fois plus étendu qu’elle?
Rien qu’à le retenir elle doit avoir un mal immense.

Cette tête en quelque sorte est un poing et le corps, la maladie.
Elle empêche une plus grande dispersion.
Elle doit se contenter de cela.
Rassembler les morceaux serait au-dessus de sa force.

Mais comme il vogue!
Comme il prend l’air, ce corps semblable à une voile, à des faubourgs, semblable à tout…

Comme cette floitille de radeaux pulmonaires s’ébranlerait bien, mais la tête sévère ne le permet pas.

Elle n’obtient pas que les morceaux se joignent étroitement et se soudent, mais au moins qu’ils ne désertent pas.

Celui-ci, ce n’est pas trop de trois bras pour le protéger, trois bras en ligne, l’un bien derrière l’autre, et les mains prêtes à écarter tout intrus.

Car quand on est couché, votre ennemi en profitera, il faut craindre en effet qu’il ait grande envie de vous frapper.

Derrière trois bras dressés, le héros de la paix attend la prochaine offensive.

Ici, le poulpe devenu homme avec ses yeux trop profonds.
Chacun s’est annexé séparément et pour lui tout seul un petit cerveau (la paire de besicles devenue tête!), mais assurément ils réfléchissent trop.
Ils pensent en grands halos, en excavations, c’est le danger : la lunette aide à voir mais non à penser et déblaie la tête (l’homme) au fur et à mesure, par
pelletées.

Ce serait bien une flamme, si ce n’était déjà un cheval, ce serait un bien bon cheval, s’il n’était en flammes.
Il bondit dans l’espace.
Combien loin d’être une croupe est sa croupe éclatante de panaches ardents, de flammes impétueuses!
Quant à ses pattes elles ont des ténuités d’antennes d’insectes, mais leurs sabots sont nets, peut-être un peu trop « pastilles ».
C’est comme ça qu’il est mon cheval, un cheval que personne ne montera jamais.
Et une banderole légère et certainement sensible, dont sa tête est ceinte, lui donne une finesse presque féminine, comme s’il se mouchait dans un mouchoir de
dentelles.

Heureusement, heureusement que je l’ai dessiné.
Sans quoi jamais je n’en eusse vu un pareil.
Un tout petit cheval, vous savez, une vraie idée « cheval ».

Beaucoup plus près des brises que du sol, beaucoup plus ferme dans la pure atmosphère malgré ses pattes de devant posées comme deux crayons.
Et il rue vers le ciel, il rue des ruades de flammes.

Il dit quelque chose, ce cheval, à ce cerf.
Il lui dit quelque chose.
Il est beaucoup plus grand que lui.
Sa tête le domine de très haut, une tête qui en dit long ; il a sûrement beaucoup souffert, de situations humiliantes, depuis longtemps, dont il est sorti.
Ses yeux disent une sérieuse remontrance.
Avez-vous jamais vu des rides autour et au-dessus des yeux d’un cheval, droites et remontant jusqu’au sommet du front?
Non.
Pourtant aucun cheval ne ressemble plus à un cheval que lui.
Sans ces rides, il ne s’exprimerait pas avec autant d’autorité.
Naturellement ce n’est pas un cheval qu’on puisse voir sous le harnais… quoiqu’il y ait de pires tragédies.

Et là, un peu plus loin, un autre animal accourt.
Il s’arrête stop! sur ses pattes, il observe, il essaie de se faire d’abord une idée de la situation, on voit qu’il en prend conscience.

Cependant, le premier ne cessant de s’adresser au cerf, en sa fixité si parlante lui dit :
Comment peux-tu? voyons, comment oses-tu?
Le cerf fait la bête.
D’ailleurs ce n’est qu’un daim, comment ai-je pu me tromper jusqu’à dire que c’était un cerf?

Dans un parc de fleurs, de volailles, d’attrape-mouches, de petites collines et de semences huppées prenant leur vol, s’avance le gracieux géant hydrocéphale sur sa
patinette.
Patinette-voiturette, car on peut s’y asseoir mais point à l’aise; il y a un haut, étroit dossier incliné, en panache, mais bien au-dessus encore de son plus haut appui
apparaît, tandis qu’une main longue et ferme tient le guidon, apparaît et plane la majestueuse tête au front débonnaire, œuf intelligent à l’ovale délicieux,
étudié en vue des virages ou bien de la croissance des idées en hauteur.

Sur un tout autre plan, quoique près de lui, court à toute vitesse un clown aux jambes de laine.

Pas seulement des cheveux poussent sur cette tête, mais une ronde de donzelles.
Ou plutôt elles s’assemblent pour la ronde, et déjà trois sont en place et s’en vont prendre les autres par la main.
Et tout ça sur quoi? sur la grande tête rêveuse de la jolie princesse noire aux tout petits seins, oh toute petite taille; oh toute petite princesse.

Est-ce pour regarder qu’ils sont venus sur cette page, ces deux-là?
Ou pour s’effrayer, pour être glacés d’épouvante à cet étrange spectacle qu’ils voient, qu’ils sont seuls à voir?

Et rien pour digérer leur épouvante.
Aucun soutien.
Pas de corps.
Il n’y aura donc jamais personne pour avoir un corps ici.

Mais peut-être l’effroi passé, tourneront-ils le dos au papier, amants silencieux, appuyant l’un contre l’autre leur maigreur délicate, seuls à eux deux, de l’autre
côté du monde, venus ici comme un détail du hasard, repartant inaperçus vers d’autres landes.

Henri Michaux