DES OUBLIETTES DE SA TÊTE


AVT_Jacques-Prevert_3560 (1)

DES OUBLIETTES DE SA TÊTE

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Des oubliettes de sa tête comme un diable de sa boite s’évade un fol acteur drapé de loques écarlates qui joue pour lui tout seul rideaux tirés bureaux fermés le
grand rôle de sa vie la
Destinée d’un déclassé

Et debout sur le trottoir

au promenoir de sa mémoire

il est l’unique spectateur

de son mélodrame cérébral et revendicateur

où la folie des splendeurs

brosse de prestigieux décors

Je n’ai jamais été qu’intermédiaire

mais quel intermédiaire j’étais

J’ai brisé les chaussures de rois très fatigués

pour le compte honoraire des plus grands des

bottiers
J’ai été ventriloque dans beaucoup de banquets pour des orateurs bègues aphones et réputés et j’ai mâché la viande de très vieux financiers et j’ai
cassé du sucre sur de très jolis dos au profit d’un bossu roi du
Trust des chameaux
Mais j’ai conduit toutes ces bêtes dans un si bel abreuvoir
Elles qui n’avaient jamais rien vu tout à coup se sont mises à voir tous les visages de l’eau sur les pierres du lavoir la gaieté d’un vivier et la joie d’un torrent la lune sur
la lagune et les flots sur les docks les digues et les dunes le calme d’un étang la danse d’un ruisseau la pluie dans un tonneau
Et nous sommes remontés à la source en passant par le trou d’une aiguille et en musique s’il vous plaît car c’était il faut le dire une aiguille de phono

Là nous avons trinqué oasis et mirage coupe de rouge et miroir d’eau et tout le monde était saoul

Mais en bas le grand
Monde

brusquement émondé

les quatre verres en l’air

le bec de gaz dans l’eau

est resté en carafe

la soif dans le gosier

moignons dans l’étrier

la tête contre le mur des lamentations

Nos chameaux sont partis jamais ne reviendront.

 

Jacques Prévert


Yannis Ritsos

DÉPENDANCE DE L’INDÉPENDANCE

 

A quoi bon parler? A quoi bon trop d’explications?
Quand tu marches d’un pas pressé pour rejoindre
tes amis qui t’attendent pour une affaire
très importante et qui te concerne, toi, quelques-uns et d’autres encore,
voici que tu t’arrêtes subitement au milieu du chemin pour observer
l’oiseau qui trottine paisiblement sur l’asphalte,
sa tête redressée, extatique, mieux instruite de ce qui l’entoure,
tenant un ticket d’autobus dans son long bec.