ABDALLAH ET LES MONSTRES MARINS


ABDALLAH ET LES MONSTRES MARINS

Elle s’approche

m’enveloppe

me dit son désir de Méditerranée

Arrivent alors et reviennent les Autan-Occitan contés par le chien

C’est soleil en dessous des pierres et ombre au coeur de l’arbre

le serpent fuit sa peau

naturistes nous nous offrons à l’eau

éclaboussés par le rire de l’enfant

L’accent des guitares chaloupe tes hanches et me remue la godille…

Niala-Loisobleu – 17 Avril 2020

 

Dans le conte d’Abdallah de la terre et Abdallah de la mer, tiré des Mille et Une Nuits, un pauvre pêcheur s’efforce en vain depuis des jours d’attraper du poisson. Mais voilà qu’enfin, en réponse à ses prières de plus en plus désespérées, il sent quelque chose de lourd se prendre dans son filet. Il le remonte, tout joyeux, et se retrouve nez à nez avec un triton, qui lui demande de lui laisser la vie sauve et de lui donner des fruits et des légumes – il est difficile de s’en procurer sous la mer, explique la créature. En échange de quoi le triton promet de revenir avec une fastueuse récompense. Abdallah de la terre n’en croit pas un mot, mais le libère tout de même, par bonté d’âme.

Évidemment, nous sommes dans un conte de fées, et le triton tient parole : il émerge à nouveau des profondeurs en tendant vers son libérateur des paniers remplis de pierres précieuses (perles, coraux, chrysolites…). Et les échanges fructueux entre les deux personnages se poursuivent jusqu’à ce qu’Abdallah de la mer finisse par inviter son ami terrien à le suivre dans son monde. Il vit dans l’une des nombreuses et très belles cités marines, chacune ayant sa propre organisation sociale et sa propre culture. Le pêcheur objecte qu’il risque de se noyer. Mais le triton a tout prévu.

Il lui parle d’un onguent enchanté extrait d’un poisson monstrueux et terrifiant appelé dandane. « C’est le plus énorme de tous les poissons de la mer, tellement que, d’une seule bouchée, il avalerait sans se gêner ce que vous autres, les terriens, appelez un éléphant ou un chameau. » Le foie du dandane (dans certaines versions du conte, il s’agit de la graisse qui l’enveloppe) sécrète une huile aux vertus puissantes, « semblable à la graisse des vaches, et dont la couleur était jaune comme celle de l’or, et dont l’odeur était délicieuse absolument ». La substance est nécessaire pour permettre aux sirènes et aux tritons de survivre sous l’eau, mais ils ne peuvent pas la récolter sans l’aide des hommes. Le monstre est féroce, mortel et avide de chair (celle des habitants de la mer et des autres). Il a toutefois un talon d’Achille, ne pouvant supporter le son d’une voix humaine. Au moment où le grand poisson approchera, prêt à le dévorer, Abdallah de la terre doit pousser un cri. Le terrible dandane s’évanouira et mourra, permettant à Abdallah de la mer de recueillir la précieuse substance.

Tout se passe bien ainsi.

Une fois enduit de l’onguent magique de la tête aux pieds, Abdallah de la terre est entraîné par son compagnon dans un tour complet des cités sous-marines, où différents peuples et créatures cohabitent. Il découvre, stupéfait, que poissons et êtres humains y vivent en symbiose, puis est intégré par le Sultan de la mer à son cabinet de curiosités. Quand les filles sirènes du triton se moquent du pêcheur parce qu’il est « sans queue », Abdallah de la terre, vexé, souhaite rentrer chez lui pour manger autre chose que du poisson cru. Il est en outre choqué de voir ces créatures féminines aller et venir sous l’eau tête et poitrine nues, et exprimer leurs opinions sans réserve. C’est ainsi que l’homme décide de quitter le monde sous-marin.

Les contes de ce genre, qui invitent l’imagination à se représenter la vie des abysses, ont quelque chose de délicieusement absurde. La plupart des légendes qui ont trait aux monstres marins proposent le même merveilleux mélange de fantaisie et d’observation : on y retrouve des allusions aux baleines et aux précieuses substances tirées de leurs carcasses, à l’architecture intriquée des récifs coralliens, aux écosystèmes océaniques et au quotidien des pêcheurs de perles, le tout assorti de pures chimères. Plusieurs des cartes marines que Chet Van Duzer et Joseph Nigg (1) explorent dans leurs passionnants ouvrages représentent ainsi d’infortunés marins en train de bivouaquer sur un poisson gigantesque qu’ils ont pris pour une île : après avoir accosté, les matelots allument un feu pour préparer un repas, mais, dès que l’animal sent la chaleur des flammes, il se réveille et plonge au fond de la mer, entraînant avec lui les pique-niqueurs imprudents.

Ce récit édifiant était si populaire que l’on a donné un nom au monstre-île, inspiré par sa ressemblance avec une carapace de tortue : aspidoceleon. La scène figure dans nombre d’illustrations et de récits, dont le Roman d’Alexandre, le conte de Sindbad et la légende de saint Brendan. Le moine du Moyen Âge s’en sert comme d’une mise en garde : un goût excessif pour l’oisiveté et les plaisirs de ce monde risque de vous précipiter en enfer. Comme d’autres histoires de monstres, l’aspidoceleon évoque une possibilité effroyable (au point d’être comique) et contient un avertissement implicite ; mais il appartient surtout à la littérature du merveilleux – mirabilia, en latin, ou ajaib, comme dans les Mille et Une Nuits –, et ses auteurs visent d’abord à étonner et enchanter.

Il est toujours difficile d’assigner un statut exact aux monstres. Sont-ils réels ou fictifs ? Les cartographes prémodernes se dispensaient de répondre à cette question. Les deux Abdallah font écho à la théorie, déjà exposée par Pline dans son histoire naturelle, selon laquelle « toute forme de vie présente dans la nature possède un équivalent marin ». Beaucoup se sont laissé convaincre par cette hypothèse fantaisiste ; au XIIIe siècle, toutefois, Gervais de Tilbury (2), voyant que les êtres marins doivent être en mesure de nager, y ajouta une dimension d’hybridation : « Toutes les créatures qui vivent parmi nous, quelle qu’en soit la forme, ont un double, identique du nombril à la tête, qui vit parmi les poissons de la mer britannique. »

 

 

 

Les locutions « éléphant de mer », « lion de mer » ou « léopard de mer » reflètent toujours ce rêve de parallélisme harmonieux, mais les catalogues d’autrefois y ajoutaient toutes les autres espèces : serpents de mer, cochons de mer, lièvres de mer, sans oublier la sympathique souris de mer qui, selon Pline, aide les baleines à voir où elles vont en écartant les longs cils qui obstruent leur champ de vision.

Chet Van Duzer couvre avec compétence un vaste champ tandis que Joseph Nigg se consacre tout entier au chef-d’œuvre réalisé par Olaus Magnus entre 1527 et 1539, la Carta marina de la région de la mer Baltique. Les deux auteurs ont beau, dans leurs textes d’accompagnement, essayer de séparer la réalité de la fiction, les images ont une telle présence (cette qualité que les Grecs appelaient enargeia, pour désigner les représentations saisissantes au point d’en être quasiment hallucinatoires) que l’existence de tel ou tel monstre (baleine ou dragon) reste aussi plausible qu’improbable. Ajoutons que leur invraisemblance contribue au plaisir curieux que suscitent et entretiennent les récits en question.

 

Source BOOKS

RECRIER POUR QUITTER PANDEMIE 6


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RECRIER POUR QUITTER PANDEMIE 6

LE CHEMIN DE PIERRES

 

Pierres qui marchent

vieille maison isolée

dernier feu de quand

où on se tord

vrillés comme pampres qui gonflent au soleil

Le caillou sorti des pédales et rein d’autre

qu’un trou toujours à ô t’heurs

Ta voix taisant les cigales d’une écriture loin des vaches et de leur train

et coutelé à m’aime la toile mes pâtes plus mots de les

tu me lis une cabane née de lointaine montagne dans la musique d’un ventre tenu sur tes épaules, j’écoute les yeux d’un battement de pouls, à l’intérieur de l’âtre le vent qui vient de la mer sale le fumet qui court la garrigue, pincement, émoi, des gitans passent, la chaîne des Pyrénées fait stéréo d’un côté à l’autre de la frontière,

oublions chaque moment de guerre…

Niala-Loisobleu – 14 Juillet 2018

FRANCHIR


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FRANCHIR

 

Au coude à coude, alors que des intervalles tentent de franchir la ligne, doublons

Tes cheveux comme une queue-de-vache sont sortis par la glace ouverte, cartable fermé tu remplis tes devoirs, j’en frémis sur toute la page

Comment font-ils pour passer en avant-garde alors qu’un mépris les habite comme un hôtel de passe où l’on tire les yeux crevés sur l’instrumentiste

Ta tension reste au pouls des vagues, sel y compris, quand la mer monte

Le cormoran pique plus vite que le transalpin

 

Niala-Loisobleu – 17 Avril 2020