LE REMPART DE BRINDILLES


 
René Char

LE REMPART DE BRINDILLES

Le dessein de la poésie étant de nous rendre souverains en nous impersonnalisant, nous touchons, grâce au poème, à la plénitude de ce qui n’était
qu’esquissé ou déformé par les vantardises de l’individu.

Les poèmes sont des bouts d’existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort, mais assez haut pour que, ricochant sur elle, ils tombent dans le
monde nominateur de l’unité.

Nous sommes déroutés et sans rêve. Mais il y a toujours une bougie qui danse dans notre main. Ainsi l’ombre où nous entrons est notre sommeil futur sans cesse
raccourci.

Lorsque nous sommes aptes à monter à l’aide de l’échelle naturelle vers quelque sommet initiant, nous laissons en bas les échelons du bas; mais quand nous redescendons, nous
faisons glisser avec nous tous les échelons du sommet. Nous enfouissons ce pinacle dans notre fonds le plus rare et le mieux défendu, au-dessous de l’échelon dernier, mais avec
plus d’acquisitions et de richesses encore que notre aventure n’en avait rapporté de l’extrémité de la tremblante échelle.

Ne cherche pas les limites de la mer. Tu les détiens. Elles te sont offertes au même instant que ta vie évaporée. Le sentiment, comme tu sais, est enfant de la matière;
il est son regard admirablement nuancé.

Jeunes hommes, préférez la rosée des femmes, leur cruauté lunatique, à laquelle votre violence et votre amour pourront riposter, à l’encre inanimée des
meurtriers de plume. Tenez-vous plutôt, rapides poissons musclés, dans la cascade.

Nous vivons collés à la poitrine d’une horloge qui, désemparée, regarde finir et commencer la course du soleil. Mais elle courbera le temps, liera la terre à nous; et
cela est notre succès.

Échapper à la honteuse contrainte du choix entre l’obéissance et la démence, esquiver l’abat de la hache sans cesse revenante du despote contre laquelle nous sommes sans
moyens de protection, quoique étant aux prises sans trêve, voilà notre rôle, notre destination, et notre dandinement justifiés. 11 nous faut franchir la clôture du
pire, faire la course périlleuse, encore chasser au-delà, tailler en pièces l’inique, enfin disparaître sans trop de pacotilles sur soi. Un faible remerciement donné ou
entendu, rien d’autre.

Combien s’imaginent porter la terre et exprimer le mondv, qui trépignent de ne pouvoir s’informer mielleusement de leur destin auprès de la Pythie.

Je crois en Lui : il n’est pas. Je ne m’en rapporte pas à lui : est-Il? Principe de tout avancement, de tout dégagement. Nuit ouverte et glacée! Ah ! fin de la chaîne des
démentis.

(La quête d’un grand Être, n’est-ce qu’une pression de doigt du présent entravé sur l’avenir en liberté? Les lendemains non touchés sont vastes. Et là-bas est
divin où ne retentit pas le choc de notre chaîne.)

Êtres que l’aurore semble laver de leurs tourments, semble doter d’une santé, d’une innocence neuves, et qui se fracassent ou se suppriment deux heures après… Êtres chers
dont je sens la main.

La cheminée du palais de même que Pâtre de la chaumière fument depuis que la tête du roi se trouve sur les chenets, depuis que les semelles du représentant du
peuple se chauffent naïvement à cette bûche excessive qui ne peut pas se consumer malgré son peu de cervelle et l’effroi de ceux pour lesquels elle fut guillotinée.
Entre les illusions qui nous gouvernent, peut-être reverra-t-on celles, dans l’ordre naturel appelées, que quelque aspect du sacré tempère et qui sont au regard averti les
moins cyniquement dissimulées. Mais cette apparition, que les exemples précédents ont disqualifiée, doit attendre encore, car elle est sans énergie et sans bonté
dans des limbes que le poison mouille. La propriété redevenant l’infini impersonnel à l’extérieur de l’homme, la cupidité ne sera plus qu’une fièvre d’étape
que chaque lendemain absorbera. Tout l’embasement néanmoins est à réinventer. La vie bousillée est à ressaisir, avec tout le doré du couchant et la promesse de
l’éveil, successivement. Et honneur à la mélancolie augmentée par l’été d’un seul jour, à midi impétueux, à la mort.

Tour à tour coteau luxuriant, roc désolé, léger abri, tel est l’homme, le bel homme déconcertant.

Disparu, l’élégance de l’ombre lui succède. L’énigme a fini de rougir.

Nota. — Cessons de miroiter. Toute la question sera, un moment, de savoir si la mort met bien le point final à tout. Mais peut-être notre cœur n’est-il formé que de la
réponse qui n’est point donnée?

Et la faculté de fine manoeuvre? Qui sera ton lecteur? Quelqu’un que ta spéculation arme mais que ta plume innocente. Cet oisif, sur ses coudes? Ce criminel encore sans objet? Prends
garde, quand tu peux, aux mots que tu écris, malgré leur ferme distance.

René Char

DANS SON COL HIROND’ELLE


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DANS SON COL HIROND’ELLE

 

Des fleurs brodées en tour de cou, laissant ses rousseurs rejoindre les mouvements aqueux des vaches, je la vois épi

je m’enflamme

manière de brûler l’oeil noir des nuages

Aux cuisses de la colline elle porte les jarretelles d’autre tant

Falbalas blancs

Falbalas noirs

de l’oiseau qui toujours ramène le printemps

 

La cabane tend son ventre de bois

d’où s’échappe des frisons d’églantiers

 

Dans les montées du chemin la parole ne s’éteint, le mollet en restant rond montre un adoucissant aspect des formes

Il ne faut pas lâcher la corde pour prêter le bon vent à la baume

Jaunes vagues d’un blé qui promet portez-nous à nos greniers.

 

Niala-Loisobleu – 17 Février 2020

MARS


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MARS

Tu giboules, giboulée
Et la terre est roucoulée
De cent mille colombées.

Et la terre est en amour.

Tu giboules. giboulée
Et la terre est fleuron née
De cent mille cerisaies.

Et la terre est en amour.

Tu giboules. giboulée
Et la terre est baisoyée
De cent mille rayonnées

Et la terre est festoyée

De cent mille bourgeonnées

Et la terre est chatouillée
De cent mille germinées.

Tu giboules. giboulée
Et la terre est jouvencée
De cent mille chansonnées.

Tambour, coulour et bonjour.
Et la terre est en amour !

 

Géo Norge