LA GUERRE


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LA GUERRE

I

L’enfant vit cela
Qui envoûtait le jardin.
La guerre allait parler.
Il referma la porte.

II

Puis le silence.

On vit ce qui était plus vrai.
Les arbres forçaient la note.
Mais c’était la guerre.
Point.
Encore du mal fait au paysage.
Et un certain soleil apparut.

III

La guerre creusait.
Ce qu’elle creusa :
Une galerie noire.

Dunes noires.
Sables noirs.
Lune noire.

Ce qu’il en resta.
Une pensée noire.
Et cela vint.

Une guerre noire.
Et ce qui repartit.
Une vague noire.

IV

Il se tenait là.
Derrière les vitres.
Immobile, sans bruit.

Il demeurait là.
Dehors.
Quelqu’un.
Derrière la fenêtre.

Quelqu’un regardait.
La lumière éclairait
La guerre immobile.

V

Serait-elle venue
Sans autre ambition
Que de se prosterner
Devant lui, la guerre ?

Et faire quoi encore ?
Aurait-elle chanté et,
Sans un regard en arrière
Serait-elle partie ?

Il aurait eu peut-être
Le temps de l’écouter.

VI

Indésirables, ils vinrent.
Ils cherchèrent le silence.
Et tous les coins d’ombre.

Et ni eux ne bougèrent.
Ni les cyprès ne bougèrent.
Ni le silence ne bougea.

Seule une odeur pauvre,
La leur, circula.
Amère,
L’unique odeur.
Oui.

VII

Cela s’en prit aux oiseaux
Et ils furent cloués au ciel.

Les arbres n’eurent plus
Pour refuge que l’immobilité.

Restèrent les collines qui
Vite se couvrirent de nuit.

On ne reconnut plus rien.
L’enfant les montra du doigt.

La guerre passait là-bas
Avec ses nouveaux oiseaux.

VIII

Tout y était.
Et le regard aussi.
Route jusqu’au silence
Des plaines ensoleillées.

IX

Tant de fenêtres.
Tant de portes et quoi
Fenêtres de malheur,
Portes de malheur ?

La première si elle
Venait à s’ouvrir.
Seulement s’ouvrir.
S’ouvrir, et quoi ?

Peut-être, noir
Un regard en jaillirait.
Ou une voix noire.
Une chose aussi noire.

Et qui par les rues
Irait vous poursuivre.
Et continuerait ainsi
Jusqu’à la campagne.

Toujours fermées.
Fenêtres, portes.
Toujours le silence.
Et le temps passait.

X

C’étaient ces heures
Quand il y avait la mer
Et rien pour les combler.

C’étaient ces portes
Toujours trop accueillantes
Mais à ne pas ouvrir.

Toucher sans doute

Ce qu’on disait poursuivre.

Tendre sans doute la main.

Lorsqu’un battant s’ouvrit.
Et tout un gouffre s’ouvrit.
Tout un gouffre sans plus.

XI

Immense, immonde
Le monde autour d’eux.

Ils attendaient quoi
Plantés là ?

Ils avaient fait halte.

Et l’œil muet

Ils restaient à l’affût.

XII

Les guerriers temporisaient.
Laissaient la nuit, la neige
Les couvrir.
Puis la neige
Leur accorda une lumière
Qui provoqua leur réveil.

XIII

Son regard alla

De la table au bahut.

C’était la dernière fois.

L’enfant se détourna.

Un miroir ouvrait son eau.

C’était de l’autre côté.

Un paysage inconnu.
Il ne s’en émut pas.
Il ne se retourna pas.

C’était avant la guerre
Quand, la dernière fois
Son visage s’y fut montré.

XIV

Et il fit un rêve d’arbre.
Il était debout sous le ciel.
Les bourgeons éclataient.

Une lumière l’éclaira,

Qui l’accompagna jusqu’au soir.

Et son rêve l’abandonna.

La nuit compta les balles.
Le jour compta les morts.
On attendait la saison d’après.

XV

On les laissait avoir peur.
On les laissait avoir froid.
On les laissait blanchir.

On ne peut pas, dit l’enfant,
Alors qu’il fait si froid,
Alors qu’il fait si noir.

Mais dehors ils restaient.
On ne peut pas, disait-il.
Et rien, aucune réponse.

XVI

La guerre n’avait là rien Écrit ce matin sur la neige.
Si heureusement blanche.

Les arbres faisaient
Debout, noirs, le guet.
Pas d’autres signes.

Et le silence.
Autant
Il y en avait pour l’œil
Qu’il n’y avait rien à ouïr.

XVII

C’était cette campagne
Qu’une guerre poursuivait
De sa haine, de sa colère.

L’enfant y allait.
Il tendait la main.
Une balle y tomba.

Il leva la tête.

Il ouvrit la bouche.

Des balles y tombèrent.

Il les avala.

Resta bouche ouverte.

La guerre passa.

XVIII

Trop tard.
Les choses,
Les arbres au jardin
Avaient pris de l’âge.

Toutes les choses.
Les arbres, le jardin
Gravaient leur empreinte
Dans l’air du soir.

Se faisaient rouille.
Le temps ne faisait rien À l’affaire.
La guerre
Ne savait où mourir.

XIX

Des pas sur le sable.
Ils venaient vers lui.

Le masque lui ressemblait
Quand y explosa un cri.

«
C’était mon histoire
Qu’il voulut raconter. »

Il entendait toujours
Des pas sur le sable.

Leur marche pesait lourd.
Et les vagues se reposèrent.

XX

Il emprunta un visage.
Il se sentit regardé.
N’était que la guerre

Portait trop beau.
On pouvait en mourir.
Pas moi, disait-il.

Il eût voulu crier.
Elle avançait éclairant
La rue de son visage.

Pas moi, disait-il.
Pas moi.
Ce vide noir
Qui n’en finit pas.

Le noir ça me connaît.
Et sa lumière à elle.
Qui tombe sur la rue.

Il arriva devant un mur
Et cria.
Il cria noir.

XXI

Il y eut un cri.
Ils firent halte.

Il y eut ce silence.
La marche reprit.

Mais aucune ombre
Ne suivit leurs pas.

Il y eut du vent.
Il sema le désert.

Exténué, le vent,
Le silence eut un cri.

Et ne s’arrêta plus.
Eux, continuèrent.

Eux, continuaient.
Allaient à l’infini.

XXII

Quelqu’un s’arrêta
Devant la porte ouverte.
Y laissa une rose noire.
Eux tous le savaient.

Puis les pas s’entendirent
Encore.
Puis rien.
Eux tous
Avec cette rose à leur porte
Il leur fallut du courage.

XXIII

Danseurs et danseuses
Ils ne le furent jamais
Ayant fui le marbre.

Et ce qui demeura.
Un abîme de clarté
Creusé par la guerre.

Entrés sous l’arbre,
Oiseaux et oiselles
En surent la férocité.

XXIV

Elles furent blanches.
Puis elles furent bleues.
Puis il y eut du soleil.

Puis elles furent roses
Et remplacèrent le soleil.
Elles mirent des taches.

Rouges d’abord

Les balles furent noires.

Il allait pouvoir dormir.

XXV

La cueillette eut lieu.
On rapporta des pommes
Et de la fatigue.

On secoua la fatigue.
On mangea les pommes.
Vint l’heure du silence.

Le soleil bleuit la nuit.
On dormait et il éclairait.
On rêvait, l’œil ouvert.

XXVI

Une balle ou quoi ?
Elle tournaillait et lui :
Elle ne sait où aller.

Le garçon la regardait.
Elle continuait, tournait.
Se savait-elle perdue ?

Manquait-il des cibles
Au salon ?
Elle ne savait
Qui tuer et tournait.

XXVII

La guerre enleva son masque.
De chaque œil tomba une larme.
Le même doigt écrasa l’une
Et le même écrasa l’autre.

L’enfant regarda la guerre.
Elle n’avait pas de visage.
Il alla s’occuper d’autre chose.
La guerre garda son secret.

XXVIII

Il y avait la porte.
Il y avait la cage.
II y avait la fenêtre.

Il se tournait vers
L’une et vers l’autre.
Il y avait une guerre,
Il y avait son odeur.

Il examina ses ongles.
Le sang en était blanc.
La guerre à ses pieds
Tomba.
Elle tomba.
Lui,
Regarda ses chaussures.

Lui, regarda la cage.
L’oiseau y était.
Puis
Regarda par la fenêtre.
Il ne vit que prairies.

Il marcha vers la porte.
L’enfant s’y arrêta.
Là,
Rien de la guerre.
Aucune nouvelle.

Mohammed Dib

Extraits d’AMERS de St-John-Perse


 

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Extraits d’AMERS de St-John-Perse

 

 

Et ce fut au couchant, dans les premiers frissons du soir encombré de viscères, quand, sur les temples frettés d’or et dans les Colisées de vieille fonte ébréchés de lumière, l’esprit sacré s’éveille aux nids d’effraies, parmi l’animation soudaine de l’ample flore pariétale.

Et comme nous courions à la promesse de nos songes, sur un très haut versant de terre rouge chargée d’offrandes et d’aumaille, et comme nous foulions la terre rouge du sacrifice, parée de pampres et d’épices, tel un front de bélier sous les crépines d’or et sous les ganses, nous avons vu monter au loin cette autre face de nos songes : la chose sainte à son étiage, la Mer, étrange, là, et qui veillait sa veille d’Etrangère — inconciliable, et singulière, et à jamais inappariée — la Mer errante prise au piège de son aberration.

 

St-John-Perse

BONHEUR BÊTE


Henri Michaux

 

BONHEUR BÊTE

 

Quand donc pourrai-je parler de mon bonheur ?

Il n’y a dans mon bonheur aucune paille, aucune trace, aucun sable.

Il ne se compare pas à mon malheur (autrefois, paraît-il dans le
Passé, quand?).

Il n’a pas de limite, il n’a pas de…, pas de.
Il ne va nulle part.
Il n’est pas à l’ancre, il est tellement sûr qu’il me désespère.
Il m’enlève tout élan, il ne me laisse ni la vue, ni l’oreille, et plus il… et moins je…

Il n’a pas de limites, il n’a pas de…, pas de.

Et pourtant ce n’est qu’une petite chose.
Mon malheur était beaucoup plus considérable, il avait des propriétés, il avait des souvenirs, des excroissances, du lest.

C’était moi.

Mais ce bonheur!
Probablement, oh oui, avec le temps il se fera une personnalité, mais le temps, il ne l’aura pas.
Le malheur va revenir.
Son grand essieu ne peut être bien loin.
Il approche.

 

Henri Michaux