Un jour, un texte : Ingeborg Bachmann


ingeborg-bachmann-4c820eed-0623-4917-bec6-ca540ec2200-resize-750

Un jour, un texte : Ingeborg Bachmann

 

Gallimard publie dans la collection Poésie/Gallimard, Toute personne qui tombe a des ailes(poèmes 1942-1967 ) une somme d’Ingeborg Bachmann dans une édition bilingue, introduction et traduction de l’allemand par  Françoise Rétif. Dans un article qu’il consacre à cette parution Pierre Assouline écrit qu’« Il y a comme ça des livres qu’on guette, qu’on attend, qu’on espère ou qu’on se désespère de ne pas voir paraître à l’horizon. » Ingeborg Bachmann est une des voix les plus importantes de langue allemande du XXe siècle, trop souvent ramenée à sa seule relation avec Paul Celan. Si leur dialogue, leurs échanges et leurs confrontations fructueux ont une importance de premier plan dans l’œuvre de chacun, celle de Bachmann ne peut se réduire à cela. Son écriture toute de tension et de vivacité ne cesse encore de poser des interrogations existentielles qui n’ont pas disparu avec le siècle passé. « […] la tâche de l’écrivain ne peut-elle consister à nier la douleur ni à effacer ses traces ou à dissimuler son existence. Il doit, au contraire, en admettre la réalité et, de plus, nous la faire admettre, afin que nous puissions voir. Car nous voulons tous devenir voyants. Or seule cette douleur secrète nous rend réceptifs à l’expérience, en particulier à celle de la vérité. » disait-elle dans un discours à l’occasion de la réception d’un prix.

Die Welt ist weit und die Wege von Land zu Land,
und der Orte sind viele, ich habe aile gekannt,
ich habe von allen Türmen Stadte gesehen,
die Menschen, die kommen werden und die schon gehen.
Weit waren die Felder von Sonne und Schnee,
zwischen Schienen und Strafien, zwischen Berg und See.
Und der Mund der Welt war weit und voll Stimmen an meinem Ohr
und schrieb, noch des Nachts, die Gesange der Vielfalt vor.
Den Wein aus fünf Bechern trank ich in einem Zuge aus,
mein nasses Haar trocknen vier Winde in ihrem wechselnden Haus.
Die Fahrt ist zu Ende,
doch ich bin mit nichts zu Ende gekommen,
jeder Ort hat ein Stück von meinem Lieben genommen,
jedes Licht hat mir ein Aug verbrannt,
in jedem Schatten zerriß mein Gewand.

Die Fahrt ist zu Ende.
Noch bin ich mit jeder Ferne verkettet,
doch kein Vogel hat mich über die Grenzen gerettet,
kein Wasser, das in die Mündung zieht,
treibt mein Gesicht, das nach unten sieht,
treibt meinen Schlaf, der nicht wandern will…

Ich weiß die Welt näher und still.

Hinter der Welt ivird ein Baum stehen
mit Blättern aus Wolken
und einer Krone aus Blau.

In seine Rinde aus rotem Sonnenband
schneidet der Wind unser Herz
und kühlt es mit Tau.

Hinter der Welt wird ein Baum stehen,
eine Frucht in den Wipfeln,
mit einer Schale aus Gold.

Laß uns hinübersehen,
wenn sie im Herbst der Zeit
in Gottes Hände rollt !

 

Le monde est vaste et nombreux sont les chemins de pays en pays,
je les ai tous connus, ainsi que les lieux-dits,
de toutes les tours j’ai vu des villes,
les êtres qui viendront et qui déjà s’en vont.
Vastes étaient les champs de soleil et de neige,
entre rails et rues, entre montagne et mer.
Et la bouche du monde était vaste et pleine de voix à mon oreille
elle prescrivait, de nuit encore, les chants de la diversité.
D’un trait je bus le vin de cinq gobelets,
quatre vents dans leur maison changeante sèchent mes cheveux mouillés.

Le voyage est fini,
pourtant je n’en ai fini de rien,
chaque lieu m’a pris un fragment de mon amour,
chaque lumière m’a consumé un œil,
à chaque ombre se sont déchirés mes atours.

Le voyage est fini.
À chaque lointain je suis encore enchaînée,
pourtant aucun oiseau ne m’a fait franchir les frontières
pour me sauver, aucune eau, coulant vers l’estuaire,
n’entraîne mon visage, qui regarde vers le bas,
n’entraîne mon sommeil, qui ne veut pas voyager…
Je sais le monde plus proche et silencieux.

Derrière le monde il y aura un arbre
aux feuilles de nuages
et à la cime d’azur.
Dans son écorce en ruban rouge de soleil
le vent taille notre cœur
et le rafraîchit de rosée.

Derrière le monde il y aura un arbre,
à sa cime un fruit
dans une peau en or.
Regardons de l’autre côté
quand à l’automne du temps,
dans les mains de Dieu il roulera !
In Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967) – Traduction Françoise Rétif – © Poésie/Gallimard, 2015, pp.114-117


Dunkles zu sagen
Wie Orpheus spiel ich
auf den Saiten des Lebens den Tod
und in die Schönheit der Erde
und deiner Augen, die den Himmel verwalten,
weiß ich nur Dunkles zu sagen.

Vergiß nicht, daß auch du, plötzlich,
an jenem Morgen, als dein Lager
noch naß war von Tau und die Nelke
an deinem Herzen schlief,
den dunklen Fluß sahst,
der an dir vorbeizog.

Die Saite des Schweigens
gespannt auf die Welle von Blut,
griff ich dein tönendes Herz.
Verwandelt ward deine Locke
ins Schattenhaar der Nacht,
der Finsternis schwarze Flocken
beschneiten dein Antlitz.

Und ich gehör dir nicht zu.
Beide klagen wir nun.

Aber wie Orpheus weiß ich
auf der Seite des Todes das Leben,
und mir blaut
dein für immer geschlossenes Aug.

 

De l’obscur à dire
Comme Orphée je joue
sur les cordes de la vie la mort
et face à la beauté de la terre
et de tes yeux qui administrent le ciel
je ne sais dire que de l’obscur.

N’oublie pas que toi aussi, soudain,
ce matin-là, alors que ta couche
était encore humide de rosée et que l’œillet
dormait près de ton cœur,
tu vis le fleuve obscur
qui passait près de toi.

La corde du silence
tendue sur la vague de sang,
je saisis ton cœur résonnant.
Ta boucle fut métamorphosée
en cheveux d’ombre de la nuit,
les noirs flocons des ténèbres
enneigèrent ton visage.

Et je ne t’appartiens pas.
Tous deux désormais nous lamentons.

Mais comme Orphée je sais
du côté de la mort la vie
et pour moi bleuit
ton œil à jamais fermé.
In Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967) – Traduction Françoise Rétif – © Poésie/Gallimard, 2015, pp.136-137


Das Gedicht an den Leser
Was hat uns voneinander entfernt? Seh ich mich in dem Spiegel und frage, so seh ich mich verkehrt, eine einsame Schrift und begreife mich selbst nicht mehr. In dieser großen Kälte sollten wir uns kalt voneinander abgewandt haben, trotz der unstillbaren Liebe zueinander? Ich warf dir wohl rauchende Worte hin, verbrannte, mit bösem Geschmack, schneidende Sätze oder stumpfe, ohne Glanz. Als wollt ich dein Elend vergrößern und dich mit meinem Verstand ausweisen aus meinen Landen. Du kamst ja so vertraulich, manchmal plump, nach einem schönfarbenden Wort verlangend; auch getröstet wolltest du sein, und ich wußte keinen Trost für dich. Auch Tiefsinn ist nicht mein Amt.

Aber eine unstillbare Liebe zu dir hat mich nie verlassen, und ich suche jetzt unter Trümmern und in den Lüften, im Eiswind und in der Sonne die Worte für dich, die mich wieder in deine Arme werfen sollen. Denn ich vergehe nach dir.

Ich bin kein Gespinst, nicht vom Stoff, der deine Nacktheit bedecken könnte, aber von dem Schmelz aller Stoffe gemacht, und ich will in deinen Sinnen und in deinem Geist aufspringen wie die Goldadern in der Erde, und durchleuchten und durchschimmern will ich dich, wenn der schwarze Brand, deine Sterblichkeit, in dir ausbricht.

Ich weiß nicht, was du willst von mir. Zu dem Gesang, mit dem du ausziehen könntest, um eine Schlacht zu gewinnen, taug ich nicht. Vor Altären ziehe ich mich zurück. Ich bin der Vermittler nicht. Alle deine Geschäfte lassen mich kalt. Aber du nicht. Nur du nicht.

Du bist mein Ein und mein Alles. Was möcht ich nicht ailes sein vor Dir ! Nachgehen möcht ich dir, wenn du tot bist, mich umdrehen nach dir, auch wenn mir Versteinerung droht, erklingen möcht ich, das verbleibende Getier zu Tränen rühren und den Stein zum Blühen bringen, den Duft aus jedem Geäst ziehen.

 

Le poème au lecteur
Qu’est-ce qui nous a éloignés l’un de l’autre ? Si je me regarde dans le miroir et interroge, je me vois à l’envers, une écriture solitaire, et je ne me comprends plus moi-même. Dans ce grand froid qui règne, nous nous serions froidement détournés l’un de l’autre, malgré cet amour insatiable l’un pour l’autre ? Je t’ai certes jeté des mots fumants, brûlés, laissant un arrière-goût méchant, des phrases tranchantes ou bien émoussées, sans éclat. Comme si je voulais accroître ta détresse et avec mon entendement t’exclure de mes contrées. Tu venais à moi si confiant, parfois même balourd, tu exigeais un mot qui embellît la vérité ; tu voulais aussi être consolé, et je ne connaissais pas de consolation pour toi. La cogitation non plus ne relève pas de mes fonctions.

Mais un amour insatiable pour toi ne m’a jamais quitté et je cherche à présent dans les décombres et les airs, dans le vent glacé et sous le soleil, les mots pour toi qui me jetteraient de nouveau dans tes bras. Car je languis loin de toi.

Je ne suis pas un tissu, pas de cette étoffe qui couvrirait ta nudité, mais j’ai l’éclat de toutes les étoffes, et je veux éclater dans tes sens et dans ton esprit comme les veines d’or dans la terre, et de ma lumière, de mon lustre, je veux te transpercer, lorsque le noir incendie, ton être mortel, se déclare en toi.

Je ne sais pas ce que tu attends de moi. Pour le chant que tu pourrais entonner pour gagner une bataille, je ne vaux rien. Devant les autels, je me retire. Je ne suis pas un conciliateur. Toutes tes affaires me laissent froid. Mais pas toi. Tout sauf toi.

Tu es tout pour moi. Que ne voudrais-je être pour toi ! Je voudrais te suivre, lorsque tu seras mort, me retourner vers toi, même au risque d’être pétrifié, je voudrais résonner, émouvoir jusqu’aux larmes les animaux qui restent et amener la pierre à fleurir, de chaque branche exhaler le parfum.
In Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967) – Traduction Françoise Rétif – © Poésie/Gallimard, 2015, pp.420-423

 

Bibliographie partielle

Ingeborg Bachmann, Malina, © Points Seuil, 2001, traduit par Philippe Jaccottet
Hans Höller, Ingeborg Bachmann, © Actes Sud, 2006 – traduit de l’allemand par : Miguel Couffon
Internet

Ingeborg Bachmann – La poétesse en colère au chevet du monde malade dans Esprits nomades
I.Bachmann sur Œuvres ouvertes
Dossier Ingeborg Bachmann (par Françoise Rétif) sur Poezibao
Entre ombre et lumière : Ingeborg Bachmann, Paul Celan et le mythe d’Orphée, un article de Françoise Rétif dans la Revue des Ressources
Ingeborg Bachmann une poésie qui ne se résigne pas, un article de Pierre Assouline dans la République des livres

 

Source: La Pierre et le Sel

BORDS DE MER


 

 

 

6bbb42ba07832ad5b09ffc32673e32e9

BORDS DE MER

La mer jusqu’à l’approche de ses limites est une chose simple qui se répète flot par flot. Mais les choses les plus simples dans la nature ne s’abordent pas sans y mettre
beaucoup de formes, faire beaucoup de façons, les choses les plus épaisses sans subir quelque amenuisement. C’est pourquoi l’homme, et par rancune aussi contre leur immensité qui
l’assomme, se précipite aux bords ou à l’intersection des grandes choses pour les définir. Car la raison au sein de l’uniforme dangereusement ballotte et se raréfie : un
esprit en mal de notions doit d’abord s’approvisionner d’apparences.

Tandis que l’air même tracassé soit par les variations de sa température ou par un tragique besoin d’influence et d’informations par lui-même sur chaque chose ne feuillette
pourtant et corne que superficiellement le volumineux tome marin, l’autre élément plus stable qui nous supporte y plonge obliquement jusqu’à leur garde rocheuse de larges
couteaux terreux qui séjournent dans l’épaisseur. Parfois à la rencontre d’un muscle énergique une lame ressort peu à peu : c’est ce qu’on appelle une plage.

Dépaysée à l’air libre, mais repoussée par les profondeurs quoique jusqu’à un certain point familiarisée avec elles, cette portion de l’étendue s’allonge
entre les deux plus ou moins fauve et stérile, et ne supporte ordinairement qu’un trésor de débris inlassablement polis et ramassés par le destructeur. Un concert
élémentaire, par sa discrétion plus délicieux et sujet à réflexion, est accordé là depuis l’éternité pour personne : depuis sa formation par
l’opération sur une platitude sans bornes de l’esprit d’insistance qui souffle parfois des cieux, le flot venu de loin sans heurts et sans reproche enfin pour la première fois trouve
à qui parler. Mais une seule et brève parole est confiée aux cailloux et aux coquillages, qui s’en montrent assez remués, et il expire en la proférant; et tous ceux qui
le suivent expireront aussi en proférant la pareille, parfois par temps à peine un peu plus fort clamée. Chacun par-dessus l’autre parvenu à l’orchestre se hausse un peu le
col, se découvre, et se nomme à qui il fut adressé. Mille homonymes seigneurs ainsi sont admis le même jour à la présentation par la mer prolixe et prolifique en
offres labiales à chacun de ses bords.

Aussi bien sur votre forum, 6 galets, n’est-ce pas, pour une harangue grossière, quelque paysan du Danube qui vient se faire entendre : mais le Danube lui-même, mêlé à
tous les autres fleuves du monde après avoir perdu leur sens et leur prétention, et profondément réservés dans une désillusion amère seulement au goût de
qui aurait à conscience d’en apprécier par absorption la qualité la plus secrète, la saveur.

C’est en effet, après l’anarchie des fleuves, à leur relâchement dans le profond et copieusement habité lieu commun de la matière liquide, que l’on a donné le nom
de mer. Voilà pourquoi à ses propres bords celle-ci semblera toujours absente : profitant de l’éloi-gnement réciproque qui leur interdit de communiquer entre eux sinon
à travers elle ou par de grands détours, elle laisse sans doute croire à chacun d’eux qu’elle se dirige spécialement vers lui. En réalité, polie avec tout le
monde, et plus que polie : capable pour chacun d’eux de tous les emportements, de toutes les convictions successives, elle garde au fond de sa cuvette à demeure son infinie possession de
courants. Elle ne sort jamais de ses bornes qu’un peu, met elle-même un frein à la fureur de ses flots, et comme la méduse qu’elle abandonne aux pêcheurs pour image
réduite ou échantillon d’elle-même, fuit seulement une révérence extatique par tous ses bords.

Ainsi en est-il de l’antique robe de Neptune, cet iiinonccllcnient pseudo-organique de voiles sur les trois quarts du monde uniment répandus. Ni par l’aveugle poignard des roches, ni par
la plus creusante tempête tournant des paquets de feuilles à la fois, ni par l’œil attentif de l’homme employé avec peine et d’ailleurs sans contrôle dans un milieu
interdit aux orifices débouchés des autres sens et qu’un bras plongé pour saisir trouble plus encore, ce livre au fond n’a été lu.

 

Francis Ponge