COMME A LA RUE


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COMME A LA RUE

 

L’image de la rue se coupe au couteau d’une lame de lune embrassant le peu de façade visible

L’étai des réverbères soutient le coin de niche où se pelotonne une part de rêve

Jouets des vitrines en costume croisé, robe de mariée tirée d’un tuyau d’orgue, on va dîner chez Maxim’s, garde-moi un coin de Grande-Roue, Balthazar préfère le Pied-d’Cochon avec la soupe à l’oignon

Quand ça luit le pavé c’est que les fenêtres pleurent aux talons d’une prostituée à l’échelle de coupée du pain à gagner

Par la senteur complice du mégot et du bitume se retrouvant dans le barrio sort un glissé corporel de tango

La chair qui colle et renverse le vin sur la table fait des éclats de boule au plafond comme une illusion échafaude un levé de tête du seau

Se tenant les uns aux autres pour ne pas tomber dans le caniveau des marins sans filles aux pores chaloupent du pompon rouge

Quand le coq aura chanté les enfants reprendront le chemin de l’école en espérant que la grève annulera le transport scolaire

De quoi contredire les bons esprits qui se plaignent des embouteillages

Je laisse là ma pensée trouver la boîte aux lettres des amours heureuses en muselant le tableau noir et en retenant l’accordéon par les bretelles pour pas qu’il se jette dans la scène…

Niala-Loisobleu – 05/01/20

A Fadista
Robe noire ceinturée
Vestido negro cingidoCheveux longs noirs
Cabelo negro comprido

Et châle brodé noir
E negro xaile bordado

Monter l’avenue la nuit
Subindo à noite a avenida

Celui qui passe la juge perdue
Quem passa julga-a perdida

Femme de dépendance et de péché
Mulher de vício e pecado

Et ça devient confus
E vai sendo confundida

Insulté et persécuté
Insultada e perseguida

Par l’invitation habituelle
Pelo convite costumado

Entrez dans le café chantant
Entra no café cantanteTaquiné suivi
Seguida em tom provocante

Pour ceux qui veulent l’acheter
Pelos que querem comprá-la

Une guitare jouant
Uma guitarra a trinar

Une ombre lentement
Uma sombra devagar

Avancez au milieu de la pièce
Avança para o meio da sala

Elle commence à chanter
Ela começa a cantar

Et ceux qui voulaient l’acheter
E os que a queriam comprar

Ils sont assis à la table à la regarder
Sentam-se à mesa a olhá-la

Vieux coin et si profond
Canto antigo e tão profundoCelui qui vient du bout du monde
Que vindo do fim do mundo

C’est la prière, le deuil ou le commerce
É prece, pranto ou pregão

Et tous ceux qui l’ont entendu
E todos os que a ouviam

À la lueur des bougies, ils semblaient
À luz das velas pareciam

Dévots dans la prière
Devotos em oração

Et ceux qui l’ont un peu offensée
E os que à pouco a ofendiam

Les yeux fermés, ils ont écouté
De olhos fechado ouviam

Comment lui demander pardon
Como a pedir-lhe perdão

Robe noire ceinturée
Vestido negro cingidoCheveux longs noirs
Cabelo negro comprido

Et le traçage du châle noir
E negro xaile traçado

Chanter pour cette table
Cantando pra aquela mesa

Elle les rend sûrs
Ela dá-lhes a certeza

Pour leur avoir déjà pardonné
De já lhes ter perdoado

Et devant elle à table
E em frente dela na mesa

Comme dans la prière à une déesse
Como em prece a uma deusa

En silence on entend du fado
Em silêncio ouve-se o fado

 

DEMAIN


DEMAIN

« Demain » Le mot allait, délié, vacant,
sans poids dans le vent,
si dénué d’âme et de corps,
de couleur, de baiser,
que je l’ai laissé passer
près de moi aujourd’hui.

Mais soudain toi
tu as dit : « Moi, demain… »
Et tout se peuple
de chair et de bannières.
Sur moi se précipitaient
les promesses
aux six cents couleurs,
avec des robes à la mode,
nues, mais toutes
chargées de caresses.

En train ou en gazelles
m’arrivaient -aigus,
sons de violons-
des espoirs ténus
de bouches virginales.
Ou rapides et grandes
comme des navires, de loin, comme des baleines
depuis des mers distantes,
d’immenses espérances
d’un amour sans final.

Demain ! Quel mot
vibrant, tendu
d’âme et de chair rose,
corde de l’arc
où tu posas, si effilée,
arme de vingt années,
la flèche la plus sûre
lorsque tu dis : « Moi…. »

Pedro Salinas

Recueil “La voix qui t’est due”
Traduction Bernard Sesé
La tête à l’envers

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Mañana

«Mañana». La palabra
iba suelta, vacante,
ingrávida, en el aire,
tan sin alma y sin cuerpo,
tan sin color ni beso,
que la dejé pasar
por mi lado, en mi hoy.

Pero de pronto tú
dijiste: «Yo, mañana…»
Y todo se pobló
de carne y de banderas.
Se me precipitaban
encima las promesas
de seiscientos colores,
con vestidos de moda,
desnudas, pero todas
cargadas de caricias.

En trenes o en gacelas
me llegaban -agudas,
sones de violines-
esperanzas delgadas
de bocas virginales.
O veloces y grandes
como buques, de lejos,
como ballenas
desde mares distantes,
inmensas esperanzas
de un amor sin final.

¡Mañana! Qué palabra
toda vibrante, tensa
de alma y carne rosada,
cuerda del arco donde
tú pusiste, agudísima,
arma de veinte años,
la flecha más segura
cuando dijiste: «Yo…»

Pedro Salinas

O VIGIES PAR-DELA LES SIÈCLES


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O VIGIES PAR-DELA LES SIÈCLES

On courait

des journées entières dans les bois.
Jusqu’à ce que l’automne vienne réveiller des fracas de sabots dans les arbres,

y mettre en branle d’immenses cortèges d’aïeux

regagnant la terre avec le vent, et leurs trophées de miel

et de lumière, regagnant les profondeurs de la terre en emportant dans leurs yeux

tout le vent,

comme la goutte d’eau qui roule sur la feuille.

Et dans ce terreau, comme à chaque début

d’automne,

se formaient des cris, des blasphèmes,

et de brusques envols de blouses grises…

Et là-bas, dans la cour, le vieil instituteur : sur ses épaules un marronnier, sur ses épaules une forêt.

Et tant d’enfants,

sous le préau de sa main en visière.

Alors venait le temps

de tremper nos plumes dans la mer (oh ! la calligraphie des vagues sur les pages de nos cahiers),

le temps d’explorer les abysses.

Nous ne percevrions bientôt plus d’autre lumière que celle des poissons,

striant l’immuable nuit des profondeurs,

et ces poissons seraient des mots, et ces poissons

seraient des jeux,

dans les grands fonds du tableau noir…

Alors venait le temps d’une longue immersion,

et nous serions

les rois de vastes cités sous les eaux, les artisans de la marée, nous serions les explorateurs

des plus vieilles fatigues, des plus éblouissants naufrages.
Nous serions

dans l’histoire, avec ses peuples de squales et de poissons pilotes,

et ses tressautements de continents désamarrés, dans l’histoire avec ses guerres de boucs, et le sifflement millénaire des émissaires.

…Et tant d’enfants

dans une goutte d’eau, tant de piétinements d’enfants

dans l’averse.

Nous étions

dans tous les âges de l’histoire, l’âge du sommeil et de la craie, l’âge des sourcils froncés,

et l’âge du tonnerre.

Un grand foyer ronflait au milieu des batailles,

et au plus fort de la mitraille, chacun de nous trouvait refuge

dans le pli de son propre coude,

il y reprenait force, il y levait de nouvelles armées.

Là des sentiers s’ouvraient dans la craie des falaises, ils s’ouvraient en grand à l’invasion

de clairs matins, avec leurs pleins, leurs déliés,

et chaque jour venait ainsi s’inscrire au tableau noir.

Parfois le vieux maître grondait, et la colère assombrissait sur son visage

les lichens ;

nous comprenions alors que tout le tonnerre était venu faire son nid dans ses sourcils, et des tambours de guerre avançaient vers nos lignes,

à la tête d’une infanterie de punitions.

Tous les dix ans un centimètre de lichen, tous les dix ans

une nouvelle ride sur le front du glacier, ô sommeil, ô voyage, la terre avec ses cicatrices, ses défilés

d’ancêtres mutilés.

Tout chargés des vieilles hontes de la tribu, nous nous précipitions vers le fond de mornes vallées,

les mains pleines de profanations,

nous descendions vers le fond des vallées, perchés sur la proue des moraines, sur des sonneries de clairons.

On va toujours

voir ce que l’on va voir, on va toujours ne laisser

derrière soi que des cliquetis

d’ossements,

on va laver tous les affronts, la source sera neuve, et

nous,

nous serons grands

comme des hommes dans de la lumière, et nos grottes seront très hautes,

comme l’orage, et comme l’aube.


Et tant d’enfants au fond des grottes, tant de sentinelles attentives

au retour des chasseurs,

de ces grands traqueurs de charbon, portant dans leurs regards l’au-delà du silence.

Et tant d’enfants

guettant leurs mots comme la foudre dans la nuit,

le grisou dans la terre.

Le vieux maître nous rattachait à de longues lignées de roseaux, de blessures, à des trajectoires de pierres,

à des amendes honorables, à des destins d’herbes foulées aux pieds et à de fières renaissances.

Et sa voix nous tenait

groupés autour du feu sacré, pendant des siècles et des siècles.

On se maintenait par défi

sur les chemins de ronde des orages, la tête dans les éclairs, les pieds au centre de la terre,

pour être à la hauteur de toutes les peurs.

Et l’on

toisait le monde hostile, le monde des révérences et des gravats, on lâchait, sur les palais réels de toutes villes imaginaires, des meutes d’yeux de biches,

de grandioses raz de marée.

Et l’on mourait debout, auprès du feu sacré,

en proférant une dernière imprécation.

Il était dit déjà, et une fois pour toutes, que nous ne nous réveillerions jamais qu’au milieu des orties.

Nos bancs qui remontaient le temps, et nos pupitres

sur le toit du monde (que les hommes étaient petits quand nous les regardions de là-haut, accoudés !) ;

sous leurs couvercles : des continents, grands comme des pages d’écriture,

des fleuves en crues perpétuelles, des fleuves paressant au long des nervures du bois,

des éléphants grandeur nature, et des singes en rut.

O tour des âges

et des mondes, dans l’unique contemplation

de la feuille qui tombe.

On avait mille ans de jeunesse, on avait à nos pieds le
Tibet ou le
Gange, on avait suspendu

des jardins à nos cous,

et des peuples de serfs

venaient briser leurs chaînes dans nos mains.

Et le monde était droit, comme la pierre qui tombe de haut, le monde était

prévenant

comme est le vent qui porte le pollen,

et chacun de nous l’explorait,

dans le pli de son propre coude.

Nos pupitres et nos bancs d’école,

chevauchant

la plus légère brume, ou bien tombant de la dernière pluie,

et nos appareillages pour d’incessantes migrations, nos mouillages aussi

dans les yeux de lointains ancêtres.

Nous nous hissions en effet le long de leurs vertèbres,

jusqu’à accéder à la vue,

jusqu’aux plus hautes tours de guet

sur des îles peuplées d’oiseaux, peuplées de totems,

des pays de danse et de verroterie.

O vigies par-delà les siècles,

ô verbes au long cours… et nos poumons déployés dans les arbres.

Nous étions ibis

ou chouette, ou scarabée, et des foules d’adorateurs nous bâtissaient des temples,

nous étions l’eau, et ses sommeils,

et ses colères, nous étions faits de cette laine

qui rend si douce la clarté du ciel, et nous portions,

pour tout habit,

le linge frais de l’animalité.

Depuis son estrade,

le vieil instituteur ordonnait tous les maléfices ; quelquefois

nous partions pour des guerres lointaines, tous nos alliés étant de très vieux chênes,

il nous faudrait prendre d’assaut des châteaux bien plus noirs et bien plus fortifiés que la fureur

et que la solitude,

et nous marchions pendant des jours, en laissant derrière nous

une trace de charbons ardents, nous marchions parmi des ruines, sous un soleil toujours couchant,

comme il sied aux vainqueurs.

Et le maître, sur son estrade, présidait aux adoubements.

Jeunes guerriers, sans cesse

déjouant des embuscades de conjugaisons, des pièges de plus ou de moins,

chevaliers toujours en partance pour des croisades de grand vent,

nos territoires s’étendaient

haut, très haut, dans la nuit,

nos territoires s’étendaient très haut dans la lumière.

A jamais aux mains des étoiles !

Nous n’étions en effet de pair à compagnon qu’avec les plus hautes futaies…

Et loin, loin en nous-mêmes,

toutes les splendeurs de la mer,

pour peupler nos sommeils

et couvrir notre nudité.

Ah ! ne vivre que sur la cime, occuper tout l’espace,

comme les flammes, faire danser le silence…

La mer pour tout bagage,

l’algue et le sel, et la rondeur des pierres et la rondeur du vent,

les trésors des îles qui n’existent pas, les oiseaux propageant dans les arbres et dans le ciel et dans la profondeur de nos poitrines

l’incendie de leurs chants, de leurs ailes.
Tout l’océan, tout le jeune océan pour reposer nos têtes lasses, effacer les traces

des pas, figés par la pesanteur de trop de sang, effacer les traces des mots, coagulés par trop de sens…

Tout le jeune océan pour y poser nos fronts brûlants,

et dans les profondeurs, à jamais,

nos yeux, hors de portée des lapements.

 

Jean-Loup Fontaine

L’AUBE ÉVAPORE LE NOUVEAU-NÉ


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L’AUBE ÉVAPORE LE NOUVEAU-NÉ

Le calme désert allume le calumet de la paix

C’est un marathon en gésine

Un rossignol sur un cloaque

Du plan au point l’aviateur dessine l’Amérique à la clef

L’armure à la claque en bois

La crapule à la crapaudine

La crapaudine au crapouillot

Vole mère
Les natifs de cette région désossée

Où naquirent les fins mufles de la piscine

S’apprêtent à déserter la caserne sur pilotis

Par-dessus des plaies criantes des abîmes de malheur

Sept tamariniers croissent

Les hivers mécréants

Les nuits natatoires

Les dépêches élastiques

Pamphlet de la nature hétérodoxe

Le froid gèle les plantons de l’argent

Au crépuscule les salons se nouent en guirlande

Autour des journées alanguies

Par les chaleurs privées

Les citadins rentrent après les panoramas
Idéogrammes écrits par des entités plus mouvantes Écluse des éclats de cerveaux
Le hasard plane sur les prisons décoratives
Où l’on voit gravés les sept phantasmes des injures navigables et les huit sommeils de la potasse caustique
Le jour en porcelaine promenade
Salubre

Sur les pentes de l’analogie
Se brisent muettes trois sphères irisées
Danseuses et mendiantes
Fleurs spécieuses aux doigts joints
Les mots qui se passaient des ombres de réalité
Moururent
En expirant révélèrent leurs pères
Purs ils se sont ternis dans 3 marches rapides
Pour vivre ils se sont faits ouvriers ou boxeurs
Dans les plaines qu’habitent les êtres étoiles au centre magnétique et les arbres dont le feuillage est semblable aux poumons d’animaux exposés dans les boucheries
Les pastels de la vue apprirent à marcher
Leurs maîtres méditaient dos plantes irréelles
Qui portaient aux oiseaux les lois et les décrets
Les assassins attendent la venue des pères du langage
Un cosaque à fond de pantalon en cuir les guide
Sur les maisons où les horizons ahuris se lavent le» doigts en silence quatre princes

Attendent la sortie des cinémas

Cartilages dévastés braise des plaisirs

La foire des trésors à venir

S’est ouverte entre deux murs d’antimoine

Les quatre princes sont morts

Trente-six chirurgiens disposent au fond de leur cercueil des journaux métalliques et des bouteilles de stout

D’eau teintée la vie meurt auprès des sources

Qui languissent par le vol des oies

Pervenches des roseaux la nuit la gare

Garde étoilée étoffée de splendeur

Les épices enveloppées de manteaux caprices

Des buissons combattent avec courage

Crépitement des noires étincelles aux poudreries des

navires échappés
Place aux coffre-forts usagés meurtres des doigts

anciens
Jaguars cachés derrière les arbres de la rive
A quoi bon nager entre deux temps
Les immigrés fangeux les mégères croupissantes
Menstrues asphyxiées océaniques
Le sarcome s’effiloche

La vérole auréolée sur la guimbarde ou le fiacre
Présente à
Euler la division du fluor du brome et de

l’iode
Poinçon de l’ouvroir surcharge de l’ovaire
Les papiers de
Chine à six étages de six mille mètres

les séparent des plombs sordides où mugissent les

veaux lassés lancés à bout de bras par un boiteux implicite

A l’annonce de la-maturation de la lavande
Il s’élance

Plane et atterrit sur un baldaquin où la mort l’attend
L amour latent

 

Raymond Queneau