JARDIN DE LA NUIT


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JARDIN DE LA NUIT

 

De l’herbe restée haute en Décembre sortent des farfadets, autour des pierres la nuit enveloppe le Jardin

Je n’ai gardé des enfants qui passèrent par là, il y a et durant des années, qu’un dialogue complice. Sorte de jeu de cache-cache constructeur, leurs parents laissés à coller

Les chemins dont le départ avait eu lieu en bord de Seine, après des crochets par la mer à La Rochelle, Royan et St-Jean-d’Angély ont pris les inondations à Jarnouzeau avant de monter la butte de La Chaume

Toiles larguées autour du monde

Les mots-peints de l’écriture picturale ont remplis leurs cahiers en dépassant la marge

A base d’amour ?

Une langue universelle à l’encre sanguine

J’sais pas peindre autrement qu’avec un tapis-volant, un bout de jardin, des arbres à musique et des murs percés sur un horizon sans limites

L’automne prêt à l’hiver perd ses feuilles dans des brouillards sans prévenir

Rouge le bleu a les yeux qui piquent, la nuit je me lève le né qui pleure, dans les doigts une réponse jamais trouvée concernant l’injustice et l’incompréhension humaines, On a des réponses pour soi comme le chameau a sa réserve d’eau pour traverser la désertification en mouvement.

Niala-Loisobleu – 8 Décembre 2019

FIGURATIONS


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FIGURATIONS

 

(Nous soucions-nous encore de notre nature, ce devrait être en cherchant du côté de faits, sans doute, mais circonscrits d’une manière singulière, comme on écarte
avec douceur un buissonnement pour y fouiller à une échelle inhabituelle, celle de l’étrange ressemblance de situations telles

quand nous entrâmes dans ce petit poste douanier à la frontière patagonienne du Chili et de l’Argentine, cherché de nuit dans la boue, alors le même sous-officier
débonnaire et aux aguets, les mêmes tuniques salies dans la pièce de bois enfumée par le poêle, le même soulagement après les vérifications officielles
sous les cartes et photographies épinglées, notre réserve un peu anxieuse et gaieté un peu simulée, empressement un peu excessif, et la circonval-lation de même
nuit bientôt réduite et déportée en longues files de captifs à chemises grises par l’est

quand nous entrâmes, sur l’autoroute de Baltimore, dans le même restaurant assombri avec ses passagers semblablement dispersés aux recoins, à voix basse, attentifs aux
arrivants comme aux signes de la fin du monde, alors cette lente concrétion du laps pareil à tout autre en train d’échapper comme les poissons invisibles à ceux qui
pèchent en l’eau interdite de l’autre côté du temps uniforme et brillant et nulle prise ne comblerait une espérance énorme : (jeu de la différence
repassionnée dans la chasse entre l’imprenable et le geste procure un calme inapaisement le nôtre de sorte que par la proie toujours rare, allusion au dénouement, ce temps est
souvenir et le savoir est songe) ; alors le même contentement à s’abriter de la pluie, à se restaurer encore une fois entre amis, la même fois unique, le sentiment sur cette
rive ni espoir ni désespoir de frôler d’une ligne jetée encore le symptôme de ce que Proust dernier peut-être appelle une essence, dans la même tendresse pour
cette distance, douce et implacable surface, entre nous qui mangeant parlions de rien d’aucune manière capitale et le leurre de vérité d’un moment figuré par lui-même,
comparable en tout point de son cours à soi :

chérissant la déception, résignés à cette récompense qu’il y ait abri ainsi dans le monde multiplié de l’insignifiance possible, qu’elle soit devenue notre
demeure à chaque méridien

quand les paumes en or de l’heure de Cologne s’ajointaient, l’oiseau machinal progressait sur les bords, fleuve et voie cours à cours son corps fat son corps vif, jeunissaient les visages
autour de nous, la pelleteuse saccadait sur les berges, le Rhin entraînait l’aube dorée du temps, son corps lent son corps lourd se croisaient cours à cours

quand, passé le graphique Manhattan des crises sur le ciel (d’un coup lisible les chutes les pointes sur le ciel, le bilan d’Amérique apposé bétonné sous la lune
grêlée comme une balle de golf, le gong heurté par les productions Rank) la taverne à poissons sur les docks, reflets de l’East-River sous les piliers des routes, la
violente saleté des trottoirs, le bitume cloqué des avenues où sous les couvercles de fonte bout le sous-sol des Açores, et la foire sur la route de l’aéroport où
les écarts sont devenus inoffensifs, Locus Solus où les Hopis, les Dogons rejouent d’une manière douce et vidée les mêmes danses, terre exsangue, léthargique,
assourdie, asile où le dément rejoue son psychodrame indolorisé

(quelle perversité ce fut la domination de blancs sur la richesse neuve au blason d’épices, l’inépuisable mine à ciel ouvert, les esclaves femmes odoriférantes et les
fruits; leur nonchalance parmi les choses incroyables, bleues-or-noires-chaudes, nues; l’assouvissement de tout désir aussi élégant et direct que se pencher à la source pour
y boire avec ses mains, sourire à cette femme, longer ses hanches noires avec les mains sans secret, et diriger la force vers un service; quel règne sur l’autre côté de la
terre, avec son verso de nostalgie comme un très lent cancer, et peut-être les peintres ont ce plaisir désuet, doux, devant le modèle qu’ils aiment vaguement, laissant
mûrir sa nudité pendant des heures, et, plutôt que la lutte à peau nue, cette transfusion car voici une négresse qu’il conviendrait de poser sur un socle et longuement
dessiner, longuement aimer de peinture; peut-être non moins, est-ce un amour de ce type que nous continuons de rêver d’entretenir avec la « nature », et la femme le
modèle, le redoublement, la perle noire de cette attirance qui rêve d’être entourée par de lents modèles, comme Baudelaire incliné j’imagine demandait à
Jeanne de vaquer dans sa nudité

de ce corps aimer comment jusqu’à l’écorché les nervures les pétioles la veine ouverte reconnaître l’éventré de ce ventre le sang comme une eau de novembre le
lichen des os aimer l’agrandi d’aréoles les pores déserts veiller le scalp et l’orteil les lombes gras comme un plat le cadavre fragile Pévasement des humeurs le dicton
fétide de la bouche la série des oreilles l’horripilé la céramique du derme refroidi

— noirs, je désirai un poème pour vous, mais en quelle langue, votre mélancolie, votre diversité, comme si vous n’étiez pas fixés dans l’espèce, mais
d’argent, de roux, d’ébène friables comme les fleurs jaunissent, dérivent tel un genre littéraire, à Chicago où les blanches pourrissent par les seins, lentisques,
chapeaux, gencives, variqueuses, jalouses des femmes de Matisse dans le salut bleu de leurs membres, it used to be a sea of grass but now le fibrome de votre aire

car la terre hésite entre les deux terres, étroite langue entre la haute terre du Phédon et la berge des cruels : ce détroit aux oiseaux enciellés, de mon vivant
persistante clairière, l’insignifiance de cette sortie, de cette montée, descente, de cette halte où s’abrite l’amitié spacieuse, au moment où nous entrâmes chez
le fripier de Valparaiso pour changer les dollars, entre les phrases nous feuilletions doucement ces chemises, ces pantalons

autant d’espaces que les choses! Miracle en pains en pans en poissons en couleurs Sa Multiplication; qu’il est chute de lui-même, se prit en plis en nappes en pommes en marteaux, tables,
se cassait aux coins se moulait aux conduits ruissela chaise stalagmisa fleur : le vide passant ici traça bouteille noire, un joueur une goutte un cheval, ça ramifie palmes seins
palmiers drapeaux dentelles philodendrons chemises pantalons

insignifiant qui est le mémorable où nous apparentons, nous repartons sans autre férule que de mots qui font un bois dormant, ce roncier, ce taillis, ce désert, la
connaissance de quoi, puisqu’il n’y a pas congrès pour cet aveu, ce qui nous ruine, ce fin silence toujours recouvert reclus à la maison comme les recluses de province enfermées
trente ans sur une litière de femme laissée à la maison, mais ne faudrait-il pas que le scandale éclate, comment

comment passe le temps, il passe ici ainsi, par une longue île de haies, par un hongre au pré, un cyprès, traînant, longeant les passes de buissons, l’espace de
désœuvrement pour l’œuvre, le monde loin du monde, le centre du caillou non moins présent moins absent que celui de la terre

repère fini mais fui comme une femme aimée, ce livre qui passe, Nô d’unevérité déjà déniée en pensant aux possibles, giration chaude au centre
« l’estomac », plexus pivot de l’alerte qui s’émeut corps de ce qui surviendrait ardente annulation du double désir de planter la tente sur ce Thabor et de quitter tout pour
aller à tout, tandis qu’entre en opposition au viscère la fleur de Van Gogh, l’herbe descend vite à la mer à côté des tempes, la lecture descend le rapide des
signes, le linge jappe, fuir à vide déferle ce matin

où tout est attaché sauf le vent, qu’on ne voit pas, qu’on entend; les herbes, le chemin, les cailloux, les troncs, les poteaux, les cimes, les maisons, les lignes —
attachées à la glèbe; le vent est de passage, non visible, le bruit là nettement détaché de toute montre, bruit pour tous assoiffés linges, branchages qui
s’étirent s’exhaussent se tendent vers son lit, la rumeur est là dense rt fixe à la manière du fleuve passant elle varie comme le ciel comme l’eau dans un cours, lieu berge
de la coulée qui gronde pour autres que les yeux, débit du non-visible le seul qui bouge il fait pivoter l’ensemble, donne un axe tout gire sous le nord-est ou le nord il
boussole

Ithaque le matin reconnaissant, dehors qui est le dedans par les façades redressées plus réelles que leurs loges, la place de pavé, ia foule des arbres prétendant,
l’air invité quand pareil aux ouvriers les bourgeons changent lentement les contours, l’allégresse de n’être rien, errant hémisphère pour l’avance oisive avec le geste
du travail qui rend le monde à l’invisible par moitié au verso de mémoire : poème? nulle allitération d’odeur, mais qu’une phrase ébranle, comme un cuivre le
musical, la langue, c’est à chaque fois l’invention de viole pour l’audible ou de triangle ou de hautbois

un grand clapot des mains dans le lexique, arrose-nous, mais l’image m’arrête des cuves d’eau noire au fond du Trianon, quelle surprise l’obstacle sans bouche, la pensée de l’autre
devenue pierre. Sillage dans la langue et cap sur l’agora des biens, le poème triangulaire comme une figure d’octroi émet la position : Reverdy se règle sur ce qu’il a en vue
pour le chef-d’œuvre de mots dans la soufflerie; le chardon mauve comme la mer anémone… ô folle déclaration d’amour à cette langue! Elle a reçu son territoire,
elle est d’ici où la fleur cyanosée qui repère la mer défilante accroche les mots qui la frôlent, et transforme en sa gloire ce qu’elle touche, j’aime voyage insalubre
comme une île, et lacustre comme un lac éteint, il est à respecter des choses que les r.iots ne nomment pas mais qui les gagent, accords de ressemblance oblique, immortelle et
tourbe, la vraie leçon qui est fable, les tendres emblèmes je déraisonne et comment se rangent malgré nous le mauve l’impair et cet animal, ô voyelles
généralisées, liberté que nul autre ne peut prendre le temps même au vol imploré bat d’aile noire d’oiseau dans le soleil, le jusant me laisse à cette page
épuisée, le sang contre la falaise interne et le roc referme le capot de la mer; là vivre limitrophe s’esquisse; je me suis tu longtemps Madame et vais encore — plaider
comme la mer; silence où passent de longues pages, ressac avant le testament avant le testament contractons la dette

Michel Deguy

LE SCENARIO


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LE SCENARIO

Cri perçant du cacatoès dont l’aile blanche éclate au premier plan ; la porte expulse Kane ; le visage, la voussure, comme un poing, fermés sur Rosebud.

En même temps, là-bas, au fond, bien au-dessous

La calme commissure d’écume de la mer ; colère de l’oiseau, paix de la vague, entre elles passe Kanc où s’apaise la colère ; il unifie la mer et l’oiseau.

Trace de vision, vestige du passage vertigineux du présent, le poème ne serait-il pas scénario d’une manière essentielle ? A côté du poème il appartient au
cinéaste d’inventer, dans la trouée ouverte par celui-ci, la vision amie du texte, capable de l’escorter de son battement d’ailes. Le cinéaste lâchera les oiseaux qui
conviennent. Il faut et il suffit que de pures visions se succèdent, déconcertant à la recherche d’un concert plus secret. La main du cinéaste imitera celle de l’aveugle
inventant sa roule, dont l’imprévoyance se fraie doucement passage dans son espace au-dedans de l’espace. 11 ne contemple aucun repère, et tâtonnant s’oriente sur l’obscur
pressentiment qui le guide.

Très tôt l’enfant va au cinéma ; il entre dans la chambre noire, seul avec cent solitaires, et suit comme avec les yeux intérieurs une sorte de rêverie aux tons
funèbres. Il retourne voir Heathcliff pousser éperdument son cheval sur les murs bas des moors, et parmi la bruyère venteuse promettre au visage aigu de Merle Obé-ron
son amour lâche et parfait.

C’est un travail de poésie. Il y apprend à voir : les dialogues violents et maladroits ; le désordre qui se change en destin ; le regard investi dans son paysage partiel ; la
présence perpétuelle du corps ; le chant de la profondeur ; tout ce qu’il faut délaisser pour agir; l’étran-geté du héros à sa propre histoire ; le bruit et
la fureur étouffant le sens qui se cherche ; la précession de la parole sur la pensée ; le silence insolite des choses pendant la gestation d’on ne sait quoi ; profusion qui ne
comble pas la soif qu’elle creuse…

Le film correspond à notre besoin de contemplation ; il peut nous offrir ce que le regard désire contempler mais n’y parvient presque jamais sans l’œuvre. En nous un pouvoir
d’attention que rien de discursif ne peut combler, mais seul l’excès de l’alcntour. L’intuition réclame sa part.

Frustré de rien rencontrer pour ce regard l’homme laborieux s’ennuie incessamment ; béante en nous toujours la soif de béatitude, elle attend son plein de déception.

Lieu : la terre.

Acteurs : l’humanité, c’est-à-dire à chaque fois la foule innombrable, lyncheuse et suicidaire.

Intrigue : ce qui se trame contre l’homme. « Le mouvement en profondeur de l’ébranlement mondial que nous vivons heure par heure. »

A Paris, des chirurgiens ruisselants et masqués élargissent des aortes d’un mouvement d’ongle parfaitement mécanique et parfaitement intelligent ; dans le froid de la nuit,
l’observatoire du Mont-Wilson entrouvre sa coquille et des savants emmitouflés scrutent à des milliers d’années-lumière l’explosion des mondes ; dans la forêt
panaméenne, le shaman accroupi sous le hamac où geint la femme cuna exhorte la déesse muu et ses filles à libérer la parturiente ; en plein Aurès, le jeune
factionnaire frissonnant guette parmi le cailloutis l’ombre du fellegh, rêvant aux rues de son village où son enfant lui prend la main…

Attention : il ne conviendrait pas de travestir simplement nos postures sous un nouveau plumage de printemps à porter au compte d’une ultime fantaisie de la nature, d’une mue
inévitable « étant données les conditions historiques ». Il s’agit de dérouter tout entomologiste, tout sociologue. Dérouter, c’est célébrer
l’arrêt sur la route, un lieu-halte hors de tout le processus — un seul lieu tel : l’art. Et si le savoir ne sait qu’épingler le présent dans le fichier des causes, il
faudra s’en méfier, confier l’esprit à la distraction.

Il y aurait à imaginer de grandes ruptures, un langage surprenant qui sème le soupçon, propice à la liberté.

L’art, pour couver l’éclosion d’un être dressé à la lisière du jour, docile aux lois du séjour, mais étonné de l’énigme, et plus fort à cause
d’elle que toute violence, apte à briser en lui la haine, à écarter pour son frère la pesanteur.

 

Michel Deguy

PARTIR


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PARTIR

Partir

S’il vient sauras-tu le prendre le navire annoncé par les

cinq océans

Sauras-tu éviter les vagues qui viennent mordre le rivage

L’écume dans la gueule blanche à faire reculer la nuit

Pour que le jour ne s’achève jamais

Pour que tu ne te reposes plus

Il y a tant à faire sous le soleil

S’il vient sauras-tu l’ennoblir ce bateau

Décroche un croissant de lune

Et voici une coque longue et fine comme une goélette

Taille quelques rayons de soleil

Et voilà un fier trois-mâts qui relève la tête

Saisis une étoile filante en vol

Et tiens bon la barre aux cinq épines de lumière

Déchire la queue d’une comète

Et mets toutes voiles de feu dehors

Vers le
Nord

Au pays des couleurs bleues où la neige est blanche

Où les troupeaux de rennes traversent les vallées qui

descendent dans les fjords

Nous donnant la mer à la bouche

Vers le
Nord où vagabondent les poésies

Qui nous entraînent dans les pays du beau et du bon

Pars comme se baladait le nain sur l’oie sauvage

Tu prendras le premier oiseau qui dépliera ses ailes devant

ta maison

Ses plumes racontent que dans le froid il y a une odeur de

cheminée

Une main qui désire la tienne

Des moufles en laine de toutes les couleurs qui galopent

sur la prairie

Écoute le chant des bâtisseurs de cathédrales

Leurs voix maçonnent des fenêtres dans nos cœurs

Leurs mains nous montrent les épaves des châteaux de

sable

S’agenouillant à la marée

Implorant la princesse à la robe d’écume

Pour qu’elle revienne du nouveau monde

Nous raconter des histoires à dormir debout contre la vie

 

Yvon Le Men