GRAND-BOULEVARD


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GRAND-BOULEVARD

On a placé les têtes dans le panier d’un arrêt de mort

la foule se marche dessus pour être au bord

Une nourrice réclame une bière en vociférant violemment de la poitrine

Et pendant ce temps-là dans la cour de derrière une maîtresse fait chanter les enfants en choeur. Le sien posé sur le lutrin par un vampire

Des ouvriers au chômage prêts à tout pour conjurer le sort passent sous l’échelle sociale  pour s’inscrire à un stage de DRH

Mais au jardin public une fille de joie sans voile tient la barre à elle toute seule sur le pont du kiosque à musique pendant que l’artiste-peintre en résidence solitaire remballe sa poésie et son goût de vivre qui n’intéresse personne

Âme que veux-tu ?

Un mur comme à berne l’un.

Niala-Loisobleu – 1er Novembre 2019

 

 

TOUS SEINS


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TOUS SEINS

 

Ma Douée

se jetant du buste

en bouée

m’attrapa par la quille

Le rail d’Ouessant en plein trafic de con plaisance

est-il pire qu’une SNCF en mal de traverses ?

Rappelles-toi Barbara

le putain de temps de ce jour-là au bleu de Brest

J’ai retrempé la rue de Siam au coeur d’un n’aime

à la crevette pour m’arrimer à ton pore

Reste ouverte au soleil

Sans besoin de supplique pour être enterré dans cet enclos

jardin  à pigeons et bac à sable de nos petits-enfants

 

Niala-Loisobleu – 1er Novembre 2019

 

 

 

 

 

LE LIVRE DES MORT


Philippe Jaccottet

 

LE LIVRE DES MORTS

 

Celui qui est entré dans les propriétés de l’âge, il n’en cherchera plus les pavillons ni les jardins, ni les livres, ni les canaux, ni les feuillages, ni la trace, aux
miroirs, d’une plus brève et tendre

main : l’œil de l’homme, en ce lieu de sa vie, est voilé, son bras trop faible pour saisir, pour conquérir, je le regarde qui regarde s’éloigner tout ce qui fut un jour son
seul travail, son doux

désir…

Force cachée, s’il en est une, je te prie, qu’il ne s’enfonce pas dans l’épouvante de ses fautes, qu’il ne rabâche pas des paroles d’amour factices, que sa puissance usée
une dernière fois sursaute, se ramasse, et qu’une autre ivresse l’envahisse!

Ses combats les plus durs furent légers éclairs

d’oiseaux, ses plus graves hasards à peine une invasion de pluie ; ses amours n’ont jamais fait se briser que des roseaux, sa gloire inscrire au mur bientôt ruiné un nom de

suie…

Qu’il entre maintenant vêtu de sa seule impatience dans cet espace enfin à la mesure de son cœur; qu’il entre, avec sa seule adoration pour toute science, dans l’énigme qui
fut la sombre source de ses pleurs.

Nulle promesse ne lui a été donnée ;

nulle assurance ne lui sera plus laissée ;

nulle réponse ne peut plus lui parvenir;

nulle lampe, à la main d’une femme jadis connue,

éclairer ni le lit ni l’interminable avenue :

qu’il veuille donc attendre et seulement se réjouir, comme le bois n’apprend qu’en la défaite à éblouir.

II

Compagnon qui n’as pas cédé dans le souci, ne laisse pas la peur te désarmer en ce hasard : il doit y avoir un moyen de vaincre même ici.

Non plus sans doute avec des chèques ou des

étendards, non plus avec armes brillantes ou mains nues, non plus même avec des lamentations ou des aveux, ni avec des paroles, fussent-elles retenues…
Résume tout ton être dans tes faibles yeux :

Les peupliers sont encore debout dans la lumière de l’arrière-saison, ils tremblent près de la rivière, une feuille après l’autre avec docilité descend,
éclairant la menace des rochers rangés derrière.
Forte lumière incompréhensible du temps, ô larmes, larmes de bonheur sur cette terre!

*

Ame soumise aux mystères du mouvement, passe emportée par ton dernier regard ouvert, passe, âme passagère dont aucune nuit n’arrêta ni la passion, ni l’ascension, ni le
sourire.

Passe : il y a la place entre les terres et les bois, certains feux sont de ceux que nulle ombre ne peut

réduire.
Où le regard s’enfonce et vibre comme un fer de lance, l’âme pénètre et trouve obscurément sa récompense.

Prends le chemin que t’indiqua le suspens de ton

cœur, tourne avec la lumière, persévère avec les eaux, passe avec le passage irrésistible des oiseaux, éloigne-toi : il n’est de fin qu’en l’immobile peur.

Offrande par le pauvre soit offerte au pauvre mort :

une seule tremblante tige de roseau cueillie au bord d’une eau rapide ; un seul mot prononcé par celle qui fut pour lui le souffle, le bois tendre et l’étincelle; un souvenir de la
lumière tout en haut de l’air…

Et que par ces trois coups légers lui soit ouvert l’espace sans espace où toute souffrance s’efface, la clarté sans clarté de l’inimaginable face.

IV

Ces tourbillons, ces feux et ces averses fraîches, ces bienheureux regards, ces paroles ailées, tout ce qui m’a semblé voler comme une flèche à travers des cloisons
à mesure emportées vers un but plus limpide à mesure et plus haut,

c’était peut-être une bâtisse de roseaux maintenant écroulée, en flammes, consumée, la cendre dont le pauvre frottera son dos et son crâne après le
passage des armées…

Seule demeure l’ignorance.
Ni la mort,

ni le rire.
Une hésitation de la lumière

sous nos tentes nourrit l’amour.
La nourricière

approche à l’est : au petit jour un homme sort.

V

Mais si ce dont je parle avec ces mots de peu de poids était vraiment derrière les fenêtres, tel ce froid qui avance en tonnerre sur le val?
Non, car cela encore est une inoffensive image, mais si la mort était vraiment là comme il le faudra une fois, où seront les images, les subtils pensers, la foi
préservée à travers la longue vie?
Comme je vois fuir la lumière dans le tremblement de toute voix, sombrer la force dans la frousse du corps aux abois et la gloire soudain trop large pour le crâne étroit!

Quelle œuvre, quelle adoration et quel combat l’emporterait sur cette agression par en bas?
Quel regard assez prompt pour passer au-delà, quelle âme assez légère, dis, s’envolera si l’œil s’éteint, si tous les compagnons s’éloignent, si le spectre de
la poussière nous empoigne?

VI

Au lieu où ce beau corps descend dans la terre

inconnue, combattant ceint de cuir ou amoureuse morte nue, je ne peindrai qu’un arbre qui retient dans son

feuillage le murmure doré d’une lumière de passage…

Nul ne peut séparer feu et cendre, rire et poussière, nul n’aurait reconnu la beauté sans son lit de râles, la paix ne règne que sur l’ossuaire et sur les pierres, le
pauvre quoi qu’il fasse est toujours entre deux rafales.

VII

L’amandier en hiver : qui dira si ce bois sera bientôt vêtu de feux dans les ténèbres ou de fleurs dans le jour une nouvelle fois?
Ainsi l’homme nourri de la terre funèbre.

 Philippe Jaccottet

Des mains – Jacques Bertin


Des mains – Jacques Bertin

 

Des mains
Pour partir au long cours
Comme des cheveux
Ou comme la vie
De belles mains
Sur la page ou la peau
De belles mains
Des mains de noblesse

Des mains
Comme sont toutes les mains

Des mains
Comme des veilleuses
Dans l’ombre naissant
Allant et venant
Des mains de lingères
Des mains
Comme veillant, les mains de mère

Des mains
Qui creusent des sillons
Dans la vie sans ombre
Des mains aveuglément
Qui suivent une passion
Des mains pour bâtir la maison
Comme mon père

Des mains
Comme des foules de mains
Qui viennent donner la main
Des mains
Comme des foules de mains
Appelant l’espoir et l’eau vive
Des mains
Comme des troupeaux de mains
Longeant la rive
Et t’accueillant dans ton lendemain
Sans limite

Des mains
Traçant les signes du pardon
Et puis se cherchant
Comme des paroles d’abandon
Des mains
Comme des voiles pour partir loin

Des mains
Comme des voiles pour partir loin, loin
Avec des yeux d’enfant dans l’horizon loin, loin
Des mains
Pour mon amour loin
Des mains pour ramener l’amour à la raison
Et le vagabond à la maison

Jacques Bertin

 

DIX ASSEMBLAGES


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DIX ASSEMBLAGES

 

Assemblage de dents, de paille, de laine,

de débris de mors noir

qu’un travail exténue, de tessons.

Colle et encre, ensemble,

gardent l’odeur inouïe,

le nœud mou de l’ongle

et ce que tient l’haleine:

des taches de bleu

sur les mots malades.

Assemblage de pattes et d’allumettes,

de rotules et d’objets en étain,

déchets de jarres, de nerfs,

anciens croûtons de pain.

Haute salive où demeurent

la colère injuriée,

la fille, la bonne bouche.

Et les lèvres sans odeur,

le pouce les touche, les enduit

d’un onguent aveugle.

Assemblage des grains et des insectes,

des œufs et des filles,

des écoles et des sucres.

L’oiseau, la statue malade,

l’eau de pluie sur l’épaule

où vit le nerf blessé

achèvent l’histoire.

La laque blanche

dort dans l’hôpital.

Assemblage des jargons et des billes

quand les socs, les sources,

les outils à portée de la main

blessent les membres ou les branches,

prennent la craie

à hauteur des gencives

et donnent à mon épaule

un fardeau de citrons.

Assemblage du gel et du courre, de la femme assise et de l’arbre mort.
Le poing serre les phalanges.
Têtue, la vitre.
Hagard, le pâle désastre où la fille, la gencive ont la bête en elles, comme un désarroi.

À présent, texte ou texte
Déchets d’un plomb gris pâle.
L’écriture est métallisée, plus grise encore ou corail.
Décès du levier, du geste.
Assemblage de la matrice et de l’encre, de la sève pour tout dire, et du bruit qui s’arrête.

Assemblage des poutres et des haleines,

des mains de l’un, des pieds de l’autre,

des becs et des cheveux ;

les loutres et les verges

ont l’élan pour elles,

meuvent le feu aveugle

et le feu qui voit.

Seront ensemble

doigts et ciseaux.

Assemblage des chemins et des pas,

des pierres pillées, des fruits volés.

Bruits d’épines ou d’armes blanches

quand cesse tout frisson

sous la cagoule, sous la paupière.

Fracas de griffes et de tonneaux.

Les vêtements perdus,

en leur souffle, en leur silence,

cachent des gaines, des aisselles.

Assemblage du mot «langue» et de l’organe lui-même, dont la sourde ablation demeure incertaine.
Rien n’arrache l’haleine.
Et l’odeur du givre, cette maison l’enfouit dans le sel ou l’armoire, dans les vêtements usés du père et du fils.

Assemblage des muscles, des papiers,

des goûts et des gels,

des laines que l’œil choisit,

des herbes à la vie facile.

Assemblage de la jambe et de l’aine

où la main contient

le corps, la légende.

Un œil de papier dort dans l’œil.
L’encre est le corps dont on sait le chemin, dont le bleu dit l’absence.
Ici naît le vin que la neige arrondit que ma parole emporte en saccage infini.

La maison n’est pas la bouche : pourtant les dents cassent comme verre.
Voici d’autres denrées : guêpes, lorgnons, papiers, ancien gel de pommes, odeur de puits qui rôde.
Le sang en poudre serre le poignet.
Les femmes frottent l’acajou étouffé.

Les voisins perdent la langue.

Je vole le sommeil

du tambour, de la chèvre.

Combien de doigts les mains

ont-elles ?

Les bras tombent

quand le jour s’éveille.

Épaule au nom d’épaule, épaule où se cache le sang pour dormir, la fille te touche et te voilà semblable à l’épaule du vin que le sommeil brise.

Habiter en soi-même demande patience et clarté.
Où sont les vins, les vêtements?
De quelle pluie attendre bonté de fille, de voyage ?
Demeure allongé, demeure, couvert d’empreintes, de traces, comme un fardeau léger dans ton sommeil de verre.

Déjà nous attendons juin, et que les rixes craquent, ensoleillées comme tant d’autres appareils du corps: les yeux dans leurs loges, gloutons et sereins, les dents d’aix, les
sûres traces de doigts sur la jambe, entre les cuisses bleues-belles, longues du feu tapi.

Éclate le verre :

sourds et bègues, les arbres

et les donjons où dort

le pantin sûr de son venin ;

nulle masse n’est morte.

Déjà les filles les plus lentes

prennent d’assaut la chambre

De temps en temps hurle

un train de voyageurs.

À ce qu’on dit

je préfère

ce qu’on ne dit pas :

calebasse sans vergogne:

cette chambre oscille.

Les doigts mis à l’épreuve;

rouet blanc

de la main enroulée,

va et vient l’allongée ;

dans le poing s’engouffrent

les nerfs du jardin.

Pétrie, la rose embellit

mon odeur,

pétrifie prunelles et jambes

et déjà la voix longe la voix,

la voix perd ses ongles.

Les lilas, les nerfs la main les touche; la maison dans le poing serre les vieux habits.
A présent, l’embellie, la jambe exacte.
Et tu respires sans y penser.

Les revêtent, les aiment.
Le sang imbibe chacun d’eux.
Chacun d’eux loge l’autre quand dort la voix, quand le verre mince arrondit l’œil, caresse le camarade.

Tu demeures vigoureux quand les dents mordent la vitesse nouvelle des têtards nombreux, des pâleurs d’oxygène.
Ah !
Tu perds l’ouïe, tu plonges dans ta main (souvenir d’ivraie, de suc !).
Voici l’eau mûrie, la verte innocence, et laisse le corps assembler la neige !

.. et dans la vieillesse, et pâle.

De temps à autre un mot

plus bleu, comme vide,

et qui veut dire

le sang léger à la tête,

ou le froid très clair

qui saisit l’haleine

et brise le coude…

et, parlant bas,

parlant très bas,

les vitriers de lin.

… et le pouvoir des muscles

engrange la chaleur

dont tu sais la bonté.

Dans toute la pupille

elle verra le pays,

les outils, les merveilles.

Mais ne dis pas le nom

des os et des vallées.

Garde pour toi

la longueur déchirée

de la main sur la jambe.

… du corps joint à celui qui part, qui revient vers lui-même ou qui s’endort croyant voir les objets, les muscles, les petites maisons serrées l’une dans l’autre, ou les doigts
fidèles qu’on oublie, qu’on jette loin de soi…

Dans ta vision, l’encrier

bleuit pupille et paupière,

chats d’Espagne.

Tel opticien de papier sourd

frappe la main,

ferme la fenêtre.

Tu traverses l’obscurité

où l’œil meurt au centuple.

Sois toi-même pantin : touche la très sainte glaise, offre à qui t’aime doigts ou coquilles.
Il faudra caresser torse et jambes.
Arrondis le sang, la sève et bois cidre en
Espagne dès que l’ombre est fragile, dès que monte à la tête l’odeur de bleu moulin.

Les marchands d’almanachs sont amis des merciers : c’était à
Liège en 1602.
Boiseries croulent et tout n’est que poussière; pousse en avant les bras : le noir te mange et c’est l’hiver, l’enfance à facettes.

Tu es de bon renom : l’odeur des pommes te plaît, tu caresses l’âtre et la vitre…
Afin d’obtenir douceur tu parles à voix basse.
La maison où tu loges est fourrée de papier : tu dois t’en souvenir : fabrique seaux et bouteilles, dors, tu dors, meunier de vin, pouce du pont des
Arches.

Corps disloqué puisque

nerfs disent nerfs,

jambes, jambes.

Corporation bleue des citrons,

des touches volées, des sucreries.

A-t-on donc sucé

le sang des merciers ?

Obéis à l’agneau.

Celui qui vend du cuir

ne peut qu’être benoît.

Quand le bras dort,

la jambe allonge le sang,

la cheville s’appelle
Mathilde,

coupe le sommeil.

Le pied court.

Plus que jamais le pouce

est fourbe et gourd.

Si l’épaule t’appartient,

lève le bras : main,

te voici transparente

dans le commerce du sommeil.

Chaque empreinte

est, sur la langue,

tampon sourd de salive.

Sois sommeil enseveli, sois enfant très mince ou feu jaloux : maison vole ou réveille le pouls pâle et glacé.
C’est l’Amblève qui parle et le moulin qui rit : le corps fait boule, rondeur de sud, se coule en la clarté d’un voleur aveugle.

À bec pointu, langue dodue.

J’ai, dans mes longs poils,

un objet de ténèbres,

la douille de l’œil.

Mes griffes, mes lèvres

ont la douceur obscure,

ont la douleur aiguë

du miel, du dard.

Les femmes frottent les coqs,

les gens couchés dans l’herbe.

Sûr disciple du citron, cède à l’œuf ta rondeur, enseigne aux tambours le cri du coq.
Et le village et l’épaule vivent en commun.
J’étais sur le point d’être nerf, vacarme.
Attends :

la voix replie ses ailes, dort de tous ses a, fait la jatte engourdie, le héron sur un pied.

Mai, comme l’hiver, sans grave courroux, prend les vitres, les gares.
Avons-nous serré filets et tas de noix dans les greniers ?
C’était, vous dis-je, la liqueur pâle à la bouche, qui amincit le corps.

Faits observés :

chemin de mains et de papiers,

va-et-vient de pupille,

de doigts le long de doigts,

fontaine dont on ne boit

ni l’herbe, ni la langue

(y passe le feu glacé

des cerises, des sifflets !).

La maison d’aujourd’hui

contient le sang aveugle.

Profusion de pattes : voici l’herbe arrachée; le patient s’affaiblit dès que l’aveugle entre dans la maison menue.
Projette salive.
Nomme

avalanche d’haleine ou pression de pouce.
Quel vaincu saisit la soie métallique entre les paupières ?

Plan d’attaque :

verre ou casse-cascade,

enfin, les merveilles, les monts

dont nous sommes les gardiens,

les sauveurs débonnaires.

Et c’est la lutte :

cherche à saisir la jambe

dont le sang pèse lourd

dès qu’on abolit

la main livrée au rêve.

Sourd, tu respires mieux.

Tu fais face au sarcasme

des cheveux et des lèvres.

Paralyse l’eau : tu seras sans outils, sans demeure blanchie, sans liens autour du bras.
Tire l’arbre à tâtons vers le ventre où tu dors.
Les mots sont mécaniques.
Le vin, dans sa victime, s’empare du poing, visite l’estomac pâle et la maison des guêpes.

Donne à ce conseil

le juste équilibre:

l’embellie, la foudre

seront sœurs.

Et tu veux toucher

les objets cousus, les pelotes

dont les épingles

ont des dents de hiboux.

Tu ne peux connaître

l’étendue du pays :

ferme l’épaule hâtive,

serre l’œil dans son habit.

Retrouve en ton sommeil

mille poings, mille pattes.

La femme naïve étreint

le garçon qui ne peut courir :

sors la langue, donne

au premier venu

les yeux, les mains, les jambes

L’embuscade est tendue

au-delà du genou.

Enveloppe à bon escient

la bête en sa vigueur.  »

… et la langue y persiste,

y pose douceur vaine,

tandis qu’au pressoir,

dans le jardin de chaux,

les ouvriers savent

ce qu’il faut de travail,

de cris, de halètements,

de mouvements sans fin.

Qu’adviendra-t-il

des jarrets et des coudes,

des vêtements usés, des faucilles

dont l’odeur déchire

la vitre du papier?

De jambe en jambe, jambe d’ivoire ou de bois, jambe de sel ou de
Jean, jambe de peau de bête.
Tiens la jambe et caresse le pied bleu ou bot.
Qu’est-ce qu’un soulier?
Le lieu où le corps perd l’espace, où le talon de verre, d’un coup à la tempe, tue
Cendrillon.

Outils et pains, coquilles sont partout dans la salle.
On dirait un pays noir du souffle des oiseaux.
La serpe à l’affût ne craint pas la chèvre.
Tonneau qui roule perd paroles et citrons.

Goût du goût sans bleu, goût de la veine, de l’haleine dont tu es léger, frère sourd du feu.
La main dort en elle-même.
Elle touche, ce jour-ci, genoux et cadenas, ou chêne.
Tu ne sais pourquoi tu as le mot judo à la bouche.

… doit boire la lie.
Si la jambe a sommeil, mille points de rouille pillent le corps entier.
Il pleut à verse: gueux sont les doigts.
Hébété, tu cours, car les couteaux tirés sont posés sur la table

Herse blesse.
Féminin, tu parles : c’est le décès du chanvre, dès que tu tiens à la main tel jouet au sang gelé.
Tu casses le papier liquide.
Par temps chaud, tu meurs.

C’est une bleue.

Tu la voyais sur la langue

tenir chaque doigt, chaque objet.

Tu la voyais dans l’œil

garder bonne contenance.

Adieu paniers, poitrails,

gens de sabots et de bouteilles !

Toi, tu te tais :

tu es blanc

comme une
Agnès.

Accord des oiseaux et des arbres sous les tambours nus ou sourds.
Accord des cœurs et des herbes, quand le rêve des enfants devient un puits sans fond.
Accord de la jambe et du sexe, dès que sont criards les porcs, les poulies, les voix.
Accord sous l’eau noire.
Accord sous l’enclume.
Quelques morceaux d’enfants sont dans la noce rebelle des soldats qui ne meurent pas.

Abus glouton des poings qu’on serre et qu’on écrase !
Nain cousu, je respire dans le tambour sans portes, dans l’eau allongée.
Chacun parle à l’autre du temps passé, des ouailles, du pouce gelé, de juin.
Vivat !
Vivat !

Vois en toi-même : l’autre bras t’entoure ou te passe corde à la jambe.
Et tu ris d’avoir volé le sang du voisin.

Te voici long ou bleu :

fête, en ce coude,

le bras, l’avant-bras.

Le territoire allongé

(ou qui s’allonge)

est fleuve ou cité:

les poings dans les poings

hissent étendards et renards,

cris empaillés, fracas de rhum.

Dort dans mon oreille

celui qui fait le sourd.

En la ronde ardeur tu fais le sourd ou le muet.
Crains-tu l’approche de la main, de la jambe ?
Le corps grossit dans l’eau, coupe le pouce étiré, donne au pauvre sabot brassée de ligaments, pas perdus de papier.

Housse où vit le corps :

l’aveugle en bleu

n’y voit personne.

Nul voleur n’y vole

un peu de sang.

Nul toucheur d’épaule

n’y cherche un amandier.

Qui j’ignore

mesure la longueur

du pouce et de la jambe.

Mais la langue fait coquille

près du cœur, près du poing.

Dit : en ce temps-ci, la main ne tient outil que par méprise.
Récit : haillons dans le sel, amis coiffés de petits ânes, tels sont pensers d’ici.
Constat: chef du vignoble ou du corps très blanc…
L’aisselle où tu vis, la main la creuse, y fait pelote ou soleil.

Étendue du corps par où l’on regarde : ainsi l’œil, petit appareil, fait patte à tout venant, lèche le bout du feu, l’extrémité de la jambe, ou la langue qui
appartient à ma langue, laquelle est dans la langue du gel.
Tire vers toi l’échelle, oublie le nom des doigts, l’œil-index, l’œil-pouce, enveloppe de bordeaux tout le métal des ormes.

Langue brûle.

Petits os de main

sont en petits morceaux.

Jambe est séparée

du corps.

Poing serre poing.

Doigt droit

touche pouce;

au pays nerveux,

on pille déjà.

… j’attendais que la main

soit chèvre encore, ou touffe

de mimosa dans les yeux.

Ma fille fait bien

de se tenir tranquille :

et ses cuisses et ses coudes

attachent le corps.

Et voici la langue,

élève humide et dodue,

court chemin

des dents à la racine.

Corps de logis : rouge à l’aisselle.
Au creux du genou dort la tache d’encre.
J-es marchands avaleurs de bêtes ou de sonnailles te poursuivent, alléchés.

Et voici qu’un grand couturier me prend par la jambe et me conduit vers les noix entassées dans la chambre.
Y a-t-il déjà, dans ce sac, les outils

amoureux de rouille, les roues dentées, les flacons ?
Longe de la main l’anorak bleu, le moteur.
Nous parlons,
Hélène, d’un parfum cousu, d’une aumône.

La main droite

est la main de la main gauche,

comme l’œil gauche

est le voisin de l’œil droit.

Voleur, tu caches

l’œil central.

L’œil ovale

n’est pas l’amande

qu’on serre entre les dents.

Herbe où les nains cherchent ma jambe.
Herbe où les nains cherchent mon cœur.
La faux coupe en quatre le trèfle et le thym.
La montagne est belle dans l’œil de
Nalôn : cinq doigts caressent une lampe de mineur.
La rivière arrondit cailloux et remous.

Je me servais des bras pour franchir l’orifice et clouer au papier les plumes, les épingles.
On demande la faveur de mourir, de détruire l’amande en fusion, l’œil écarlate.
Tous les objets cuits, les fouloirs du peuple.

Est ou se tait.
Demeure volé, caché, sous

on ne sait quoi.
On tient en vie comme par.
Et déjà le froid, déjà les mains, les jambes abondent.

Enfant coupé du nord au sud,

voici tes bras vus de l’intérieur.

Tel juin, le laitier meurt

et les passants verts attendent

la venue des jacinthes, des tambours.

Aurait-on pu penser cela ?

Ouvert, le corps entre

en respiration lente et sûre.

Elle a raison de s’éloigner,

l’haleine.

Elle est dame légère,

on ne la voit jamais voiler

la cécité des guêpes.

Dans l’ongle où jacassent l’oiseau menu, le feu plié, se cache aussi le dé à coudre.

Cesse de couper le fil de laine.
Cesse de limer l’œil : maints plumages caressent le regard nègre.

 

Jacques Izoard