CETTE VIE A NOUS


Louis Aragon

 

CETTE VIE A NOUS

 

A
Guendrikov pereoulok nous étions tous ensemble assis
Autour de la table dans la pièce commune comme si
Dans l’encadrement de la porte il allait à l’instant paraître
Trop grand pour les meubles-jouets comme un soleil pour les fenêtres

La mort en cinq mois aisément d’habitude on s’y habitue
Tout homme on en parle au passé sur-le-champ quand sa voix s’est tue

Qu’il vous hante c’est une idée un artifice de mémoire
Mais quand dans la chambre à côté s’ouvrait la porte de l’armoire
Et l’on voyait pendre au revers ses cravates qui est-ce qui
N’aurait derrière soi cru voir soudain passer
Maïakovski

On a beau faire on a beau dire il est là joue aux cartes fume
Et ses vers chantent quelque part dans la poche de ses costumes
Il s’étire un peu c’est cela que vous appelez voyager
Avec ces épaules qu’il a les horizons lui sont légers 1 lui faut l’espace des mers pour que son poème appareille
U lui faut la roue et le rail pour scander la rime à l’oreille
U dit qu’il partira demain sans savoir encore pour où
Pour
Paris ou pour le
Pamir pour la
Perse ou pour le
Pérou
Le monde est pour lui du billard et rouge en tête la parole
Roule à travers le tapis vert et fait à tout coup carambole

Hélas il est vraiment parti
Pourquoi
Le saura-t-on jamais
Le demander serait féroce à ceux-là qui vraiment l’aimaient
Tant de fois il avait promis de ressusciter des enfers Ça semblait une métaphore
Au moins une drôle d’affaire
On en a le cœur à l’envers maintenant quand on le relit
Et s’il s’en revenait un jour
Taisez-vous je vous en supplie
La
Neva ne dérive plus d’ours comme lui pris dans ses glaces
Il ne sera qu’une statue un boulevard un nom de place
Familièrement l’oiseau viendra se poser sur son bras
Dans le bronze du vêtement c’est le vent qui frissonnera

J’aurai toujours devant les yeux le
Mostorg de mil neuf cent trente
Grande halle mal éclairée et rien du tout ou presque en vente
Comptoirs déserts avec une maigre marchandise dans un coin
Que les gens comme du brouillard se contentent de voir au loin
Sous les longues banderoles de toile rouge à lettres blanches
Où sur la pauvreté de tout l’avenir prenait sa revanche
Des paysans dépaysés des femmes demandant les prix
Il y avait au fond un sombre rayon de joaillerie
Cinq petites cuillers en argent que gardait un employé pâle
Et la neige faisait à terre un réseau de pas triste et sale

J’ai connu les entassements entre des murs jamais repeints
J’ai connu les appartements qu’on partage comme une faim
Comme un quignon de pain trouvé l’angine atroce des couloirs
Les punaises les paravents les cris et les mauvais vouloirs
J’ai connu le manque de tout qui dure depuis des années
Quand une épingle est un trésor
Et les enfants abandonnés
Et tous les soirs dans les tramways ces noires grappes de fatigue
Aux marchepieds où les fureurs et la brutalité se liguent
Et les souliers percés l’hiver dans une ancienne odeur de choux
Et les bassesses qu’on ferait pour s’acheter des caoutchoucs

Pourtant c’est dans ces heures-là cette crudité d’éclairage

Je ne m’explique aucunement comment s’est produit ce mirage

Que j’ai pour la première fois senti sur moi des yeux humains

Frémi des mots que prononçaient des inconnus sur mon chemin

Tout comme si j’avais reçu la révélation physique

Du sourd à qui l’on apprend un jour ce que c’est que la musique

Du muet à qui l’on apprend un jour ce que c’est que l’écho

L’ombre a pour moi pris la clarté des nuits qu’a peintes
Dovjcnko

Je me souviens
C’était alors
Un film intitulé
La
Terre

Le clair de lune était si beau qu’il n’y avait plus qu’à se taire

Il s’échappa du serre-tête une mèche de cheveux blonds

Grande fille couleur de pierre au fond de la pile d’un pont

Qui creusait la boue et le fleuve
Elle s’arrête elle s’étonne

De tant de gens sur le chantier
O
Dnieproguess ô pluie d’automne

Ô grand barrage d’espérance et devant l’ennemi demain

Tant de courage et tant de peine il sautera des mêmes mains

Un soir de
Nice on écoutait la radio douze ans plus tard

J’ai retrouvé ce souvenir la fille blanche et son regard

Et j’ai revu tous les détails de ce travail mal défendu

Et les morts et les survivants qui vont rêvant au temps perdu

Comment trouver les mots pour exprimer cette chose poignante
Ce sentiment en moi dans la chair ancré qu’il pleuve ou qu’il

vente

Que tout ce que je fais tout ce que je dis tout ce que je suis
Même de l’autre bout du monde aide ce peuple ou bien lui nuit
Et nuit à mon peuple avec lui
Crains ah crains jusque dans tes

rêves

Quand l’outil pèse qu’on soulève d’agir comme un briseur de

grève

Et je vois les gens ricaner supérieurs indifférents
L’architecture leur déplaît
Bien sûr c’est aux chefs qu’on s’en

prend

Mais ceux qui saignent de tenir une pierre un câble une corde
Que venez-vous leur raconter professeurs de miséricorde

 

louis Aragon

2 réflexions sur “CETTE VIE A NOUS

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