EAU DE LUNE


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EAU DE LUNE

 

Du soleil étalé au loin on devine la présence des promesses de la lune

l’eau avance ses traits au pied de l’échelle

la dernière touche du jour est au bout des doigts que j’ai laissé aller sur la toile

le blanc cassé redresse la pointe de rose de ton sein pas encore sec

au chiffon toi seule sais ce que j’essuie du pinceau après qu’il ait écrit

derniers raturages

juste un mot à l’ombre du citronnier sans acide

la pression sur le fruit s’adoucit dans l’iode de l’huître

déjà arrivent les cordes de l’instrument qui nous tiendra les yeux dans les flammes

jusqu’à ce que les maisons blanches se ferment les paupières

 

Niala-Loisobleu – 16/08/19

SCINTILLATION


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SCINTILLATION

 

Ce feu qui nous précède dans l’été, comme une route
déchirée. Et le froid brusque de l’orage.

Où je mène cette chaleur,
dehors, j’ai lié le vent.

La paille à laquelle nous restons adossés, la paille
après la faux.

Je départage l’air et les routes. Comme l’été, où le froid
de l’été passe. Tout a pris feu.

*

Le jour qui s’ouvre à cette déchirure, comme un feu
détonnant. Pour qui s’arrête auprès des lointains. Le
même lit, la même faux, le même vent.

André du Bouchet
Face de la chaleur, p. 89, Poésie /Gallimard

JEUNESSE


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JEUNESSE

 

Sur les parvis de la parole où l’enfant n’a que le geste des yeux pour clef

je vois des fleurs vivre en mode oiseau

couleur vivante sur la face de pierres grisées par une croyance subjective

 

Cette écume poussée par l’incessant mouvement de marées

plus diserte que les psaumes d’une procession en lutte contre le mécréant

pose à la base rocheuse

la respiration des pierres vierges qui monte et dépasse la falaise

porteuse d’embruns que je bois au ventre de mon unique croyance

 

Niala-Loisobleu – 16/08/19

 

CE QUE PHILIPPE A DIT D’ANDRE


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CE QUE PHILIPPE A DIT D’ANDRE

 

« Dès les premiers recueils de poèmes d’André du Bouchet (Air, chez Jean Aubier, 1951, et Sans couvercle, GLM, 1953), je me souviens d’avoir été à la fois attiré et tenu à distance, en respect, si j’ose dire, comme par quelque bloc hautain (qui me paru alors sans faille), éclairé par une lumière mobile et violente. […] André du Bouchet n’a pas traduit par hasard cette remarque de Pasternak :  » L’image est le produit naturel de la brièveté de la vie de l’homme et de l’immensité de la tâche qu’il s’est assignée. C’est cette incompatibilité qui le contraint à tout considérer de l’œil enveloppant de l’aigle, à traduire par brefs éclats son appréhension immédiate. Telle est l’essence de la poésie. »  […] Sa poésie traduit ce qu’il a dit de Baudelaire, que ce qui l’arrêtait était aussi ce qui le faisait avancer : sa limite est son moteur, implacable, même s’il a quelquefois le désir de s’arrêter, d’être aussi immobile que la terre (mais ne serait-ce pas la mort ?) :  » Cette chambre dont je vois déjà les gravats, comme une montagne blanche qui nous chasse de l’endroit où nous dormons.  » En un sens, la poésie d’André du Bouchet ne relate donc qu’une seule expérience (qui est le fond de toute expérience), la profondeur de la vie, c’est-à-dire le mouvement toujours dans le même sens, le risque perpétuel, l’obligation, la difficulté et la merveille d’avancer (autant dire de respirer, autant dire, pour le poète, d’écrire). […] Une telle poésie s’est installée d’un coup dans un site escarpé, dans un air, raréfié, rejetant, méprisant toute hésitation, toute faiblesse, toute douceur, comme elle refuse l’éloquence , le commentaire et les propos quotidiens. Nous sommes beaucoup, sans doute, à avoir entrevu ces limpides éclairs, ces légères cimes ; mais là où nous n’avançons qu’avec hésitation, encombrés et soutenus à la fois par les apparences les plus simples, toujours prêts à céder à la facilité d’une chanson, à l’enrobement par le chant, André du Bouchet va droit à l’éclair, à l’instant, au pied du mur, au risque d’en perdre le souffle et la parole. Pourra-t-il se maintenir dans cette aridité déchirée, dans cet air qui ressemble tant à un pierrier ? Ce heurt du regard et du pas contre une limite extrême peut-il se répéter indéfiniment ? Je n’irai pas aujourd’hui au delà de cette question : la lumière qu’elle répercute pour le moment me suffit. »

Philippe JACCOTTET

Extraits de « La poésie d’André du Bouchet »,  La NRF n° 59, 1957.

MATIN PAS PLUS NEUTRE QUE LES AUTRES


 

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MATIN PAS PLUS NEUTRE QUE LES AUTRES

 

Intervalles irréguliers les chemins rencontrent des déviations imprévues, la part de choix est la moins longue à compter. Le seul qui demeure est le refus d’abandonner ce que l’on est véritablement.

 

LES CHARBONNIERS, LES MEUNIERS, ET LE MARGUILLIER

Antoine-Vincent Arnault

Fable XIII, Livre V.

Entre nos frères les meuniers
Et nos frères les charbonniers
J’ai vu régner longtemps une haine assez forte.
À quel propos ? C’était… que le diable m’emporte,
Si plus qu’eux-mêmes je l’ai su !
Eh ! n’est-ce pas souvent pour un malentendu
Qu’un premier combat se donne ?
Le tort en est à tous, comme il n’est à personne,
Au second, où l’on rend ce que l’on a reçu,
Où l’on se bat du moins parce qu’on s’est battu.
Mais revenons au fait : ainsi qu’on peut le croire,
Chaque héros dans sa valeur,
Se signalant pour sa couleur,
Criait haro sur l’autre, et tombait, dit l’histoire,
Charbonnier sur la blanche et meunier sur la noire.
Par la seule nature armés,
Les voyez-vous en cent manières
Les bras tendus, les poings fermés,
Venger l’honneur de leurs bannières ?
Que de coups donnés et rendus !
Que de flots de sang répandus
Par tous ces nez cassés des mains de la victoire !
Chantre de Jeanne et de Bourbon,
C’est ta voix qui devrait transmettre la mémoire
De tous ces preux couverts de gloire et de charbon,
Couverts de farine et de gloire !
Certain jour cependant que ces poudreux guerriers
Se reposaient sur leurs lauriers,
Un philosophe, un philanthrope,
Un marguillier, mortel ennemi des combats,
Tenta de mettre un terme à ces trop longs débats.
D’un manteau neutre il s’enveloppe ;
Et le voilà, du matin jusqu’au soir,
De l’un à l’autre camp sans cesse en promenade ;
Qui va, vient et revient, en courtier d’ambassade,
Du noir au blanc, du blanc au noir.
Or, à son drap qui n’est noir, ni blanc, mais pistache,
Tantôt le blanc, tantôt le noir laisse une tache.
Comme on en murmurait d’un et d’autre côté :
« Charbonniers et meuniers, dit-il, parlons sans feinte :
Voit-on les deux partis, sans prendre un peu la teinte
Des gens à qui l’on s’est frotté ? »

Extrait de:

Fables, Livre V (1812)

Antoine-Vincent Arnault

La nature ne réfute rien de la logique, l’homme avant même qu’un sujet s’aborde est déjà contre, il a son idée, toujours la moins bonne…

L’art de parler pour ne rien dire  en s’écoutant dire à quelqu’un.

J’irai dans l’atelier comme je m’ai levé, le goût de ta peau dans la main à taire les mots pour trouver leur couleur.

Dans un silence total de pouls régulier.

Être présent dans son temporel sans idée de contradiction dans l’épi de toison.

 

Niala-Loisobleu – 16/08/19