FAN PHARE


 

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FAN PHARE

 

Le sable écume le blanc d’écriture

il faudrait rendre la voix aux toits de tuiles romaines

pour que les lavandes bouillent les savonnettes, la neige serait d’antan, nos pas attelés au déhanchement équin de l’aube sortie des abîmes

quelques pierres assemblées au lit de la fondation au sud de l’épaule à l’autre

A ce moment précis une dernière trachée artère tuba

j’avais tapé des deux pieds au fond de l’épave, je l’avalais au vol

 

Niala-Loisobleu – 12 Août 2019

C’EST A SAINT-PAUL DE VENCE…


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C’EST A SAINT-PAUL DE VENCE…

Cest à
Saint-Paul de
Vence que j’ai connu
André

Verdet c’était un jour de fête

et
Dieu sait si les fêtes sont belles dans le
Midi

un jour de fête oui

et je crois même que c’était la canonisation de saint

Laurent du
Maroni enfin quelque chose dans ce genre-là avec de grands tournois de boules des championnats

de luttes religieuses et des petits chanteurs de la

Manécanterie

et des tambourinaires et des
Artésiens et des
Artésiennes

des montreurs de ruines des fermeurs de persiennes

et des
Saintes
Maries de la
Mer arrivées en wagon-citerne

un musée
Dupuytren ambulant

avec ses fœtus transparents ses césariennes de plâtre et ses bubons fondants

un grand concours de pyjamas de plage et de suspen-soirs en rubans

une exhibition d’exhibitionnistes spectacle interdit aux enfants

enfin la location des plantes vertes pour cérémonies officielles battait son plein

Et il y avait des messes de minuit et des vêpres siciliennes dans tous les coins

et un cosaque

un centenaire avait promis marquant ainsi sa confiance en l’avenir

de rendre son dernier soupir en présence de ses concitoyens

mais il reprit goût à la vie en écoutant le tambourin

on fut obligé de l’abattre pour que la fête batte son plein

à coups de canon dans la prostate

histoire de rigoler un brin

Et en avant la musique en arrière les enfants

et les garçons de café se trompant de terrasse couraient porter la bière au cimetière du coin

enfin
Nice était en folie

C’était le soir de
Carnaval et les femmes jolies au bras de leur galant se pressaient vers le bal

sans parler du combat naval

de beaux officiers de marine sur des canonnières de nougat

bombardaient les jeunes filles de la ville avec des branches de mimosas

et des tombolas des manèges de cochons

et beaucoup de reposoirs pour se reposer en regardant passer les processions

et des fontaines lumineuses des marchands de poil à

gratter une course d’écrevisses des charmeurs de serpents et des gens qui passaient tout doucement en se

promenant une boiteuse avec un hussard un laboureur et ses enfants un procureur avec tous ses mollusques un chien avec une horloge

un rescapé d’une grande catastrophe de chemin de fer un balayeur avec une lettre de faire-part un cochon avec un canif un amateur de léopards un petit garçon très triste un
singe avec ses employés un jardinier avec son sécateur un jésuite avec une phlébite et puis la guillotine et plus un condamné le bourreau avec une angine et une
compresse autour

du cou et ses aides avec un panier et des arroseurs arrosés des persécuteurs persécutés

et des empailleurs empaillés et des tambours des trompettes des pipeaux et des

cloches un grand orchestre de tireurs de sonnettes un quatuor à cordes de pendu une fanfare de pinceurs de mollets un maître de chapelle sixtine avec une chorale de coupeurs de
sifflet et une très célèbre cantatrice

hémiplégique aérophagique et reconnue d’utilité publique interprétant « in extremis » et « gratis pro
Deo » sous la direction d’un réputé chef de clinique la célèbre cantate en dents de si bémol majeur et en l’honneur du
Grand
Quémandeur de la
Légion d’honneur avec chœur de dames d’honneur des garçons d’honneur musique d’honneur et paroles d’honneur

un festival de chansonnettes grivoises

et régal pour les mélomanes

un solo de cigale dans un orchestre de fourmis

trente-deux milles exécutants s’il vous plaît

remarquable musique provençale d’une étonnante couleur locale

et pour terminer la cigale exécutée par ses exécutants qui disparaît sans laisser d’autre trace que la mémoire de son chant

une douzaine d’œuf s battus et contents entonnant la
Mayonnaise dans un mortier de velours noir sur la tête d’un vice-président

une grande reconstitution historique avec saint
Louis sous un chêne regardant tomber un gland
Napoléon à
Sainte-Hélène entouré d’os de tous côtés et
Charlotte
Corday brûlée vive à
Drieu le
Vésinet

et le
Masque de fer avec son gant de velours dans la culotte d’un zouave sous les eaux de la
Seine en mille neuf cent dix pendant la grande inondation

un remarquable tableau vivant où presque tous les morts de la guerre de
Cent ans formaient une pyramide humaine d’un effet tout à fait saisissant avec le plus petit des morts tout en haut et fier comme
Artaban agitant sans bouger d’un pouce un étendard taché de sang et des largesses pour les indigents un couvre-feu de la Saint-Jean des grandes eaux minérales une distribution
gratuite de pinces à linge de ramasse-miettes de poignées de main et de bons vœux de
Nouvel
An un mât de
Cocagne une course en sac un rallye-papier hygiénique un steeple chaise à porteurs

compétition publicitaire avec des
Rois
Soleil de derrière les fagots hurlant dans des haut-parleurs à chaque virage à chaque cahot
Ah ! si j’avais une
Peugeot !

Et sur une immense estrade de sapin blanc recouverte de tapis d’Orient des femmes du monde poussaient des cris perçants jetant sur les coureurs des pots de fleurs des petits bancs sur
cette estrade il y avait aussi un comité des fêtes un comité des forges deux ou trois syndicats d’initiative les toilettes les double
W.-C. le poste de secours aux noyés une exposition de frigidaires et de dessous de bras à musique une dégustation de
Bénédictine offerte par des
Bénédictins et de véritable
Phosphatine offerte par de véritables
Phosphatins

et la reconstitution exacte et grandeur nature du bazar de la
Charité entièrement construit en amiante à cause de la sécurité

et dans ce noble édifice provisoire et consacré à la troisième vertu théologale

de somptueuses douairières debout sur la brèche fières et infatigables

distribuaient bénévolement à leurs amis et connaissances des laits de poule aux œufs d’or des pots de vin d’honneur des sandwiches au jambon et des assiettes au beurre

et tout cela bien sûr y compris les hors-d’œuvre offerts gracieusement au profit des bonnes œuvres

la boussole des filles perdues

le rond de serviette du vieux serviteur

la dernière cigarette du condamné

l’œuf d’autruche de
Pâques pour les familles nombreuses

la bûche de
Noël pour les jockeys d’obstacle tombés dans la misère

et la bouche pleine et le jarret tendu des gens connus faisaient connaissance avec d’autres gens connus

Quand on pense qu’on ne s’était jamais vu disait l’un qui avait beaucoup de décorations

El n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas répondait un autre qui n’avait pas du tout de menton

Quelle belle fête n’est-ce pas mais quelle chaleur quelle foule et quelle promiscuité oh ! ne m’en parlez pas c’est vraiment déplorable que les gens comme il faut soient
obligés de côtoyer les gens comme il ne faut pas et ça donne de beaux résultats tenez vous me croirez si vous voulez eh bien pas plus tard qu’à l’instant même et
cela s’est passé devant le buffet excellent d’ailleurs le buffet des ballotines de foie gras absolument divines divines c’est le mot mais où en étais-je donc ah ! oui
figurez-vous disais-je que pas plus tard que tout à l’heure un de mes bons amis parmi les meilleurs excellent musicien par ailleurs a été odieusement piétiné par une
bande de mal élevés piétiné non vraiment comme je vous le dis piétiné devant le buffet et cela à l’instant même où il se baissait fort imprudemment
d’ailleurs pour ramasser son cure-dent ah! quelle foule quelle chaleur et quel malheur un ami de vingt ans évidemment nous étions un peu en froid mais qu’est-ce que ça peut faire
devant la mort est-ce que cela compte ces choses-là vraiment c’est peu de chose que l’homme ah ! oui peu de chose vous pouvez le dire peu de chose et nous traversons une vallée de
larmes une vallée de larmes c’est le mot enfin la fête est réussie c’est le principal enchanté d’avoir fait votre connaissance mais non je vous assure tout le plaisir est
pour moi j’espère que nous allons nous voir souvent mais bien sûr alors à très bientôt cher ami à très bientôt mon cher président

En somme pour résumer beaucoup de beau monde sur cette estrade

et beaucoup aussi tout autour

Et des baraques foraines avec avaleurs de sabre au clair

des jeteurs de mauvais sort des diseuses de bonne aventure

et des remonteurs de moral et des retardeurs de pendule

des dompteurs de puces à l’oreille des traîneurs de glaive des rallumeurs de flambeaux des imitateurs de
Jésus-Christ des jongleurs de
Notre-Dame de
Lourdes

des prétendants à la couronne d’épines et des rempailleurs de prie-Dieu

et des dames patronnesses et des messieurs patrons qui battaient la campagne et la grosse caisse d’épargne

devant l’édifiant carton-pâte d’un authentique décor de légendaire moulin à vent

où se pressait un certain nombre de
Grands
Meaul-nes de petits
Pas-Grand-chose et de polytechniciens savants

autour d’un petit vieillard dur d’oreille vêtu d’un exemplaire costume de chèvre de
Monsieur
Seguin qui leur lisait l’avenir de l’intelligence dans le poil de la main

Et il y avait aussi naturellement le bal des petits pis blancs où la jeunesse dorée faisait ses tours de vache à deux et à trois temps et des mater dolorosa des
beaux-pères fouettante des petits pères la colique des grand-mères mitoyennes des grands-pères putatifs des arrière-grands-pères
Dupanloup et des arrière-grand-mères
Caspienne regardaient avec attendrissement tout en posant négligemment pour la galerie d’ancêtres leurs petits enfants vachant gaiement la vache au bal des petits pis blancs leurs
enfants d’un même
Ut ou d’un lit d’à côté leurs filles du calvaire et leurs garçons manques et les belles-sœurs latines et les arrière-cousins germains et leurs fils à soldats
les beaux-fils à papa et les petites sœurs des pauvres et les grandes sœurs des riches les oncles à héritage et les frères de la cote
Desfossés
Un peu plus loin la jambe en l’air et les jupes retroussées des dames de la meilleure société à capital variable et responsabilité limitée exécutaient avec
une indéniable furia francese un impeccable bien qu’un tantinet osé véritable french cancan français cependant qu’au milieu de la réprobation générale un
escadron de petites orphelines sous la conduite d’une belle-mère supérieure qui l’avait conduit là par erreur traversant le bal les cheveux tirés le dos voûté les
yeux baissés et strictement vêtu de noir animal de la tête aux pieds disparaît en silence comme il était entré en silence sans rien dire et au pas cadencé
et

retourne se perdre dans la foule des pinceurs de mollets
Dans la foule des pinceurs de mollets des coureurs de guilledou des doreurs de pilules des bourreurs de mou des collectionneurs de dragées man-quées des récupérateurs de
dommages de guerre des receveurs de coups de pied au cul des amateurs de claques dans la gueule des embobi-neurs de fil de la
Vierge des cramponnes d’am-bassade des batteurs de tapis des détacheurs de coupons des pousseurs de verrou des porteurs de bonne parole des preneurs de paris des donneurs d’hommes des
buveurs d’eau des concas-seurs d’assiettes des mangeurs de morceau des retourneurs de veste des rêveurs de plaies et bosses des dresseurs de meute des tourmenteurs jurés des
prêteurs de main forte des metteurs de main au collet des chefs de bande molletière et des
Basques des
Basques oui beaucoup de
Basques un grand nombre de
Basques

une foule de
Basques car certainement ces gens qui défilaient sans aucun doute c’étaient sûrement des
Basques à en juger par leur béret des
Basques qui défilaient comme un seul homme un seul homme tout seul sous le même béret qui défilait comme un seul homme tout seul en train de s’ennuyer et qui ne rencontre
personne sans se croire obligé de saluer

des
Basques et des
Basques encore des
Basques toujours des
Basques et sur les trottoirs d’autres
Basques regardant les
Basques défiler et puis leur emboîtant le pas défilant soudain à leur tour défilant au son du tambour

de
Basque

Et
André
Verdet

qu’est-ce qu’il faisait dans tout cela rien

trois fois rien dix fois rien cent fois rien absolument rien

il n’avait rien à voir absolument rien à voir avec cette

fête-là et pourtant il était du pays comme on dit mais on dit tant de choses du pays dans tous les pays surtout du pays basque

et ces choses-là
André
Verdet les connaît dans les coins

dans les mauvais coins

et il en a sa claque comme on dit

car on dit cela aussi

il en a vu d’autres entendu d’autres

il connaît la musique

c’est un homme qui revient de loin
André
Verdet et qui y retourne souvent et c’est là que je l’ai rencontré précisément dormant couché dans la campagne ce fameux jour de fête au pied d’un olivier

comme un cornac dormant couché aux pieds d’un éléphant

et la comparaison est exacte

parce qu’un bois d’oliviers quand la nuit ne va pas tarder à tomber

c’est tout à fait un troupeau d’éléphants guettant le moindre bruit immobile dans le vent

et c’est vrai que l’olivier et l’éléphant se ressemblent

utiles tous deux

utiles anciens identiques graves et souriants

et tout nouveaux tout beaux malgré le mauvais temps

paisibles tous les deux et de la même couleur

ce gris vivant émouvant et mouvant

cette couleur d’arbre et d’éléphant qui n’a absolument aucune espèce de rapport avec aucune espèce de couleur qu’il est convenu d’appeler locale

cette couleur de tous les pays et d’ailleurs peut-être

aussi cette couleur vieille comme le jour et lumineuse aussi

comme lui cette couleur des vraies choses de la terre la couleur de l’hirondelle qui s’en va la couleur de l’âne qui reste là vous savez l’âne l’âne gris l’âne gris qui
refuse soudain d’avancer parce que

soudain il a décidé qu’il n’avancerait pas d’un

pas et qui vous regarde avec son extraordinaire regard

d’âne gris

Oh! âne gris mon ami mon semblable mon frère comme aurait dit peut-être
Baudelaire s’il avait

comme moi aimé les ânes gris je viens encore une fois de me servir de toi je t’ai couché là sur le papier et ce n’est pas pour que

tu te reposes non je t’ai couché là pour me servir pour me servir de comparaison pour que tu nous rendes service à
André
Verdet à

moi et à d’autres il ne faut pas m’en vouloir c’était nécessaire

et tu n’es pas arrivé dans cette histoire comme le

cheveu sur la soupe mais bien comme le sel ou la cuillère dans la soupe

tu es arrivé à ton heure et sans doute nous avions rendez-vous

alors je vais profiter de ta présence pour parler un

peu de toi en public
Regardez l’âne
Messieurs regardez l’âne gris regardez son regard hommes au grand savoir

coupeurs de chevaux en quatre pour savoir pourquoi

ils trottent et comment ils galopent regardez-le et tirez-lui le chapeau c’est un animal irraisonnable et vous ne pouvez pas le

raisonner

il n’est pas comme vous vous dites composé d’une

âme et d’un corps mais il est là tout de même il est là avec
André
Verdet avec beaucoup d’autres avec les

oliviers avec les éléphants avec ses grandes

oreilles et ses chardons ardents il est là inexplicable inexpliqué et d’une indéniable beauté surtout si on le compare à vous autres et à beaucoup

d’autres encore hommes à la tête d’épongé hommes aux petits corridors il est là

travailleur fainéant courageux et joyeux et marrant comme tout

et triste comme le monde qui rend les ânes tristes et d’une telle grandeur d’âne que jamais au grand

jamais vous entendez
Messieurs et même si vous vous levez la nuit pour l’épier jamais

au grand jamais aucun d’entre vous ne pourra

jamais se vanter de l’avoir vu ricanant menaçant

humiliant triomphant coiffer d’un bonnet

d’homme la tête de ses enfants lève-toi maintenant âne gris mon ami et au revoir et merci

et si tu rencontres le lion le roi des animaux oui si tu le rencontres au hasard de tes tristes et

dérisoires voyages domestiques n’oublie pas le coup de pied de la fable

le grand geste salutaire

c’est pour l’empêcher de se relever et de s’asseoir sur lui et sur ses frères qu’un âne bien né se doit de frapper le lion même quand il est à terre au revoir mon
ami mon semblable mon frère
Et l’âne gris s’en va gentiment comme il est venu et disparaît dans le bois d’éléphants où dort
André
Verdet
André
Verdet couché au pied de l’arbre qu’on appelle olivier et aussi quelquefois arbre de la paix et dont nous avons dit plus haut si nos souvenirs aont exacts qu’il était utile alors que
c’était indispensable qu’il aurait fallu dire
Enfin le mal est réparé indispensable l’olivier

indispensable avec ses olives et l’huile de ses olives comme la vigne avec son vin le rosier avec ses roses l’arbre à pain avec son pain le chêne-liège avec ses bouchons le
charme avec son charme le tremble avec son feuillage qui tremble dans la voix de ceux qui disent son nom indispensable comme tant d’autres arbres avec leurs

fruits leur ombre leurs allées leurs oiseaux indispensable comme le bûcheron avec sa hache le marchand de mouron avec son mouron indispensable alors qu’il y a d’autres arbres qu’on se
demande à

quoi ça sert vraiment l’arbre généalogique par exemple ou le saule pleureur qu’on appelle aussi paraît-il arbre de la science infuse du bien mal acquis ne profite jamais et
du mal de
Pott réunis amen

ou le laurier

parlons-en du laurier

quel arbre

à toutes les sauces le laurier et depuis des éternités à toutes les sauces et dans toutes les bonnes cuisines roulantes dignes de ce nom accommodant à merveille les
tripes au soleil et à la mode des camps

et dans la triste complainte des incurables infirmières pour calmer l’insomnie du pauvre trépané

chers petits lauriers doux et chauds sur ma tête

à toutes les sauces le laurier

vous n’irez plus au bois vos jambes sont coupées

mais laissons là le laurier avec ses vénérables et vénéneuses feuilles de contreplaqué ingénieusement liées entre elles par d’imperceptibles fils de fer
barbelés

laissons-le tomber le laurier

tressons-lui des lauriers au laurier

et qu’il se repose sur ses lauriers

le laurier

qu’il nous foute la paix

et qu’on n’en parle plus du laurier

parlons plutôt d’André
Verdet

André
Verdet toujours dormant dans la campagne couché dans son bois d’éléphants et se promenant à dos d’olivier un peu partout à toute vitesse sans se presser et dans le sens
contraire

des aiguilles d’une montre parmi les ruines des châteaux en
Espagne à
Barcelone sur la
Rambla place de la
Bastille à
Paris un beau soir de quatorze
Juillet quand les autobus s’arrêtent de rouler pour vous regarder danser se promenant les yeux grands ouverts sur le monde entier

le monde entier comme un cheval entier

un cheval entier tombé sur la terre et qui ne peut plus

se relever et le monde entier qui le regarde sans

pouvoir rien faire d’autre que de le regarder

le monde entier coupé en deux le monde entier

impuissant affamé ahuri résigné le monde

entier le mors aux dents et le feu au derrière

tortionnaire et torturé mutilé émasculé affolé

désespéré

et tout entier quand même accroché à l’espoir de voir

le grand cheval se relever et
André
Verdet écrit des poèmes des poèmes de sable et il les jette sous les pieds du cheval pour l’aider

des poèmes sous les pieds du cheval sur la terre

Pas des poèmes le doigt aux cieux les yeux pareils les deux mains sur le front et l’encre dans la bouteille

pas des poèmes orthopéguystee mea culpiens garin-baldiens

pas des poèmes qui déroulent comme sur
Déroulède leurs douze néo pieds bots salutaires réglementaires cinéraires exemplaires et apocalyptiques

pas de ces édifiantes et torturantes pièces montées

où le poète se drapant vertigineusement dans les lambeaux tardifs et étriqués de son complet de première communion

avec sur la tête un casque de tranchée juché sur les vestiges d’un béret d’étudiant

se place soi-même tout seul arbitrairement en première ligne de ses catacombes mentales

sur sa petite tour de
Saint
Supplice

au sommet de sa propre crème fouettée

donnant ainsi l’affligeant spectacle de l’homme affligé de l’affligeant et très banal complexe de supériorité

Non

André
Verdet et il n’est pas le seul écrit des poèmes de vive voix

de la main à la main de gaieté de cœur et parce que ça lui fait plaisir

et il se promène dans ses poèmes à la recherche de ce qu’il aime

et quand il trouve ce qu’il aime il dit bonjour et il salue

oui il salue ceux qu’il rencontre quand ils en valent la peine

ou le plaisir

ou la joie

et il salue le soleil des autres quand les autres ont un soleil

il salue le jour qui se lève ou qui se couche

il salue la porte qui s’ouvre la lumière qui s’allume le

feu qui s’éteint le taureau qui s’élance dans l’arène la mer qui se démonte qui se retire qui se calme il salue aussi la rivière qui se jette dans la mer l’enfant qui
s’éveille en riant la couturière qui se pique au doigt et qui porte à ses

lèvres la petite goutte de sang le lézard qui se chauffe au soleil sur le mur qui se

lézarde lui aussi au soleil l’homme libre qui s’enfuit qui se cache et qui se

défend l’eau qui court la nuit qui tombe les amoureux qui se caressent dans l’ombre qui se dévorent des yeux l’orage qui se prépare la femme qui se fait belle l’homme pauvre qui
se fait vieux et le vieillard qui se souvient d’avoir été heureux et la fille qui se déshabille devant le garçon qui lui plaît et dans la chambre leur désir qui
brille et qui brûle comme un incendie de forêt il n’est pas difficile
André
Verdet
A tous les coins de rue il rencontre les merveilles du

monde et il leur dit bonjour il dit bonjour à ceux qui aiment le monde mais les autres il ne leur dit pas bonjour absolument pas

les autres qui ce font souffrir qui se font des idées qui se rongent les ongles des pieds en se demandant comment ils vont finir leurs jours et où ils vont passer leur
soirée

les autres qui s’épient s’expliquent se justifient se légitiment qui se frappent la poitrine qui se vident le cendrier sur la tête qui se psychanalysent les urines qui se noient
dans la cuvette qui se donnent en exemple et qui ne se prennent pas avec des pincettes

les autres qui s’accusent qui se mettent plus bas que terre qui s’écrasent sur eux-mêmes et qui s’excusent de vivre

les autres qui simulent l’amour qui menacent la jeunesse qui pourchassent la liberté

les autres à tue et à toi avec leur pauvre petit moi et qui désignent la beauté du doigt.

 

Jacques Prévert

PIERRES


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PIERRES

J’ai toujours aimé les pierres. Enfant, mes poches en étaient pleines. Homme, il m’est arrivé de porter sur moi pendant des années une améthyste trouvée dans la
brousse ruandaise, un cristal arraché du sol des Grisons, un galet curieusement poli par la vague. Je ne les aimais pas seulement pour leur beauté. Elles m’accompagnaient en amies,
mieux : en conseillères, en protectrices.

Elles avaient quelque chose à me dire. Elles voulaient le dire. Et sans doute le voulaient-elles depuis longtemps. Elles venaient à moi du fond des âges, les unes avec le noir
dessein de me détruire, les autres désirant m’aider à trouver une vérité très singulière, la mienne, unique, comme celle que chaque être est le seul,
dans la longue histoire du monde, à pouvoir et à devoir sécréter. Bonnes ou mauvaises, toutes conspiraient à modifier la courbe de mon destin.

Ce n’est certes pas à l’aide de la raison que j’aurais pu découvrir leur dessein. Pour lire dans leur regard, pour déchiffrer leur message, il me fallait devenir pierre
moi-même comme pour comprendre le cheval, il faut sortir des plis de la pensée humaine et s’approcher de lui. Il n’est pas aisé de se faire pierre. Y parvient qui s’oublie de
longues années jusqu’à ne plus traverser le monde des hommes qu’en somnambule. Il faut avoir longtemps, profondément dormi, s’être plongé dans l’eau ferrugineuse de
l’oubli pour, un matin, enfin, se réveiller homme encore, en apparence, mais près du minerai, frère de ces poissons ou de ces fougères fossiles dont la pierre a
épousé la forme et qu’elle éternise dans une étreinte qui ne veut pas finir.

Je ne prétends pas avoir jamais atteint ce haut degré d’attention minérale. Tout au plus ai-je pu, par brefs éclairs, imaginer ce qu’il est, rêvant d’y accéder
comme, dans l’adolescence, on décide de devenir un héros, sans soupçonner la longueur du chemin qui mène de soi à plus que soi.

La présence d’un cristal, ou d’une améthyste, à mes côtés, avait la valeur d’une invitation au forage, à la descente dans un univers qui fut jadis nôtre, qui
le redeviendra peut-être demain. Préparation à une effrayante, à une glorieuse agonie. Les pierres que j’accumulais sur ma table, ou sur un coin de cheminée,
étaient les versets d’une imitation inédite, insolite, éminemment communiante.

J’avais, en Afrique, appris à connaître l’étroite connivence qui, dans l’univers, lie tout à tout. Un géologue qui avait découvert des gisements de malachite
m’avait livré un de ses secrets : il décelait la présence de minerais non seulement à l’affleurement de certaines roches, mais aussi à la couleur de la terre, à
l’apparition d’insectes, à l’abondance de telles herbes ou fleurs, et même au modelé des nuages, aux nuances de la lumière, à la saveur de l’eau.

Cette chaîne qui reliait le minerai au végétal, à l’animal, aux mouvements de l’air, ne faisait qu’affirmer de façon bien modeste, bien fragmentaire, une
complicité beaucoup plus vaste qu’il est, je l’admettais, impossible de démontrer mais que je ressentais avec la force d’une évidence. Puisque des interférences
incontestées lient la pierre au ciel et font d’êtres à prime abord, totalement étrangers, les rouages voisins d’une même horlogerie, pourquoi le minerai n’agirait-il
pas sur l’âme humaine, pourquoi n’en modifierait-il pas la chimie, comme certaines eaux de montagne et telle absence d’iode provoquant le goitre, alourdissant le sang, créent des
villages de dégénérés ?

Je sais que cette hypothèse était hasardeuse, que rien non plus ne permet d’affirmer qu’elle repose sur une base ferme, mais rien non plus ne permet de l’infirmer : elle appartient au
monde sans limite du possible.

Au fond d’une mine katangaise, j’avais ramassé un bloc de malachite aux puissantes veines vertes dont les nuances s’élevaient à la stridence la plus aiguë puis descendaient
jusqu’aux tendres appels de l’herbe naissante. Cette pierre massive était à l’image du Fermé, de l’épais, du refus. Nulle force, semblait-il, n’aurait pu investir cet empire
défendu de toutes parts, sourd à toutes les sollicitations, et qui n’avait aucun effort à faire pour résister aux attaques les plus véhémentes.

Cependant, autrefois, cette forteresse avait dû être investie, cette lourdeur avait été légère, cette dureté s’était répandue. Les veines qui la
parcouraient avouaient cette ancienne faiblesse. Quoiqu’il en eût été, maintenant qu’elle pesait dans mes paumes, elle personnifiait l’Inentamable que la dent même d’un dieu
n’eût pu broyer.

Un peu plus tard, j’entrai dans une usine, vieille forge, grande forge, au cœur de cette Afrique qui n’aime pas forger. Il faisait nuit, mais l’usine ne dormait pas. Depuis qu’elle
existait, elle brûlait jour et nuit. Souples, silencieux, des Bantous surveillaient d’énormes cuves qui voguaient dans les airs et soudain, comme obéissant à on ne savait
quel rite, se renversaient, laissant de longues coulées de feu se répandre dans des moules rectangulaires. On se sentait au fond d’un volcan parmi les puissances qui commandent la
lave. Des milliers d’étincelles sèches crépitaient autour de corps noirs et roses qui dansaient, échappant comme par jeu, aux griffes sifflantes. Ce feu roux coulant en
lourdes vagues, c’était la Malachite, l’épaisse, la solide, la fermée que le Feu violait, pliait à son gré, possédait. L’irréductible devenait la soumise. La
close s’ouvrait de toutes parts. Celle qui refusait toujours, des hommes nus la regardaient se tordre dans la flamme, recevaient son sang fauve dans de minces sarcophages où il redevenait
dur comme jadis, feu solide : cuivre.

Comment, devant cet admirable supplice, n’aurai-je pas pensé à la torture de la mort, à toutes les morts, non seulement celle qui défait le corps morceau par morceau, mais
aussi telle autre, plus savante peut-être, celle de certaines destinées qui se cassent, qu’on lance dans la flamme, qui en ressortent apparemment indemnes, totalement autres
cependant, non plus vertes comme un sous-bois, mais rousses, comme le feu, ou le sang ?

La délivrance par le mot. Je dis : Sésame, et le genou se fend lâchant l’oiseau, la mer s’envole sur le toit du monde, l’âme se change en périscope, le désert de
chaque grain de sable fait un ange. Je dis fagot, et dans les Andes, Pépervier immobilise du regard une avalanche.

Chère, qu’ils étaient beaux les yeux que vous aviez.

Je dis chère, et voici que vous êtes vivante.

Votre tombe devient une vague où j’invente

les jeux qu’aiment jouer les couples de dauphins.

Nous plongeons dans le bleu des grottes sous-marines

et nous y écoutons le concert de clarines

que font les coraux roux en mêlant leurs doigts fins.

Je dis chère, et je crois que vous n’écoutez guère. Vous partez au galop sur votre alezan gris. Vous allez à la chasse et je suis à la guerre. Si vous n’entendez pas,
comment être surpris ?

Mon sang bat le tambour. Le canon seul écoute Chère, pourquoi penser aux choses qui sont loin ? Je demande à ma gourde une dernière goutte. Faisons l’amour avec une botte de
foin.

La vie est simple à qui la voit simple. La drôle ne propose à chacun que de jouer son rôle. Appelons chat un chat, Boileau sera content. Chère, vous êtes loin.
Peut-être êtes-vous morte. Lorsque je cognerai un soir à votre porte, referons-nous la bête à deux dos comme avant ?

Chère, vous connaissez mon goût pour les objets. Non les bijoux. Non la substance travaillée. La chose brute. La matière d’un seul jet échappant au hasard heureux qui
l’a taillée.

Souvenez-vous du bloc de cristal que je pris au fond du lac du Val Cristallina. La boue cachait dans les entrailles sales de sa nuit cette obélisque en qui tant de glaçons se
jouent.

J’ai mis entre vos mains ce dur bloc. Il allait faire son œuvre en nous comme on fait un beau crime Changer les gestes qu’autre fois nous nous permîmes en un ménage de gisants
dans un palais.

— Enfin unis !

(Comme d’autres saisis par le jeu d’une lave) Couple raide que garde un soleil de minuit dans la sévère mutité de ceux qui savent.

— Entendez-vous, ami, le cri

de la fougère arborescente que je pris à mille pieds sous terre, devenue une schisteuse plante qui s’est tue ?

Elle a une couleur d’ardoise, le bleu gris des toits de ce pays taciturne où nous sommes en attendant de redescendre loin des hommes,

près de la plante-pierre enfin renée par la vertu de l’épouvante qui change en inentamable cri de granit le changeant moutonnement du flot des destinées.

— J’entends le cri. J’entends l’appel :

sous le gargouillement des mousses qui digèrent j’entends le bref commandement de la fougère :

Entrez dans la muraille aveuglante du sel !

— Le sel, ou l’améthyste ? Souvient-t’en,

c’était au cœur des ténèbres. La route

déchirant comme un pal la forêt. Un volcan

incendiant un lac. Une goutte

de pierre violette ou mauve. Nuit

que ronge un feu de brousse. Etoile mauve.

Tambour mauve. Hibou phosphorescent qui fuit.

Pierre tissée de nuit, de sang, et d’odeurs fauves

Sang dur. Feu dur. Caillou

au croisement de la grand’route. Carrefour

des véhémences. Poids du jour

et du saccage frénétique de l’amour.

Pierre polyadelphe. Après avoir trois mois percé la mer d’airain, je l’ai reçue. Elle dort dans le sarcophage d’un tiroir comme repose au cœur d’un œillet une eau
nue.

Je ne la taillerai jamais. L’opale

qu’on taille s’obscurcit. La Mauve en son

centre gardant le sang déclare non

au poing qui veut gauchir sa rudesse natale.

— Il serait trop aisé de trancher ses artères dans un bain parfumé.

Chère, aimons-nous. Cueillons l’ortie. Aimons-nous, chère puisqu’avant nous, nul n’a aimé. Entendez-vous tomber dans le val de ce Ut les mois flocons barbituriques de l’oubli
?

— J’entends tomber les lents flocons. Je suis la seule à les entendre. Ils vont me faire un édredon

de plume grise, de bruyère, de chardon.

— Ces lents flocons, ne savez-vous ce qu’ils me veulent ?

— Ces lents éclairs, ces lentes minutes, ces lentes secondes, ces toujours plus lourds et lents instants, ces patientes plantes qui descendent

l’une après l’autre les petits degrés du temps,

que disent-ils, que cherchent-ils dans ma mémoire ?

— Chère, en vous regardant, une très vieille histoire, comme une eau sans défaut, sort du puits de mon cœur.

— Ami, le souvenir, quand nous le pourrons boire, nous mènera si loin que nous n’aurons plus peur

de la nuit qui nourrit la racine des fleurs.

La plus opaque, la plus lourde, la fermée, l’impératrice de l’Empire opacité, au ventre rude sous la jupe en soie lamée, la verte (sous la terre rouge) autorité,

celle que nulle dent, aucune scie,

nul vent, nulle eau n’avaient pu mordre, j’ai

vu les voraces dents de l’incendie

la changer en liane molle, la changer,

la réfractaire, aux raides mamelles de cuivre, en un crépitement de lumière — ivre d’avoir bu le vin fou de l’antimatière, et

la trop présente devenir la disparue, à la faveur de la descente d’un degré dans la brûlante effusion d’une menstrue.

 

Roger Bodart

CHANGEMENT A VUE


Louis Aragon

CHANGEMENT A VUE

Dans la bouche du temps qu’une pénombre emplit soudain passent les silhouettes des machinistes démontant emportant l’Italie et la pluie

des pans d’Italie obliques des paysages siennois collines bois de pins champs d’une herbe distante ou la
Brenta les marais une villa de
Palladio

des pans d’Italie et de pluie on dirait du verre filé des îles de misère une robe de madone à la lueur des cierges dans une grotte noire

et tout qui se désarticule et les palais taillés en diamant les loggias où rêve un manteau rouge une taverne avec les regards usés dans les visages jaunes comme une
rapière oublieuse de tuer

des pans de pluie on dirait qu’on a dépendu tous les lustres

et la lessive à n’en plus finir au ciel des rues étroites

des pans de siècle et des armures à panaches et le pas des chevaux

la beauté des gants de couleur sur des mains sanglantes

les machines à prendre d’assaut les forteresses et les navires

le grand hiéroglyphe noir et blanc des batailles

l’architecture admirable des prisons

tout cela passe à dos d’hommes entre des bras bleus

dans le nuage qu’un piétinement hâtif soulève

et il y a des lévriers des catins et des pages effrontés juste

le temps de compter jusqu’à trente-trois comme si le

théâtre avait la bronchite et cela empeste la poussière et

l’alcool la salive dans les mains crachée des cordes tombant des cintres de grosses cordes lourdes

font un instant des festons croulants qui va-t-on pendre ou

prendre à leur licol et puis il y a des étoiles plein d’étoiles piquant la toile

de fond tandis qu’un homme à s’y méprendre au
Prologue pareil n’était qu’il est plus vieux plus maigre plus subtil

s’avance dans un halo d’opale habillé de turbans et de cimeterres selon la tradition du
Matamore pour les sourcils et la

moustache et du bout d’une canne en jonc qui a avalé une girafe montre au public sur un écran soudain qui s’éclaire avec un cadre d’or gaufré agrémenté de toute
sorte de

figures à demi nues où le chèvre-pied la sirène et le centaure

alternent mais ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit
Montre

disais-je les images peintes du futur se succédant sans transition dans le petit corridor d’or de sa lanterne

 

Louis Aragon