Fermer

DE TOUT, IL RESTA TROIS CHOSES 


 

De tout , il resta trois choses:
La certitude que tout était
en train de commencer,
la certitude qu’il fallait continuer,
la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé.
Faire de l’interruption, un nouveau chemin,
faire de la chute, un pas de danse,
faire de la peur, un escalier,
du rêve, un pont,
de la recherche…
une rencontre.

 

Fernando Pessoa

 

L’image contient peut-être : une personne ou plus

5 réflexions sur “DE TOUT, IL RESTA TROIS CHOSES 

    • RECITATIF

      Écoutez-moi.
      N’ayez pas peur.
      Je dois

      vous parler à travers quelque chose qui n’a pas de nom

      dans la langue que j’ai connue, sinon justement quelque chose, sans étendue, sans profondeur, et qui ne fait jamais obstacle (mais tout

      s’est affaibli).
      Ecoutez-moi.
      N’ayez pas peur.
      Essayez, si je crie, de comprendre : celui qui parle entend sa voix dans sa tête fermée ; or comment je pourrais, moi qu’on vient de jeter dans l’ouverture et qui suis

      décousu ?
      II reste, vous voyez, encore la possibilité d’un peu de

      comique, mais vraiment peu : je voudrais que vous m’écoutiez — sans savoir si je parle.
      Aucune certitude.
      Aucun contrôle.
      Il me semble que

      j’articule avec une véhémence grotesque et sans

      doute inutile — et bientôt la fatigue,

      ou ce qu’il faut nommer ainsi pour que vous compreniez
      Mais si je parle (admettons que je parle), m’entendez-vous ; et si vous m’entendez, si cette voix déracinée entre chez vous avec un souffle

      sous la porte, n’allez-vous pas être effrayée ?

      C’est pourquoi je vous dis : n’ayez pas peur, écoutez-moi, puisque déjà ce n’est presque plus moi qui parle, qui vous

      appelle du fond d’une exténuation dont vous n’avez aucune idée, et n’ayant pour vous que ces mots qui sont ma dernière

      enveloppe en train de se dissoudre.

      Cependant c’est sans importance :

      si je souffrais, si j’avais peur…
      Mais non.
      Je peux vous dire

      qu’on a beaucoup exagéré le malheur d’être ici,

      de l’autre côté du passage — lui pénible je vous assure,

      et même juste après dans la honte de tant d’emphase,

      quand c’est fini.

      (Pourtant rien ne s’achève ;

      on croit avoir tout l’oubli devant soi comme une promesse

      enfin tenue, et puis) — je ne sais plus

      ce que je vous disais.
      Ah oui, si je souffrais, si j’avais peur, ou si je vous aimais

      encore,

      alors vous pourriez redouter ces mots qui vous recherchent, qui rôdent jour et nuit.

      Et je perçois autour de moi qui n’occupe plus aucun espace,

      qui n’ai ni autour ni dedans, ni haut ni bas, comme une caisse

      de planches démantelées avec ses clous tordus qui brillent,

      je perçois en effet de grands claquements de bouches vides

      peut-être redoutables.
      Peut-être.
      En tout cas moi c’est juste

      un peu d’étonnement qui tient encore ensemble ce que je fus:

      que tout n’ait pas cessé d’un coup me semble étrange,

      et qu’une ombre du temps s’allonge à travers le passage

      comme une eau faiblement insistante que boit du sable, ici.

      Ou si je vous

      aimais encore ; si

      tant soit peu j’avais autrefois poussé dans la chaleur de votre corps quelques racines ; si

      j’avais pu acquérir le savoir qu’enseigne la limite de l’autre

      illimité soudain dans son amalgame de glandes ; si

      j’avais fait mon creux dans la réalité organique de votre cœur

      où le sang pompé noir jaillit avec l’allégresse du pourpre—

      ainsi quelques instants roulé sous la rutilante fontaine,

      il me resterait, je le crois, de votre humidité, de votre poids, de vos ténèbres,

      assez pour flotter moins sans appui ni couleur dans le délabrement progressif de cette fumée.

      Pourtant déjà quand j’approchais l’odorante auréole,

      explorant sans bouger l’atmosphère de foudre errante et

      de givre subit qui nimbe tout corps désiré, déjà n’était-ce pas dans la lenteur irrespirable autour et loin

      que je me tenais en silence, n’ayant pour vous toucher que des constellations de

      paroles, des girations de mondes barricadés par la distance et qui sur l’œuf en noir cristal massif où se résorbe leur

      désastre ne sont plus que l’effleurement bref et musical d’une

      touffe de plumes ?

      Mais en ce temps autour et loin veillait la solitude.
      Alors entre vous et l’espace étouffant qui m’a pris dans sa

      glace, par la rue en dérive à longueur de nuit sur les confins le cœur enfin muet dans la profondeur insensible ayant cessé d’attendre et de vouloir pouvait descendre et
      s’enfoncer toujours plus loin de la chaleur du centre :

      quelqu’un veillait fidèlement de distance en distance, une main faisait signe peut-être à la fenêtre qui s’allume, s’éteint, se rallume la même un peu plus loin
      comme cette ombre au coin toujours prête à surgir qui se dérobe — ombre,

      passante, rien contre la nuit et le silence

      qu’un nom, sous le vôtre affaibli, pour éclairer et retentir plus haut que le haut four à ciel à
      Bologne des basiliques ou les toits du
      Hradschin couvrant les combles obscurcis de la maison déserte où je vous poursuivais, l’Europe.

      Et ce nom je pouvais l’épeler comme on insiste au

      téléphone quand personne ne répond plus que le
      Séparé, l’Obscur, le
      Lourd, l’Inerte, le
      Tué, le

      Doux qui s’abandonne et se clôt froidement dans

      l’espace de la muette — je disais solitude.

      À présent plus d’autour puisque le centre a disparu, plus de lointain pour l’étendue nouée en travers de ma

      gorge ; et son petit cœur chaud, la solitude, il a claqué sans qu’elle ait eu le temps d’éteindre la lampe et le

      poste ; à présent je comprends qu’elle était morte — qu’elle est

      morte.

      II

      Écoutez-moi pourtant :

      quelqu’un doucement en chemin vers le plus-personne dit

      je laisse tomber laisse peser laisse flotter mourir la pluie petite les montagnes les arbres les nuages ; où ici là partout quelqu’un a marché attendu tirant un fil invisible du
      vide en mouvement de sa présence ;
      Il poussait des portes, il se

      foutait dans l’entrée en jurant contre la même armoire et pleurait dans son lit aux approches de quarante ans pour des choses de
      Dieu, d’enfance ; avait un membre une âme un cœur de vrai polochon dans vos

      bras théoriques de sœur comme un hôtel où la mémoire frappe de nuit ayant perdu presque tous ses bagages aux détours du grand collecteur qui nous avait
      poussés de

      ventre en ventre

      et alors propulsés pourquoi vers ce confluent de gestes bloqués

      d’adultère ou d’inceste, pourquoi

      ce long cheminement par l’obscurité des matrices,

      si c’était pour finir, au mur, sanglotant comme un con, laissant

      les œufs glisser sur le carrelage de la cuisine,

      par comprendre en voyant le ciel limer ses ongles sur les toits,

      l’affreux soleil propager sa limite,

      que la roue avait bien heurté la borne ultime du parcours

      et n’avait plus qu’à valser dans le détraquement de la vitesse acquise ?

      D est possible

      que je vous cherche encore sans désir,

      comme si quelque formalité là-bas n’avait jamais été

      remplie ; possible

      que là-bas je vous aie cherchée comme dans un couloir où l’on espère simplement l’autorisation de poursuivre le voyage au-delà par ces complications d’aéroports et
      de

      valises, et qu’ici vous, ce que je nommais vous en grand tremblement de tout

      l’être, soyez ce plus rien vaporeux à neuf mille mètres d’altitude qui est le ciel inexprimé de tout désir.
      Je me disais : que je meure, alors je serai la nourriture insubstantielle

      de ses lèvres,

      quelque chose de moi qui peine entrera dans la courbe de son nez

      et plus profond même peut-être ; je priais :

      prenez-moi dans la lunaison du sang, dans les pensées

      qui passent de biais par éclats sous un crâne de femme, et dans

      le linge au besoin prenez-moi, que baigne la chaleur de gloire.
      Mais voilà

      qu’ici je me contenterais d’une amitié de pierre

      ou de la matérialité du vent qui chasse une lessive.

      C’est triste.
      Et non plus pas

      très triste.
      C’est.

      Ou plutôt ça n’est guère.

      Je voudrais me cogner à la fonte d’une chaudière et dire brûlez-moi,

      m’égarer sous des murs de suie en ruines sans rien dire — égarez-moi — si l’on brûlait, si l’égareuse

      pouvait enfin toucher mes poignets dressés dans la glace, mes genoux déboîtés par l’inutilité de la vitesse ou mes yeux devenus le dehors invisible de leurs
      paupières.
      Et encore je me disais que mort du moins glissant avec les caniveaux d’eau

      pure, le granit des trottoirs, la lune aveugle sur les toits ; que mort sombrant avec la pente interminable de la rue où vous iriez à votre tour la nuit sans moi, perdue entre les
      murs et les couloirs quand tout l’obscur remue et remonte pour respirer timide à la surface — au moindre signe réchappé de la profondeur décisive (une porte qui bat,
      la lampe orange qui s’allume)

      vous souririez songeant c’est lui comme autrefois qui m’appelle et qui m’accompagne.

      J’ai disparu.

      Non seulement de la surface où flotte et sombre vite

      comme un sourire, mais de la profondeur de paix dans les pierres j’ai

      disparu.
      Ainsi l’eau quand se brisent le fond et les parois, le cœur, quand son noyau sous l’absence d’amour éclate, où le vide partout fait pente et perte se précipite —
      écoutez-moi

      parler encore un peu le cœur répandu dans ce vide qui gonfle comme un sac, se ferme comme un sac — au

      sac les derniers débris de la voix, du cœur qu’on évacue.

      III

      On m’appelle.

      On me tire.

      Adieu.

      N’écoutez plus.

      Ma voix

      comme un soir de vent radouci glisse vague mobile

      et sans force de sable en travers de la route, sous la

      canonnade liquide et l’herbe dans la bouche tremblante

      de la pluie, et personne n’appelle et rien ne tire où s’accomplit le dernier tour du fil de la

      bobine, et le vent radouci

      comme un soir en travers ma voix dans la bouche liquide et sans force tremblant la canonnade de la pluie appelle et tire, et personne n’appelle et rien ne tire

      adieu

      jetez

      la bobine quand tout le fil

      aura cassé net sous les dents de la fileuse qui défile

      et retrame le fil dans la voilure pour le souffle

      en tous sens propulsant la masse du navire sans

      écume ni rivage et presque sans

      sans souffle mâts brisés pleins du crépitement tu

      des signaux en arrière à rien — la soufflerie.
      Adieu

      n’écoutez plus.

      On faisait autrefois des petites maisons pour que l’âme

      des morts s’abrite en attendant la fin de la bobine,

      des barques par l’extrémité du fil qui vibre encore

      un peu vers la harpe du jour tirées

      tirées entre les berges

      les berges englouties

      engloutis les roseaux et la face de l’estuaire

      où flotte entre deux eaux comme au bout du film qui

      s’achève un sourire pincé sur sa pauvre énigme.

      Je sais, pour avoir si souvent dans les cabanes rituelles attendu près de vous la pluie étroite sur la toile, des moulins à prière autour suivant les derniers soubresauts du
      son optique, je comprends maintenant que nous, vous et moi, nous des

      autres je m’en doutais (mais pourquoi, mais comment, en quelle fausse profondeur d’écran perlé d’étoiles) n’aurons été là-bas que des doubles d’images
      déjà

      exténuées de copie en copie et disant vous, disant moi

      ou si peu n’est-ce pas

      mêlant ces lèvres d’émulsion sur une transparence inerte incombustible,

      mais assez bien mimant le désir la douleur par bon cadrage, bonne lumière,

      pour être au moins saisis du vertige de leur présence

      ou d’un frisson de liberté dans l’emportement mécanique —

      ainsi les personnages

      des vieux films quelquefois protestent

      comiquement
      Je suis

      sans conséquence,

      et ces gestes ces cris bloqués vingt-quatre fois par virtuelle seconde,

      à jamais pris dans la répétition nulle font signe aussi comme les astres,

      supplient

      du fond de l’impossible mort le temps

      réel et déployé soyeux en nuages de les reprendre,

      eux qui dans les ténèbres de cette lumière extérieure s’agitent,

      se figent de nouveau hors des cercles de cercles où

      toujours de nouveau comme en boucle au ralenti,
      Dante reçoit le reçoit le premier salut de
      Béatrice.

      Disparu j’ai franchi.

      Peu d’espace mais j’ai franchi

      l’encerclement du révulsif

      désir,

      et la solitude à son tour je l’ai

      franchie.

      Ici

      les images qui s’affaiblissent

      cherchent l’œil sans foyer qui nous aura filmés dansant

      sur la pente éternelle de la prairie avant

      de nous projeter vous et moi dans l’épaisseur fictive.

      Oh aidez-moi

      à finir, aidez-moi,

      que j’avance, que l’œil éclate et que je vous délivre

      du temps lavé de moi comme une dalle où tremble encore votre image ;

      que le ciel à portée de l’extrême impuissance de mes doigts

      envahisse l’écran où vous demeurez prise — et paix,

      paix comme avant que l’histoire n’ait commencé ;

      crevaison, rebut du grand fond d’où sortirent nos souffles, nos visages ;

      descente, déambulation dans la fin qui ne finit plus —

      s’il vous plaît aidez-moi.

      Attendez l’heure de la nuit

      où l’œil juste avant l’aube un instant cligne et se renverse,

      quand des pas, des voix, des ombres sans voix, sans pas, sans ombre glissent

      par l’espace hors de l’espace enclos et déroulé —

      alors n’ayez pas peur, écoutez-moi, glissez-vous, faites vite, mettez

      simplement un peu d’air dans une boîte d’allumettes

      et posez-la dans le courant

      d’un ruisseau qui n’atteint la mer que noyé dans l’oubli,

      dissous dans la force étrangère des fleuves,

      et s’il vous plaît dites que c’est mon âme d’image qui vous aima

      et qui morte s’égare entre les murs, contre l’oeil fixe, toujours plus loin de vous, de moi, de tout pour vous rejoindre.

      Jacques Réda

      Aimé par 2 personnes

      • Avoue le ciel n’est pas sérieux
        Ce matin n’est qu’un jeu sur ta bouche de joie
        Le soleil se prend dans sa toile
        Nous conduisons l’eau pure et toute perfection
        Vers l’éta diluvien
        Sur une mer qui a la forme et la couleur de ton corps
        Ravie de ses tempêtes qui lui font robe neuve
        Capricieuse et chaude
        Changeante comme moi
        Ô mes raisons le loir en a plus de dormir
        Que moi d’en découvrir
        de valables à la vie
        A moins d’aimer
        En passe de devenir caresses
        Tes rires et tes gestes règlent mon allure
        Poliraient les pavés
        Et je ris avec toi et je te crois toute seule
        Tout le temps d’une rue qui n’en finit pas.

        Paul Eluard

        Je vous aime, Mon…

        Aimé par 1 personne

Les commentaires sont fermés.

Revenir en haut
%d blogueurs aiment cette page :