L’EPOQUE 2019/24: « S’ECRIRE… »S’ECRIE-T-ELLE.


Voici  le vingt-quatrième de cette nouvelle Epoque 2019 avec Barbara Auzou.

C’est un travail à quatre mains , merci d’en tenir compte dans vos commentaires.

P1050856

Niala – 05-05-19

Acrylyque s/toile 100×73

Collection privée.

 

Un jour vous saurez

Ce bonheur venu d’un seul coup

Comme un froissement d’oiseau

Manger à ma blessure

Vous saurez l’amour creusé jusqu’à l’eau

Sur la douceur déçue

Et sur la raison des lèvres

L’érosion de l’injure

Je vous dirai l’enfant dans l’irritation

De poussière partie sur le chemin de l’intention

Accomplir ce meurtre d’elle

Sauvage et simple comme une naissance

Au cœur de la marguerite rebelle

Puisse l’orange douce de vos yeux

Voir un jour l’éclosion

Du rêve imprudent et nécessaire

Comme l’est tout rêve d’enfant

Et le train de l’écrit passé par mon corps de mère

Vers une seule gare demeurer

Votre solaire événement

Barbara Auzou. 

23 réflexions sur “L’EPOQUE 2019/24: « S’ECRIRE… »S’ECRIE-T-ELLE.

  1. Quelque chose tremble dans l’or pur de ce paysage là et les chemins compliqués du sang sont devenus si limpides qu’on peut les caresser…L’enfant était vouée à tant de soleils, Mon…Seuls les oiseaux discernent ce cri pur de la nudité de l’âme par les choses passées et futures de la vie…
    C’est MOI tout entière qui ’embrasse dans cette lumière là….

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    • GRILLE

      Parler —

      Art de laisser filer la sonde dans la profondeur que ne peut soupçonner l’homme de surface, l’homme actif, psychique. Car nous, riverains ou nageurs, toujours nous péririons dans
      l’ignorance de l’altitude sous nous, sans la parole qui opère à tout instant le sondage pour nous, et qui ainsi est notre profondeur,

      Ecrire, c’est écrire malgré tout. Comme une barque assemblée contre l’Océan sans mesure — et la barque tire sa forme de l’Enorme qu’elle affronte en craignant la
      défaite, et différents sont les esquifs autant que les ports d’un pôle à l’autre — ainsi le style est ajointement malgré tout, manière de se jeter à
      cœur perdu mesure de l’immense; et chacun reçoit figure de l’aspect que montre l’Elément où de son côté il se trouve jeté, de la terreur déterminée
      que lui inspire l’indéterminé.

      Faire front dans le tumulte pour m’y lenir à flot, quelque temps, sur l’inconnaissable. —La phrase, ligne de flottaison.

      Poésie —

      Se convertir à l’origine, irrécupérable pourtant, dont notre langage quotidien en sa demi-lucidité est la métaphore. Elle renverse la métaphore. Elle restitue le
      mouvement premier de venue du sens, elle tente de coïncider avec le premier transport de l’être au cerveau. Elle aime à prendre à rebrousse-pente les inclinations de notre
      langue, les tendresses premières venues, les familiarités enfouies avec les choses, celte première habitude qu’est la nature, les privautés inconscientes parce qu’elles
      « vont de soi » ; tout le simple est reconsidéré comme dérivé lointain d’une aube où il fut contracté — sans contrat.

      Cette folle croyance : qu’ici, lové dans la matrice du monde, attentif, il pourra naître ; que cela va sourdre ; et que la vérité en mots simples viendra.

      Les modes profonds de l’être qui se muent pour nous incessamment en tout ce qui est, en ce spectacle, en cette rencontre : toute l’ésoté-rique liturgie de puissances non visibles
      mais promises à l’aimante vue mi-close de la pensée, cela va se dérouler… Toute la hiérarchie se révèle maintenant — trop tard.

      Car entre-temps tout est devenu apparence, et toute différence insupportable, provoquant l’insurrection. On a décidé alors de rapporter cette différence, la différence
      en général, à l’accident historique, à un désordre humain : étant bien entendu que tout est une affaire humaine, que tout cela se passe entre hommes ! Ainsi le
      début, c’était le temps du non-sens, le pas-encore-humain, un désordre vraiment considérable et pas mal résorbé aujourd’hui ! Toute l’Histoire serait alors
      mouvement de revenir sur ces différences pour les dénoncer, les désarmer ; et ce dont nous souffrons encore aujourd’hui, malgré nos beaux efforts, rien d’autre que l’urgence
      soudaine de « problèmes » en moratoire depuis des millénaires, en souffrance trop longtemps, qu’il va falloir liquider. Exemple : les enfants, les femmes, les races… Ils
      se pressent aux guichets de la Raison Dialectique Politique, conscients de leur horrible état de sujétion, affamés. « Attendez, attendez, votre tour va venir… »

      L’ordinaire c’est l’auberge ; l’ordre c’est la halte. Tout était conçu comme logis où rentrer ; femme, famille, paumes des enfants, c’était organisé comme chez soi,
      pour y reposer. Or elles se sont impatientées de ce chemin des hommes qui se perd au-dehors, et de leur visage hagard. Elles se lassèrent du devoir de ne pas les empêcher de
      repartir ; elles entendent sortir aussi. La halte se délabre.

      Il cherche origine en l’instance des autres ; il devient façade, « recommence a zéro » pour les prendre à témoin de sa naissance. Il cherche assistance,
      Anadyomène du Léthé. Irascible.

      Originalité du langage ; c’est l’être ajouté ; le supplément, le verbe être le marque. Dès le langage tout se met à Etre… séparé de soi et
      ré-uni à soi par le langage qui dit l’être. « À est A ».

      Il multiplie le monde par lui-même. Il est le pouvoir de séparer de soi à l’infini toute chose pour pouvoir la rassembler et ainsi la reconfier à son être.

      La parole est langage. Le langage s’embarrasse dans sa propre contingence ; miroir introduit dans le monde, au cœur de chaque être, il introduit le problème supplémentaire
      de sa faclicité, de son propre reflet en lui-même. Puissance du langage qui culmine aujourd’hui jusqu’à la destruction du monde.

      Une analyse scientifique du langage peut sans doute rapporter les mots comme phénomènes à la biologie de la phonation, car le langage s’incarne dans la matérialité
      phonétique ; mais en quoi est-ce l’origine du langage ?

      Peut-être le charme d’une phrase exclamative qui commence par Oh…, ou invocative par 0…, vient-il de ce que le long frémissement encore inarticulé de l’apostrophe qui est son
      avant d’être sens répète, mais symboliquement, comme la naissance du langage en l’émotion, célébrant un rite d’origine où l’on assiste à la figure de ce
      qui se lève, aube nécessaire.

      De même qu’il y a une syntaxe de la peinture, et qu’on peut demander ce que le peintre choisit de laisser paraître, de même… Mais le peintre est en présence du spectacle,
      tandis que la parole ? Le mystère du langage est que le rapport au monde est dérobé : d’où les hypothèses fantaisistes sur sa naissance — Langage
      ingénéré.

      Il semble que nous n’ayons plus le terme de référence que nous avions pour la peinture. Car l’être, c’est cette dimension sans précédent qui vient à nous par le
      langage. Le langage peut se rapporter au monde grâce seulement à ce pouvoir de nomination de l’être, qui est sa propre essence. L’être est en le langage celé comme sa
      vocation au monde.

      Tout style ne serait-il pas comme une grille sur un retrait premier, un dédit fondamental ? Ce qu’il laisse transparaître alors dépend de la manière dont l’écrivain s’y
      prend pour faire paraître — manière de discerner, de circonscrire l’invisible.

      Or une parole organisée précède en fait la parole organisante, cherchante. Car la syntaxe commune, et enseignée, fut premier lieu d’intelligibilité à soi, avant
      l’asthme poétique.

      La stylistique ne devrait-elle pas donc mesurer la différence, c’est-à-dire la manière dont la parole parlante malmène la parole parlée, la fait souffrir pour lui
      extorquer ce qu’elle peut dire. L’intention profonde, inconnue de l’écrivain lui-même, apparaîtrait peut-être. La stylistique jouerait le rôle d’un décryptage
      ontologique.

      Pour comprendre un écrivain, réassister de l’intérieur, après des exercices d’entrée en résonance avec son rythme, à cet entraînement, cette fuite en
      avant qu’est le style, cette manière de tournoyer, de s’emporter autour d’une obscurité préférée ; le style lutte de vitesse avec la répulsion qui émane de ce
      centre, pour remonter vers lui à contre-tourbillons, et le circonscrire.

      Parlant sous inspiration — on dira aussi bien : de nécessité ; ou : en toute liberté — l’écrivain en prend à son aise avec la langue ; prend ses aises ;
      c’est cette aise qu’il s’agit de mesurer en quelque sorte.

      Le critique est celui qui parle un espéranto, mais assez intimement pour pouvoir apprécier la grâce qui a visité les autres, c’est-à-dire leur différence. Une
      reuvre est événement dans le langage — ensuite, ce sera peut-être un événement historique, sociologique ou autre.

      Ecrivant, l’homme s’ingénie; lutte très intime, la plus intime peut-être, de la liberté (ingenium) et de la nécessité (langue) ; combat violent de la liberté
      avec soi-même, car elle est depuis toujours déjà confondue avec ce langage qui la lie en la douant de parole — toujours un oiseau dans les rets, qui les soulève à
      en mourir.

      De la pensée au regard : sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Sensible prétexte. La pensée se demande de quoi; cherchant « de quoi », elle improvise; mécontente
      des barreaux d’os.

      La pensée est, astreinte à puiser au spectacle les mots de son dire. Les mots qui disent originalement le rapport des choses offert à la vue, l’agencement de choses, cette
      première syntaxe (du) visible est donc, transportée de toujours dans la parole comme la syntaxe même de celle-ci et sa propre étoffe, l’incontournable figure qui donne
      à notre pensée sa configuration ordonnée à son très profond désir de dire ce qui est : toute parole est figurée, parabole ; tout logos est topologie. La
      présence d’esprit, présence à soi-même, n’est ainsi possible que par une syntaxe, qui est agencement d’être des choses — ontologie.

      Pourtant notre désir est de dire l’être sans figure !

      La pensée est parole ; et y a-t-il quoi que ce soit dans le langage qui ne vienne pas du monde, qui ne recueille le primordial signe des choses ? Tout mot ne dit-il pas, par son sens
      premier, un moment ou un mouvement du monde, un fragment du spectacle ? La pensée scrute et veut rejoindre le sens du monde à partir d’une puissance sémantique qui doit tout au
      monde, car il est le premier sémaphore. Ainsi, la pensée est-elle, par ses yeux, frappée d’une lumière qui l’aveugle, vouée à une visibilité qui ne cesse de
      la décevoir.

      Le monde se fait voir à la pensée en lui donnant comme langage les moyens de le voir, et cependant le langage ne cesse, à partir du désir foncier qui l’anime, de parler
      comme s’il occupait un point de vue hors du monde, comme s’il provenait d’ailleurs, comme s’il n’était pas dans son essence et sa texture un premier et fondamental transport du visible
      à la pensée, une originelle méta-phore, et ainsi seulement pouvoir de nomination. La tâche de la pensée est donc impossible. Le cercle de la métaphore, espace de
      la pensée, est tel que, transport du sensible au sens et retour du sens au sensible, il n’est pas possible de déterminer une origine, un sens premier, un sens de la rotation. C’est
      pourquoi le style est essentiellement métaphorique ; le langage est une symbolique qui renvoie au symbole du monde dont il provient ; ainsi, tout est symbole, mais de quoi ?

      Mais une étymologie fondamentale nous renverrait-elle toujours aux choses comme à ce qui aurait eu le premier mot ? 11 se peut que tout ne puisse être dit grâce au spectacle
      ; que le figuratif des choses n’épuise pas tout le mystère. Si l’homme en effet n’est pas seulement un « repli dans l’être », il doit y avoir de la
      révélation, de l’historique non figurante, une Parole qui se soutient de sa propre autorité, et qui prend elle-même ses allégories dans les choses. Le langage ne peut
      dériver entièrement de rien de naturel.

      Question : h quoi peut bien se montrer dans la texture du langage son irréductibilité foncière au naturalisme ?

      Et le langage philosophique ? Ce qu’il vise n’est pas en dehors de lui ; il se recourbe donc sur soi ; attentif à une sorte de révélation incessante, au plus près de mon
      être, source de mon être, qu’il voudrait capter sans médiation, mais dont il est l’immédiate médiation.

      Peut-être philosopher est-il l’inlassable endurance de l’absence de fondement, ou néant, qui se mue toujours en stupeur devant la présence de ce qui est ; expérience du
      néant qui se rejette toujours déjà à l’être ; qui devient en quelque sorte homme-aux-prises-avec-1’être. Philosopher doit demeurer fidèle au questionnement
      sans repos de cette origine, qui parle comme étonne-ment foncier devant ce qui est.

      L’homme est philosophique; c’est dire qu’il est philosophé par le passage au travers de son être de ce jaillissement dont la trace va s’appeler tout de suite philosophie, —
      trace œuvre. La source se cache dans son propre flux ; elle disparaît dans la fécondité de son sourdre. Penser c’est consentir à ce désir, qui nous constitue, de
      remémorer le sourdre indicible ; c’est comme tenter de se convertir à la nuit d’où sort toute aube, et que les yeux, qui sont faits pour le lumineux, ne peuvent voir —
      tentative quasi suicidaire de gagner sur cette dérobade de l’originel pour le pressentir, recul de dos au plus près du foyer de notre être qui est abîme, perte
      d’être.

      Mystique du visible ! Etre favorisé à l’égard du monde de ces très saintes visions dont les visionnaires nous ont rapporté qu’en elles ils ne voyaient plus rien,
      passant par-dessus le monde. Secoué par celte contradiction.

      Car nous lisons distraitement ; ce que nous aimons c’est l’acte de naissance des paroles sous nos yeux, quand elles zèbrent, évanouies déjà, notre nuit.

      La plus belle lecture vaut-elle la plus tremblotante de nos illuminations ? Nous écrivons parce que nous ne savons pas comprendre. Nous exigeons du monde ses éclairs. Il se
      révèle lui-même, car c’est encore de lui que provient la lumière qui le traverse, par où il se donne en spectacle. Il ne cesse de recommencer à naître pour
      nous ; il se reforme sous nos yeux, célébrant la liturgie de ses épiphanies pour quelques fidèles. Moments où paraît ce qu’il veut dire : il n’y a qu’à lire
      et l’éclair entoptique aveugle encore notre mémoire refermée. Profonde rêverie. Peut-être alors le juste récit est-il celui qui ne prétend pas nous livrer une
      peinture sincère, mais qui prend son parti plutôt, de connivence même avec l’inévitable déception du lecteur, de l’insuffisance de l’œuvre à combler un autre,
      et regagne ainsi notre attention.

      Michel Deguy

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  2. Un poème de la blessure, une peinture de ferveur et la jonction habitée….. que demander de mieux !!! . ————–.
     » Le centre est là
    où se révèlent
    Un oeil qui voit
    Un coeur qui bat  » …….
    Merci à tous les deux de tant …….

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    • LE VASTE MONDE

      Où faut-il qu’on aille
      Pour changer de paille
      Si l’on est le feu

      À moins qu’il ne faille
      Si l’on est la paille
      Fuir avec le feu

      La paille est si tendre
      Mais vouloir l’étendre Étendra le feu
      Qu’on tente d’étreindre

      Or il faut l’éteindre

      Le long pour l’un pour l’autre est court
      II y a deux sortes de gens
      L’une est pour l’eau comme un barrage et l’autre fuit comme l’argent

      Le mot-à-mot du mot amour à quoi bon courir à sa suite
      Il est resté dans la
      Dordogne avec le bruit prompt de la truite
      Au détour des arbres profonds devant une maison perchée
      Nous avions rêvé tout un jour d’une vie au bord d’un rocher

      La barque à l’amarre
      Dort au mort des mares
      Dans l’ombre qui mue

      Feuillards et ramures
      La fraîcheur murmure
      Et rien ne remue

      Sauf qu’une main lasse
      Un instant déplace
      Un instant pas plus

      La rame qui glisse

      Sur les cailloux lisses
      Comme un roman lu

      Si jamais plus tard tu reviens par ce pays jonché de pierres
      Si jamais tu revois un soir les îles que fait la rivière
      Si tu retrouves dans l’été les bras noirs qu’ont ici les nuits
      Et si tu n’es pas seule alors dis-lui de s’écarter dis-lui
      De s’é-car-ter le temps de renouer ce vieux songe illusoire
      Puis fais porter le mot amour et le reste au brisoir

      On a beau changer d’horizon
      Le cœur garde ses désaccords
      Des gens des gens des gens encore
      De toute cette déraison
      Il n’est resté que les décors

      Elle amenait à la maison
      Des paltoquets et des pécores
      Je feignais lire
      YInprekor
      Comme un jour fuit une saison
      Il n’est resté que les décors

      On a beau changer de poison
      Tous les breuvages s’édulcorent
      Toutes les larmes s’évaporent
      Des fièvres et des guérisons
      Il n’est resté que les décors

      On a beau changer de prison
      On traîne son âme et son corps
      Les mois passent marquant le score

      De tant d’atroces trahisons
      II n’est resté que les décors

      Le cœur ce pain que nous brisons
      Que les sansonnets le picorent
      J’aurais dû partir j’avais tort
      Aux lueurs des derniers tisons
      Il n’est resté que les décors

      À chaque gare de poussière les buffles de cuir bouilli

      Les gardes qui font un remuement d’armes et bottes noires

      Devant les buffets de piments et d’orgeat

      Des femmes sur leurs ballots sombres

      Yeux d’olive visages d’huile

      Quel est donc ce pays de soif et de bucrânes

      Nous roulons sur la terre cuite.
      Où sommes-nous

      Il n’y a sur la toile énorme qu’un âne et qu’un homme

      Une cruche d’ombre un pain bis un oignon

      Et le vallonnement uniforme où nous nous éloignons

      Le train s’en va comme un caniche
      Sous le couchant drapeau de
      Catalogne

      Primo de
      Rivera

      En ce temps-là dans les hôtels les domestiques

      Surveillaient les voyageurs par le trou de la serrure

      Afin que tout fût bien selon l’Église

      Dans les premiers froids de
      Madrid
      J’habitais la
      Puerta del
      Sol
      Cette place comme un grand vide
      Attendait quelque nouveau
      Cid
      Dont le manteau jonchât le sol
      Et recouvrît ces gueux sordides
      Qu’on jette aux mendiants l’obole
      Montrez-moi le peuple espagnol

      Primo de
      Rivera

      Il y avait au
      Prado ce qui ne se montrait pas dans
      J’ai reconnu le garçon d’hôtel espionnant à la porte
      Dans un dessin de
      Goya

      Ce peintre apprend mieux que personne
      L’Espagne et son colin-maillard
      Mais par-dessus tout il m’étonne
      Me serre le cœur et lui donne
      Le secret de ce cauchemar
      Par cette épouvante d’automne

      Dans un tableau fait sur le tard
      Le grand goudron de
      Gibraltar

      Primo de
      Rivera

      J’ai parcouru les sierras
      Où la procession des villes se lamente
      Tolède
      Ségovie
      Avila
      Salamanque
      Alcala de
      Henarès

      Passant les bourgs de terre cuite
      Les labours perchés dans les airs
      Sur un chemin qui fait des huit
      Comme aux doigts maigres des jésuites
      Leur interminable rosaire
      Le vent qui met les rois en fuite
      Fouette un bourricot de misère
      Vers l’Escorial-au-Désert

      Primo de
      Rivera

      Une halte de chemin de fer à mi-route entre l’hiver et l’été

      Entre la
      Castille et l’Andalousie

      À l’échiné des monts à la charnière sarrasine

      Un jeune aveugle a chanté

      D’où se peut-il qu’un enfant tire
      Ce terrible et long crescendo
      C’est la plainte qu’on ne peut dire
      Qui des entrailles doit sortir
      La nuit arrachant son bandeau
      C’est le cri du peuple martyr
      Qui vous enfonce dans le dos
      Le poignard du cante jondo

      Primo de
      Rivera
      Primo de
      Rivera
      Primo de
      Rivera

      ô bruit des wagons dans la montagne bruit des roues
      Et tout à coup c’est le mois d’août
      Un souffle sort on ne sait d’où
      L’odeur douce des fleurs d’orange

      Le grand soir maure de
      Cordoue

      Qu’au son des guitares nomades
      La gitane mime l’amour
      Les cheveux bleuis de pommade
      L’œil fendu de
      Schéhérazade
      Et le pied de
      Boudroulboudour

      Il se fait soudain dans
      Grenade
      Que saoule une nuit de vin lourd
      Un silence profond et sourd

      Primo de
      Rivera

      Le verre est par terre
      Un sang coule coule
      Dommage le vin
      Du bon vin
      Lorca
      Lorquito
      Lorca c’était du vin rouge
      Du bon vin gitan

      Qui vivra verra le temps roule roule
      Qui vivra verra quel sang coulera
      Quand il sera temps
      Sans parler du verre
      Qui vivra verra

      Il se fait soudain dans
      Grenade
      Que saoule une nuit de sang lourd
      Une terrible promenade

      Il se fait soudain dans
      Grenade
      Un grand silence de tambours

      Louis Aragon

      Merci Jane.

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