LE RESTAURANT LEMEUNIER RUE DE LA CHAUSSÉE D’ANTIN


LE RESTAURANT LEMEUNIER RUE DE LA CHAUSSÉE D’ANTIN

Francis Ponge

Rien de plus émouvant que le spectacle que donne, dans cet immense Restaurant Lemeunier, rue de la Chaussée d’Antin, la foule des employés et des vendeuses qui y déjeunent
à midi.

La lumière et la musique y sont dispensées avec une prodigalité qui fait rêver. Des glaces biseautées, des dorures partout. L’on y entre à travers des plantes
vertes par un passage plus sombre aux parois duquel quelques dîneurs déjà à l’étroit sont installés, et qui débouche dans une salle aux proportions
énormes, à plusieurs balcons de pitchpin formant un seul étage en huit, où vous accueillent à la fois des bouffées d’odeurs tièdes, le tapage des fourchettes
et des assiettes choquées, les appels des serveuses et le bruit des conversations.

C’est une grande composition digne du Véronèse pour l’ambition et le volume, mais qu’il faudrait peindre tout entière dans l’esprit du fameux Bar de Manet.

Les personnages dominants y sont sans contredit d’abord le groupe des musiciens au nœud du huit, puis les caissières assises en surélévation derrière leurs banques,
d’où leurs corsages clairs et obligatoirement gonflés tout entiers émergent, enfin de pitoyables caricatures de maîtres d’hôtel circulant avec une relative lenteur,
mais obligés parfois à mettre la main à la pâte avec la même précipitation que les serveuses, non par l’impatience des dîneurs (peu habitués à
l’exigence) mais par la fébrilité d’un zèle professionnel aiguillonné par le sentiment de l’incertitude des situations dans l’état actuel de l’offre et de la demande
sur le marché du travail.

O monde des fadeurs et des fadaises, tu atteins ici à ta perfection! Toute une jeunesse inconsciente y singe quotidiennement cette frivolité tapageuse que les bourgeois se permettent
huit ou dix fois par an, quand le père banquier ou la mère kleptomane ont réalisé quelque bénéfice supplémentaire vraiment inattendu, et veulent comme il faut
étonner leurs voisins.

Cérémonieusement attifés, comme leurs parents à la campagne ne se montrent que le dimanche, les jeunes employés et leurs compagnes s’y plongent avec délices, en
toute bonne foi chaque jour. Chacun tient à son assiette comme le bernard-l’hermite à sa coquille, tandis que le flot copieux de quelque valse viennoise dont la rumeur domine le
cliquetis des valves de faïence, remue les estomacs et les cœurs.

Comme dans une grotte merveilleuse, je les vois tous parler et rire mais ne les entends pas. Jeune vendeur, c’est ici, au milieu de la foule de tes semblables, que tu dois parler à ta
camarade et découvrir ton propre cœur. 0 confidence, c’est ici que tu seras échangée!

Des entremets à plusieurs étages crémeux hardiment superposés, servis dans des cupules d’un métal mystérieux, hautes de pied mais rapidement lavées et
malheureusement toujours tièdes, permettent aux consommateurs qui choisirent qu’on les disposât devant eux, de manifester mieux que par d’autres signes les sentiments profonds qui les
animent. Chez l’un, c’est l’enthousiasme que lui procure la présence à ses  » côtés d’une dactylo magnifiquement ondulée, pour laquelle il n’hésiterait pas à
commettre mille autres coûteuses folies du même genre; chez l’autre, c’est le souci d’étaler une frugalité de bon ton (il n’a pris auparavant qu’un léger
hors-d’œuvre) conjuguée avec un goût prometteur des friandises; chez quelques-uns c’est ainsi que se montre un dégoût aristocratique de tout ce qui dans ce monde ne
participe pas tant soit peu de la féerie; d’autres enfin, par la façon dont ils dégustent, révèlent une âme noble et blasée, et une grande habitude et
satiété du luxe. Par milliers cependant les miettes blondes et de grandes imprégnations roses sont en même temps apparues sur le linge épars ou tendu.

Un peu plus tard, les briquets se saisissent du premier rôle; selon le dispositif qui actionne la molette ou la façon dont ils sont maniés. Tandis qu’élevant les bras dans
un mouvement qui découvre à leurs aisselles leur façon personnelle d’arborer les cocardes de la transpiration, les femmes se recoiffent ou jouent du tube de fard.

C’est l’heure où, dans un brouhaha recrudescent de chaises repoussées, de torchons claquants, de croûtons écrasés, va s’accomplir le dernier rite de la singulière
cérémonie. Successivement, de chacun de leurs hôtes, les serveuses, dont un carnet habite la poche et les cheveux un petit crayon, rapprochent leurs ventres serrés d’une
façon si touchante par les cordons du tablier : elles se livrent de mémoire à une rapide estimation. C’est alors que la vanité est punie et la modestie
récompensée. Pièces et billets bleus s’échangent sur les tables : il semble que chacun retire son épingle du jeu. Fomenté cependant par les filles de salle au
cours des derniers services du repas du soir, peu à peu se propage et à huis clos s’achève un soulèvement général du mobilier, à la faveur duquel les besognes
humides du nettoyage sont aussitôt entreprises et sans embarras terminées.

C’est alors seulement que les travailleuses, une à une soupesant quelques sous qui tintent au fond de leur poche, avec la pensée qui regonfle dans leur cœur de quelque enfant en
nourrice à la campagne ou en garde chez des voisins, abandonnent avec indifférence ces lieux éteints, tandis que du trottoir d’en face l’homme qui les attend n’aperçoit plus
qu’une vaste ménagerie de chaises et de tables, l’oreille haute, les unes pardessus les autres dressées à contempler avec hébétude et passion la rue déserte.

Francis Ponge

 

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QUAI DE CLARTE


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QUAI DE CLARTE

 

Vas au bateau qui t’emportera

tu le reconnaîtras au regroupement d’oiseaux au-dessus du mât

et quand le sel se fera fleur

appareille.

 

Niala-Loisobleu – 08/02/19

JARDIN NOCTURNE


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(Peinture d’Odilon Redon)

JARDIN NOCTURNE

De ses yeux battant d’ailes

au coeur des maisons-fleurs

d’une lèvre après l’autre

le poète

caressa ce jour…

Niala-Loisobleu – 08/02/19