L’EAU RACONTEE


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L’EAU RACONTEE

Le bois flotté des jetées tient le blanc de tes voiles en orangeraie

sur le quai le char à banc transporte l’iode de tes pores aux derniers étangs avant que les canards deviennent solitaires

ta peau laisse dans la boule

la chaleur de ton corps son et lumière

et la glace fond dans mon vers quand je passe entre les barreaux d’un nuage

comme un soleil forge une autre histoire

je te pèle

tu cries

« Pas de quartier »

 

(Dessin de Paul Delvaux)

Niala-Loisobleu – 22/01/19

COLIN-MAILLARD


 

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COLIN-MAILLARD

 

Avant qu’ils ne déplacent le cours des choses je feuillette, disert, moitié ailleurs, le ressenti à choisir pour manger. Une sardine quand ça bouchait le port ça entrait dans ces endroits où personne ne va. Les tiroirs du marchand de couleurs de la rue de Verneuil tenaient le blanc de mon zinc prêt à décoller. De l’Antoine en carte postale. Comme les blanchisseuses toujours chaudes du décolleté. Les bons de la Semeuse  je les imaginais pleins et lourds comme un 95 b, quand Marthe les collait dans son album de timbres, Elle avait le mot pour combler ma rime, j’en restais poudre de riz sur le nez à la sortie de la baignoire en zinc du dimanche pendant que la cuisinière me prévenait qu’à midi on mangerait la daube qui cuisait enfin après trois jours de marinade. Le sachet de lithiné mettait ses bulles dans l’eau plate, le coco lui c’était pour le quatre-heures. Pendant la guerre dans les Vosges, la limonade accompagnait les parties de grosses boules en bois clouté où on enfonçait ses doigts. C’est là que j’ai décidé d’avoir toujours un cheval. Les Tuileries m’en avaient donné le manège, l’exode à la campagne m’en  a appris la vertu. Quand dételés du tombereau lourd de betteraves ils venaient à l’abreuvoir du bas la côte du village, juste sous le fenêtres de la maison, la tête dans l’eau je ne voyais que  leur croupe. L’émotion de cette image est une forme de mirage qui m’est resté. Il y a des bas-reins qui contiennent plus que tout, ma boîte d’épingles, de ficelle, de boutons, d’écrous sans vice et de bouts de bois m’a permis d’aller plus loin qu’une panoplie de Superman pour jouer au train électrique. Il y a de la chair dans ce que les doigts sentent en tâtant pour trouver leur nom. C’est comme avant d’écrire quand la couleur sort de l’encrier du tube. Toi qui sait comme j’aime ta tripe, fais en sorte de me la garder sans la mettre à la mode. Il faut se démasquer soi-même pour reconnaître son Autre…

Niala-Loisobleu – 22/01/19

FAUT-IL ÊTRE FOU


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FAUT-IL ÊTRE FOU

Faut-il être fou pour avoir aimé les rides d’un vieil Espagnol ?
Être fou pour avoir frémi aux pleurs d’une gitane aveugle ?
Être fou pour avoir bondi aux poings brandis d’un vieux Quichotte ?
Ici quinze cents sacrés cœurs mauresques et le drapeau de Charles Quint
Montent pour me clouer les yeux au mur d’un couvent andalou

Chez moi il y a des fontaines lourdes et des pommes d’après saison
Quinze gamins en mal de rêve y viennent sourdre des chansons
Chez moi de jambes folles vont les filles au long des matins de chardon
Prier Sainte Anne en ses chapelles en sa rose et bouquets d’ajoncs
Chez moi toutes les filles s’appellent Anne et elles ont toutes seins blancs
Cuisses lourdes et hanches vastes, j’y menais rêver mes troupeaux
Chez moi j’ai quatre amis, quatre poètes : Pierre, Jacques, Yves et Joël
Pierre, Jacques, Yves et Joël, oh, ne m’ayez pas oublié
N’ayez pas oublié nos filles, nos fredaines et nos chansons

Ici, derrière un vieux muret de pierres, j’attends la mort dans un sommeil
Peuplé du lait de femmes blanches au froid d’un marbre horizontal
La nuit, la nuit sur mon fusil de pierre je mords des chevaux andalous
Je blesse au vagin des gitanes, j’embrasse des épagneuls roux
Et de tendres gazelles blanches, et je brûle des orangers

Ici il y a un gamin timide avec des tulles de princesses
Qui brûle mes Républicains
Dernier matin de ma jeunesse
Déchirée de viol et de sang
La mort s’en vient, matin blafard
Dix-huit nuits m’ont amené là
Dix-huit rêves pour y venir
Dix-huit rêves pour y mourir

Je pense à toutes mes années
Je pense à toutes mes gazelles
Mes gazelles abandonnées
Pierre, Jacque, Yves et Joël
Nous nous sommes bien oubliés
Voici la Garce qui s’en vient et j’ai l’éternité pour moi
Pour une chanson dans le sol où l’amour est enfin réel

Jacques Bertin