LA SÉANCE DE SAC


LA SÉANCE DE SAC

Henri Michaux

 

Je crache sur ma vie.
Je m’en désolidarise.

Qui ne fait mieux que sa vie?

Cela commença quand j’étais enfant.
Il y avait un grand adulte encombrant.

Comment me venger de lui?
Je le mis dans un sac.
Là je pouvais le battre à mon aise.
Il criait, mais je ne l’écoutais pas.
Il n’était pas intéressant.

Cette habitude de mon enfance, je l’ai sagement gardée.
Les possibilités d’intervention qu’on acquiert en devenant adulte, outre qu’elles ne vont pas loin, je m’en méfiais.

A qui est au lit, on n’offre pas une chaise.

Cette habitude, dis-je, je l’ai justement gardée, et jusqu’aujourd’hui gardée secrète.
C’était plus sûr.

Son inconvénient — car il y en a un — c’est que grâce à elle, je supporte trop facilement des gens impossibles.

Je sais que je les attends au sac.
Voilà qui donne une merveilleuse patience.

Je laisse exprès durer des situations ridicules et s’attarder mes empêcheurs de vivre.

La joie que j’aurais à les mettre à la porte en réalité est retenue au moment de l’action par les délices incomparablement plus grandes de les tenir prochainement dans
le sac.
Dans le sac où je les roue de coups impunément et avec une fougue à lasser dix hommes robustes se relayant méthodiquement.

Sans ce petit art à moi, comment aurais-je passé ma vie décourageante, pauvre souvent, toujours dans les coudes des autres?

Comment aurais-je pu la continuer des dizaines d’années à travers tant de déboires, sous tant de maîtres, proches ou lointains, sous deux guerres, deux longues occupations
par un peuple en armes et qui croit aux quilles abattues, sous d’autres innombrables ennemis.

Mais l’habitude libératrice me sauva.
De justesse il est vrai, et je résistai au désespoir qui semblait devoir ne me laisser rien.
Des médiocres, des raseuses, une brute dont j’eusse pu me défaire cent fois, je me les gardais pour la séance de sac.

 

Henri Michaux

 

 

L’hiver est de toutes saisons

aimer tient la graine et prête à mûrir d’une autre pulpe que le fruit sec

On peut ôter la parole à l’enfant

pas le sourire de son corps infirme

Plus je t’aime plus je me sauve de ce qui peut me faire mal de ne pas te voir

rien qu’à l’odeur que tu allumes à mon sang…

 

Niala-Loisobleu – 16/01/19

 

 

TOUS LES PASSANTS


le_musee_paul_delvaux-33451-1

TOUS LES PASSANTS

 

Sans ficelles passe le chanvre au cou de la ballade

ainsi font

trois p’tits tours en passants

et puis

je m’enroule de lin dans l’étoile

pour venir ta vallée

tel le chien qui tire sa pierre au fusil pour entrer dans tes jambes

pas sang qui reste…

 

(Illustration Paul Delvaux)

 

Niala-Loisobleu – 16/01/19

 

 

BOUCHE A BOUCHE


204725f18b9aed9bf8cfc7f1477a1afa

 

 

BOUCHE A BOUCHE

 

 

Du temps retenu

et en plus quelques pelletées sur le grain

 

Passe le bruit du rien qui se montre

en maraude le long des trottoirs

 

L’enfant garde intacte la vision du secret caché

L’endroit du petit-oiseau tendrement enterré dans son chant

 

Les soleils marchent pieds-nus sur les silex d’une moquette roulée dans du papier Le Nil

pendant qu’en surface le Sphinx fait l’appeau au pigeon d’argile

 

Je ne parle plus que dans ton ventre ouvert à langue déployée

le lobe de tes cuisses accolées abstrait toute intrusion

 

Liberté de ton choix enfin mis en public

une tête verte transperce la croûte de son  souffle vertical.

 

(Dessin de Paul Delvaux)

 

Niala-Loisobleu –  16/01/19

LE GRÉSIL


9330d1b38d33ddb4a4007f495cfb8608

LE GRÉSIL

 

 

Dans l’emballage d’une maison de rêve lâchant ses rats entre ses dents cariées 
sa bouche-siamoise mictionne sa stratégie persécutrice. Ressemblant à s’y méprendre à celle tant décriée sur les médias mais affectant seulement le genre masculin. Pourquoi le genre des victimes ne serait pas renversé et  mis  à son tour dans celui des coupables ? 
J’ai tout ce qu’il faut pour vous montrer la réalité de cette existence (renseignements d’état civil et lieu de résidence) de cette bête immonde qui sort du marécage en tentant de rejoindre l’eau claire par reptations serpentines, c’est possiblement une femme? Hélas juste par le sexe (organe principal de cette chose qui n’a plus rien de féminin)
J’interdirai son infection d’entrer, sa frontière d’état et d’anonymat ne la protégeant  de rien 
Niala-Loisobleu – 16/01/19

LE GRÉSIL

(extraits)

Toute une vie le chemin

les pierres dans le soleil une roue exténuée

le moyeu creusé pour qu’elle tourne

éclaire, écrive

éclaire nos pas dans la nuit

par un harcèlement de mots du temps fracturé, du temps broyé, assouvi…

de retour du corps à corps

devenu le fil à fil

d’une inscription incestueuse

qui aurait trahi le masque, les sueurs, les cailloux.

l’eau morte des vies coulées dont on ne sort qu’en taillant à vif : la vigne vieille, le rosier neuf

le ruissellement de la pluie

Une tête prise au collet la mienne chaque nuit

harnachée, tuyautée, branchée sur une soufflerie d’air

commise à dépiauter, à ronger la sentence de mort

d’une obstruction qui bourgeonne — du chiendent qui prolifère

dans la hure du ronfleur

Dans les découpes gravées j’ai cru voir

la sœur de ma cage d’air

une cage ouverte

et fermée, dans laquelle

je dors —je dois dormir

un cachot intraduisible

que l’obscurité du vent rebrousse

assèche, et désertifie

ma discorde dort masquée la pointe suture, et

réconcilie

Tu serais avec moi sous le masque nous nous endormirions garrottés

corrodés par la sécheresse

momifiés dans la couleur

adossés à la toute-puissance du modèle absent

toi, moi, l’autre, le souffle qui se tresse

à l’insignifiance de l’air déchaîné

un vent machinique un vent sans bourrasques ni accalmie

pour abattre une floraison excessive, un barrage de mots dans la nuit

et dégager le passage d’un sommeil à vif

poussé au rouge

et la distorsion

des figures du sommeil

*

Se lever tôt, se coucher tard, restreindre l’espace de réparation

retrouver

le souffle des mots perdus hors de la cage d’air

comme un cheval qui se bat contre les taons, le hasard, contre les mouches

et le noir

avec tes contre-cages odorantes

avec les insectes doux

d’un visage de femme-enfant

qui se glissent, qui se jouent entre les branchies

et la soif

Je suis sans identité

comme, coupant, par les bois le pas d’un autre,

toujours un autre, à la fin, par les bois

l’étirement de la peur dans le poignet, les veines alanguies du bras

ma mort, sans l’avoir vécue, elle, sans voix, me tirant…

toute l’eau du ciel dans les feuilles de la forêt, dans la résonance des pierres

empêchée d’écrire — écrivant ce qui me tue

sans une goutte de sang *

Le poète — il n’existe pas —

est celui qui change

de sexe comme de chemise

une humide contre une sèche, une rose contre un caillou

et vice vers…

précipice un feu de branches déjà vertes…

quelles fleurs pourraient surgir rien ne presse

que le pas

l’ombre qu’il jette

Les mots me manquent pour jouir du chèvrefeuille, du jasmin

frappé par le vent violent le sol brille le jour bat je suis aveugle — et lié

à ta voix indestructible qui compte le vide des pas

sous les fibres de l’image le mot relance la mort

de la déesse calcaire…

le corps vient de rajeunir le souffle de s’éparpiller

 

Jacques Dupin