LE POSEUR DE QUESTIONS


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LE POSEUR DE QUESTIONS

 

Très loin, dans le dedans de mon écorce chaude, dans le noir embrouillé des veines et du sang, le poseur de questions tourne en rond, tourne et

rôde : il veut savoir pourquoi tous ces gens ces passants ?

Le mort que je serai s’étonne d’être en vie, du chat sur ses genoux qui ronronne pour rien, du grand ciel sans raison, du gros vent malappris qui bouscule l’ormeau et se calme pour
rien.

Un cheval roux pourquoi ? Pourquoi un sapin vert ? Et pourquoi ce monsieur qui fait une addition, qui compte : un soleil, deux chiens, trois piverts, qui compte sur ses doigts pleins de
suppositions ?

Il compte sur ses doigts, mais perd dans ses calculs sa raison de compter, sa raison de rêver, sa raison d’être là, tout pesant de scrupules, et d’être homme vivant sans
qu’on l’ait invité.

Claude Roy

 

Une réflexion sur “LE POSEUR DE QUESTIONS

  1. Nuits partagées

    Au terme d’un long voyage, je revois toujours ce corridor, cette

    taupe, cette ombre chaude à qui l’écume de mer prescrit des courants

    d’air pur comme de tous petits enfants, je revois toujours la chambre

    où je venais rompre avec toi le pain de nos désirs, je revois toujours ta

    pâleur dévêtue qui, le matin, fait corps avec les étoiles qui disparaissent.

    Je sais que je vais encore fermer les yeux pour retrouver les couleurs et

    les formes conventionnelles qui me permettent de t’aborder. Quand je

    les rouvrirai, ce sera pour chercher dans un coin de la pièce l’ombrelle

    corruptible à manche de pioche qui me fait redouter le beau temps, le

    soleil, la vie, car je ne t’aime plus au grand jour, car je regrette le temps

    où j’étais parti à ta découverte et le temps aussi où j’étais aveugle et

    muet devant l’univers incompréhensible et le système d’entente incohérent

    que tu me proposais.

    N’as-tu pas suffisamment porté la responsabilité de cette candeur qui

    m’obligeait à toujours retourner tes volontés contre toi ?

    Que ne m’as-tu donné à penser ! Maintenant, je ne viens plus te voir

    que pour être plus sûr du grand mystère que continue encore l’absurde

    durée de ma vie, l’absurde durée d’une nuit.

    Quand j’arrive toutes les barques s’en vont, l’orage recule devant elles.

    Une ondée délivre les fleurs obscures, leur éclat recommence et frappe de

    nouveau les murs de laine. Je sais, tu n’es jamais sûre de rien, mais l’idée

    du mensonge, mais l’idée d’une erreur sont tellement au-dessus de nos forces.

    Il y a si longtemps que la porte têtue n’avait pas cédé, si longtemps que la

    monotonie de l’espoir nourrissait l’ennui, si longtemps que tes sourires

    étaient des larmes.

    Nous avons refusé de laisser entrer les spectateurs, car il n’y a pas de

    spectacle. Souviens-toi, pour la solitude, la scène vide, sans décors, sans

    acteurs, sans musiciens. L’on dit : le théâtre du monde, la scène mondiale

    et, nous deux, nous ne savons plus ce que c’est. Nous deux, j’insiste sur

    ces mots, car aux étapes de ces longs voyages que nous faisions séparément,

    je le sais maintenant, nous étions vraiment ensemble, nous étions vraiment,

    nous étions, nous. Ni toi, ni moi ne savions ajouter le temps qui nous avait

    séparés à ce temps pendant lequel nous étions réunis, ni toi, ni moi ne savions

    l’en soustraire.

    Une ombre chacun, mais dans l’ombre nous l’oublions.

    La lumière m’a pourtant donné de belles images des négatifs de nos

    rencontres. Je t’ai identifié à des êtres dont seule la variété justifiait le nom,

    toujours le même, le tien, dont je voulais les nommer, des êtres que je

    transformais, en pleine lumière, comme on transforme l’eau d’une source

    en la prenant dans un verre, comme on transforme sa main en la mettant

    dans une autre. La neige même, qui fut derrière nous l’écran douloureux

    sur lequel les cristaux des serments fondaient, la neige même était masquée.

    Dans les cavernes terrestres, des plantes cristallisées cherchaient les décolletés

    de la sortie.

    Ténèbres abyssales toutes tendues vers une confusion éblouissante, je ne

    m’apercevais pas que ton nom devenait illusoire, qu’il n’était plus que sur

    ma bouche et que, peu à peu, le visage des tentations apparaissait réel, entier,

    seul.

    C’est alors que je me retournais vers toi.

    Réunis, chaque fois à jamais réunis, ta voix comble tes yeux comme

    l’écho comble le ciel du soir. Je descends vers les rivages de ton apparence.

    Que dis-tu ? Que tu n’as jamais cru être seule, que tu n’as pas rêvé depuis

    que je t’ai vue, que tu es comme une pierre que l’on casse pour avoir deux

    pierres plus belles que leur mère morte, que tu étais la femme d’hier et que

    tu es la femme d’aujourd’hui, qu’il n’y a pas à te consoler puisque tu t’es

    divisée pour être intacte à l’heure qu’il est.

    Toute nue, toute nue, tes seins sont plus fragiles que le parfum de l’herbe

    gelée et ils supportent tes épaules. Toute nue. Tu enlèves ta robe avec la plus

    grande simplicité. Et tu fermes les yeux et c’est la chute de l’ombre sur un

    corps, la chute de l’ombre tout entière sur les dernières flammes.

    Les gerbes des saisons s’écroulent, tu montres le fond de ton cœur. C’est

    la lumière de la vie qui profite des flammes qui s’abaissent, c’est une oasis qui

    profite du désert, que le désert féconde, que la désolation nourrit. La fraîcheur

    délicate et creuse se substitue aux foyers tournoyants qui te mettaient en tête

    de me désirer. Au-dessus de toi, ta chevelure glisse dans l’abîme qui justifie

    notre éloignement.

    Que ne puis-je encore, comme au temps de ma jeunesse, me déclarer ton

    disciple, que ne puis-je encore convenir avec toi que le couteau et ce qu’il

    coupe sont bien accordés. Le piano et le silence, l’horizon et l’étendue.

    Par ta force et par ta faiblesse, tu croyais pouvoir concilier les désaccords

    de la présence et les harmonies de l’absence, une union maladroite, naïve,

    et la science des privations. Mais, plus bas que tout, il y avait l’ennui. Que

    veux-tu que cet aigle aux yeux crevés retienne de nos nostalgies ?

    Dans les rues, dans les campagnes, cent femmes sont dispersées par toi, tu

    déchires la ressemblance qui les lie, cent femmes sont réunies part toi et tu ne

    peux leur donner de nouveaux traits communs et elles ont cent visages, cent

    visages qui tiennent ta beauté en échec.

    Et dans l’unité d’un temps partagé, il y eut soudain tel jour de telle année

    que je ne pus accepter. Tous les autres jours, toutes les autres nuits, mais ce

    jour-là j’ai trop souffert. La vie, l’amour avaient perdu leur point de fixation.

    Rassure-toi, ce n’est pas au profit de quoi que ce soit de durable que j’ai

    désespéré de notre entente. Je n’ai pas imaginé une autre vie, devant d’autres

    bras, dans d’autres bras. Je n’ai pas pensé que je cesserais un jour de t’être

    fidèle, puisqu’à tout jamais j’avais compris ta pensée et la pensée que tu existes,

    que tu ne cesses d’exister qu’avec moi.

    J’ai dit à des femmes que je n’aimais pas que leur existence dépendait de

    la tienne.

    Et la vie, pourtant, s’en prenait à notre amour. La vie sans cesse à la

    recherche d’un nouvel amour, pour effacer l’amour ancien, l’amour dangereux,

    la vie voulait changer d’amour.

    Principes de la fidélité… Car les principes ne dépendent pas toujours de

    règles sèchement inscrites sur le bois blanc des ancêtres, mais de charmes bien

    vivants, de regards, d’attitudes, de paroles et des signes de la jeunesse, de la

    pureté, de la passion. Rien de tout cela ne s’efface.

    Je m’obstine à mêler des fictions aux redoutables réalités. Maisons

    inhabitées, je vous ai peuplées de femmes exceptionnelles, ni grasses, ni

    maigres, ni blondes, ni brunes, ni folles, ni sages, peu importe, de femmes

    plus séduisantes que possibles, par un détail. Objets inutiles, même la sottise

    qui procéda à votre fabrication me fut une source d’enchantements. Êtres

    indifférents, je vous ai souvent écoutés, comme on écoute le bruit des vagues

    et le bruit des machines d’un bateau, en attendant délicieusement le mal de mer.

    J’ai pris l’habitude des images les plus inhabituelles. Je les ai vues où elles

    n’étaient pas. Je les ai mécanisées comme mes levers et mes couchers. Les

    places, comme des bulles de savon, ont été soumises au gonflement de mes

    joues, les rues à mes pieds l’un devant l’autre et l’autre passe devant l’un,

    devant deux et fait le total, les femmes ne se déplaçaient plus que couchées,

    leur corsage ouvert représentant le soleil. La raison, la tête haute, son carcan

    d’indifférence, lanterne à tête de fourmi, la raison, pauvre mât de fortune pour

    un homme affolé, le mât de fortune du bateau… voir plus haut.

    Pour me trouver des raisons de vivre, j’ai tenté de détruire mes raisons de

    t’aimer. Pour me trouver des raisons de t’aimer, j’ai mal vécu.

    Au terme d’un long voyage, peut-être n’irai-je plus vers cette porte que

    nous connaissions tous deux si bien, je n’entrerai peut-être plus dans cette

    chambre où le désespoir et le désir d’en finir avec le désespoir m’ont tant de

    fois attiré. A force d’être un homme incapable de surmonter son ignorance

    de lui-même et du destin, je prendrai peut-être parti pour des êtres différents

    de celui que j’avais inventé.

    A quoi leur servirai-je ?

    La vie immédiate,

    Editions Gallimard, 1932

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