ATIBON-LEGBA


saint_sernin

ATIBON-LEGBA

Je suis
Atibon-Legba

Mon chapeau vient de la
Guinée

De même que ma canne de bambou

De même que ma vieille douleur

De même que mes vieux os

Je suis le patron des portiers

Et des garçons d’ascenseur

Je suis
Legba-Bois
I.egba-Cayes

Je suis
Legba-Signangnon

Et ses sept frères
Kataroulo

Je suis
Legba-Kataroulo

Ce soir je plante mon reposoir

Le grand médicinier de mon âme

Dans la terre de l’homme blanc

À la croisée de ses chemins

Je baise trois fois sa porte

Je baise trois fois ses yeux !

Je suis
Alegba-Papa

Le dieu de vos portes

Ce soir c’est moi

Le maître de vos layons

Et de vos carrefours de blancs

Moi le protecteur des fourmis

Et des plantes de votre maison

Je suis le chef des barrières

De l’esprit et du corps humains !

J’arrive couvert de poussière

Je suis le grand
Ancêtre noir
Je vois j »entends ce qui se passe
Sur les sentiers et les routes
Vos cœurs et vos jardins de blancs
N’ont guère de secrets pour moi
J’arrive tout cassé de mes voyages
Et je lance mon grand âge
Sur les pistes où rampent
Vos trahisons de blancs !

Ô vous juge d’AJabama

Je ne vois dans vos mains

Ni cruche d’eau ni bougie noire

Je ne vois pas mon vêvé tracé

Sur le plancher de la maison

Où est la bonne farine blanche

Où sont mes points cardinaux

Mes vieux os arrivent chez vous

juge et ils ne voient pas

De bagui où poser leurs chagrins

Ils voient des coqs blancs

Ils voient des poules blanches

Juge où sont nos épices

Où est le sel et le piment

Où est l’huile d’arachide

Où est le maïs grillé

Où sont nos étoiles de rhum

Où sont mon rada et mon mahi

Où est mon yanvalou ?

Au diable vos plats insipides

Au diable le vin blanc

Au diable la pomme et la poire

Au diable tous vos mensonges

Je veux pour ma faim des ignames

Des malangas et des giraumonts

Des bananes et des patates douces

Au diable vos valses et vos tangos

La vieille faim de mes jambes
Réclame un crabignan-legba
La vieille soif de mes os
Réclame des pas virils d’homme !

Je suis
Papa-Legba

Je suis
Legba-Clairondé

Je suis
Legba-Sé

Je suis
Alegba-Si

Je sors de leur fourreau

Mes sept frères
Kataroulo

le change aussi en épée

Ma pipe de terre cuite

Je change aussi en epee
Ma canne de bambou
Je change aussi en epee
Mon grand chapeau de
Guinée
Je change aussi en épée
Mon tronc de médicinier
Je change aussi en épée
Mon sang que tu as versé !

O juge voici une épée

Pour chaque porte de la maison

Une épée pour chaque tête

Voici les douze apôtres de ma foi

Mes douze épées
Kataroulo

Les douze
Legbas de mes os

Et pas un ne trahira mon sang

Il n’y a pas de
Judas dans mon corps

Juge il y a un seul vieil homme

Qui veille sur le chemin des hommes

Il y a un seul vieux coq-bataille

O juge qui lance dans vos allées

Les grandes ailes rouges de sa vérité !

René Depestre

5 réflexions sur “ATIBON-LEGBA

  1. C&C : Cher Monsieur Depestre, vous dites que vous êtes à l’heure du bilan, de « l’organisation du chaos », comme vous nommez votre vie. Je crois que vous opérez cette mise en ordre sur deux niveaux : poétique et réflexif. Ce sont d’un côté vos romans oniriques (Hadriana dans tous mes rêves, Le mât de cocagne, Eros dans un train chinois…) ainsi que vos œuvres poétiques 3, de l’autre vos conférences et essais (Bonjour et adieu à la négritude, Ainsi parle le fleuve noir, Le métier à métisser, Encore une mer à traverser) 4, qui se rapportent aux entreprises politiques auxquelles vous avez pris part. Comment vivez-vous cette distinction entre l’action et la poésie ?

    René Depestre (R. D.) : C’est très important. Au départ, à 19 ans, j’ai voulu être à la fois homme d’action, militant de la révolution, et poète. Je n’ai jamais pu m’accomplir dans ces deux domaines en même temps. Soit on porte le fusil et on agit, soit on est poète. Mais il faut surtout remarquer que cette opposition est directement issue des affrontements du xxe siècle. Dans le bloc communiste dont je faisais partie, on me mettait sans cesse des bâtons dans les roues. Tous les bureaucrates, ceux qui se servent de clichés, de poncifs. La plupart en somme ! Le monde, c’est le monde des idées reçues. Ou des religions du salut. Et on patauge toute la vie dedans. Il y a des gens, des éclaireurs, qui essaient d’étudier, de comprendre, de bousculer les stéréotypes. C’est le rôle des intellectuels, des intelligentsias. Et moi j’ai toujours été une sorte de franc-tireur qui fait du jogging dans le surplace sans fin du monde !

    Ce qui me poussait, et me pousse toujours, c’est la poésie comme force vitale, ce ne sont pas les dogmes ni les pouvoirs. Et s’il m’est arrivé de me battre, le fusil à la main, j’ai très vite senti que l’affrontement entre communisme et « monde libre », auquel j’ai pu croire dans ma jeunesse, recouvrait un besoin plus profond, celui d’établir une mondialité commune des esprits et des sensibilités, qu’il convient d’opposer maintenant à la politique des dogmes qui étouffent la poétique du vivre-ensemble des humanités sur la planète.

    C&C : Voulez-vous dire que la poésie est une forme d’expression plus profonde, plus totale ?

    R. D. : Tout à fait ! C’est même la plus cosmique ! J’ai commencé par développer ma sensibilité avant même d’acquérir une conscience politique. Et quand j’ai découvert, très jeune, Marx et que, étudiant, j’ai, avec quelques camarades, participé à la fondation d’un Parti Communiste en Haïti, c’est avant tout l’exaltation de la révolte qui m’animait, la joie, une sorte d’érotisme picaresque. J’étais dans une atmosphère très particulière : dans la vie intellectuelle du pays, dans la vie sociale, il y a eu un tournant en 1927 parce qu’une nouvelle génération, avec l’écrivain Jacques Roumain et le sociologue Jean Price-Mars, a pris la tête d’un mouvement nationaliste d’abord, avec Price-Mars, puis ensuite communiste, d’extrême gauche, grâce à Roumain. Ce réveil a eu une grande influence sur la vie du pays. Et il y avait aussi un autre courant, un courant noiriste, lié à une sorte de négritude à l’haïtienne ; mais c’est un courant politique réactionnaire qui a abouti à Duvalier. Eux, ils ramenaient tout à la question raciale, dans l’ignorance des complexités de l’histoire sociale. Roumain, et après lui ma génération, avec Jacques Stephen Alexis, on pensait que la question haïtienne n’était pas seulement une affaire de couleur de peau, c’était aussi un problème de lutte de classes. Donc il y a eu un débat en Haïti autour de cela. D’un côté, ceux qui ont pris le courant noiriste à la Duvalier, dès les années 1930 autour de la revue Les Griots, qui avait été, dix ans auparavant, et de l’autre côté, précédée de La revue indigène, tribune plutôt révolutionnaire de Price-Mars et Roumain, qui allait marquer ma génération. A nos yeux, Jacques Roumain était un modèle : intellectuel et militant. Un mélange qui m’attirait !

    Mais tout ça, aujourd’hui, on peut dire que c’est un échec, un gâchis prodigieux, voire une catastrophe. En vue de notre rencontre, je me suis demandé si on ne pouvait pas parler en Haïti de ce que j’appellerais une carnavalisation de l’histoire. Elle a commencé très tôt, dès l’époque coloniale, comme une tendance à poser des masques sur les réalités. Elle a commencé avec la géographie : Haïti, le nom indigène, a été remplacé par Española, Hispaniola ; ensuite il a été baptisé Saint-Domingue. Il en a été de même avec la Guadeloupe et la Martinique. Après les pays, on a déguisé les gens eux-mêmes. On a décidé que les aborigènes des îles, les Arawaks, les Karibs, les Siboneys, les Taïnos étaient tous génériquement des Indiens. Christophe Colomb s’était trompé ; il cherchait l’Inde… Les membres des différentes ethnies des Afriques ont été ensuite déguisés en Noirs et Nègres du fabuleux mardi-gras colonial !

    Interview donnée à Cairn en 2015…

    merci mon Alain…

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  2. C&C : Cher Monsieur Depestre, vous dites que vous êtes à l’heure du bilan, de « l’organisation du chaos », comme vous nommez votre vie. Je crois que vous opérez cette mise en ordre sur deux niveaux : poétique et réflexif. Ce sont d’un côté vos romans oniriques (Hadriana dans tous mes rêves, Le mât de cocagne, Eros dans un train chinois…) ainsi que vos œuvres poétiques 3, de l’autre vos conférences et essais (Bonjour et adieu à la négritude, Ainsi parle le fleuve noir, Le métier à métisser, Encore une mer à traverser) 4, qui se rapportent aux entreprises politiques auxquelles vous avez pris part. Comment vivez-vous cette distinction entre l’action et la poésie ?

    René Depestre (R. D.) : C’est très important. Au départ, à 19 ans, j’ai voulu être à la fois homme d’action, militant de la révolution, et poète. Je n’ai jamais pu m’accomplir dans ces deux domaines en même temps. Soit on porte le fusil et on agit, soit on est poète. Mais il faut surtout remarquer que cette opposition est directement issue des affrontements du xxe siècle. Dans le bloc communiste dont je faisais partie, on me mettait sans cesse des bâtons dans les roues. Tous les bureaucrates, ceux qui se servent de clichés, de poncifs. La plupart en somme ! Le monde, c’est le monde des idées reçues. Ou des religions du salut. Et on patauge toute la vie dedans. Il y a des gens, des éclaireurs, qui essaient d’étudier, de comprendre, de bousculer les stéréotypes. C’est le rôle des intellectuels, des intelligentsias. Et moi j’ai toujours été une sorte de franc-tireur qui fait du jogging dans le surplace sans fin du monde !

    Ce qui me poussait, et me pousse toujours, c’est la poésie comme force vitale, ce ne sont pas les dogmes ni les pouvoirs. Et s’il m’est arrivé de me battre, le fusil à la main, j’ai très vite senti que l’affrontement entre communisme et « monde libre », auquel j’ai pu croire dans ma jeunesse, recouvrait un besoin plus profond, celui d’établir une mondialité commune des esprits et des sensibilités, qu’il convient d’opposer maintenant à la politique des dogmes qui étouffent la poétique du vivre-ensemble des humanités sur la planète.

    C&C : Voulez-vous dire que la poésie est une forme d’expression plus profonde, plus totale ?

    R. D. : Tout à fait ! C’est même la plus cosmique ! J’ai commencé par développer ma sensibilité avant même d’acquérir une conscience politique. Et quand j’ai découvert, très jeune, Marx et que, étudiant, j’ai, avec quelques camarades, participé à la fondation d’un Parti Communiste en Haïti, c’est avant tout l’exaltation de la révolte qui m’animait, la joie, une sorte d’érotisme picaresque. J’étais dans une atmosphère très particulière : dans la vie intellectuelle du pays, dans la vie sociale, il y a eu un tournant en 1927 parce qu’une nouvelle génération, avec l’écrivain Jacques Roumain et le sociologue Jean Price-Mars, a pris la tête d’un mouvement nationaliste d’abord, avec Price-Mars, puis ensuite communiste, d’extrême gauche, grâce à Roumain. Ce réveil a eu une grande influence sur la vie du pays. Et il y avait aussi un autre courant, un courant noiriste, lié à une sorte de négritude à l’haïtienne ; mais c’est un courant politique réactionnaire qui a abouti à Duvalier. Eux, ils ramenaient tout à la question raciale, dans l’ignorance des complexités de l’histoire sociale. Roumain, et après lui ma génération, avec Jacques Stephen Alexis, on pensait que la question haïtienne n’était pas seulement une affaire de couleur de peau, c’était aussi un problème de lutte de classes. Donc il y a eu un débat en Haïti autour de cela. D’un côté, ceux qui ont pris le courant noiriste à la Duvalier, dès les années 1930 autour de la revue Les Griots, qui avait été, dix ans auparavant, et de l’autre côté, précédée de La revue indigène, tribune plutôt révolutionnaire de Price-Mars et Roumain, qui allait marquer ma génération. A nos yeux, Jacques Roumain était un modèle : intellectuel et militant. Un mélange qui m’attirait !

    Mais tout ça, aujourd’hui, on peut dire que c’est un échec, un gâchis prodigieux, voire une catastrophe. En vue de notre rencontre, je me suis demandé si on ne pouvait pas parler en Haïti de ce que j’appellerais une carnavalisation de l’histoire. Elle a commencé très tôt, dès l’époque coloniale, comme une tendance à poser des masques sur les réalités. Elle a commencé avec la géographie : Haïti, le nom indigène, a été remplacé par Española, Hispaniola ; ensuite il a été baptisé Saint-Domingue. Il en a été de même avec la Guadeloupe et la Martinique. Après les pays, on a déguisé les gens eux-mêmes. On a décidé que les aborigènes des îles, les Arawaks, les Karibs, les Siboneys, les Taïnos étaient tous génériquement des Indiens. Christophe Colomb s’était trompé ; il cherchait l’Inde… Les membres des différentes ethnies des Afriques ont été ensuite déguisés en Noirs et Nègres du fabuleux mardi-gras colonial !

    Interview donnée à Cairn en 2015…

    merci mon Alain…

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