LABEL LETTRES


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LABEL LETTRES

Dédicace à B.A. qui ce matin m’a soufflé le souvenir d’un mètre à panser

 

Si la porte n’avait pas entrebâillé son galop au virage d’Auteuil, j’aurais jamais su qu’il était de tempérament si gai. Un joueur d’échec en bois qui au réveil enfourchait son bidet en se prenant pour une autre.

Sur le dos du bureau le grand-boulevard plein d’encre éponge les nouvelles éculées comme celles qu’on invente faute d’avoir quelque chose à dire.

De sa bouche en cul-de-poule on aurait eu du mal à croire à la vérité, qu’elle faisait rosière dans la vie.

Il y eut soudain un étrange silence quand la diligence s’arrêta au relais avant les quatre-chevaux partis en premier.

L’amant dans le placard éternua avant l’étroit coup du gendarme quand de la tringle du rideau tomba  la femme du cornac en criant : « Je veux en corps mon ailé fan rose ».

Ainsi fond la frigide banquise à la rencontre du remonte-pente qui l’attire à elle comme l’officiel a plus court.

http://www.epistemocritique.org/IMG/pdf/Cape-tardieu.pdf

Niala–Loisobleu – 11/10/18

A la lumière d’hiver de Philippe Jacottet


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A la lumière d’hiver de Philippe Jacottet

– Il est vrai qu’on aura peu vu le soleil tous ces jours,
espérer sous tant de nuages est moins facile, 
le socle des montagnes fume de trop de brouillard…
(Il faut pourtant que nous n’ayons guère de force
pour lâcher prise faute d’un peu de soleil
et ne pouvoir porter sur les épaules, quelques heures, 
un fagot de nuages…
Il faut que nous soyons restés bien naïfs
pour nous croire sauvés par le bleu du ciel
ou châtiés par l’orage et par la nuit.)

PROMENADE A L’ÉTANG


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PROMENADE A L’ÉTANG

Le calme des jardins profonds s’idéalise.
L’âme du soir s’annonce à la tour de l’église ;
Écoute, l’heure est bleue et le ciel s’angélise.

À voir ce lac mystique où l’azur s’est fondu,
Dirait-on pas, ma soeur, qu’un grand cœur éperdu
En longs ruisseaux d’amour, là-haut, s’est répandu ?

L’ombre lente a noyé la vallée indistincte.
La cloche, au loin, note par note, s’est éteinte,
Emportant comme l’âme frêle d’une sainte.

L’heure est à nous ; voici que, d’instant en instant,
Sur les bois violets au mystère invitant
Le grand manteau de la Solitude s’étend.

L’étang moiré d’argent, sous la ramure brune,
Comme un coeur affligé que le jour importune,
Rêve à l’ascension suave de la lune…

Je veux, enveloppé de tes yeux caressants,
Je veux cueillir, parmi les roseaux frémissants,
La grise fleur des crépuscules pâlissants.

Je veux au bord de l’eau pensive, ô bien-aimée,
À ta lèvre d’amour et d’ombre parfumée
Boire un peu de ton âme, à tout soleil fermée.

Les ténèbres sont comme un lourd tapis soyeux,
Et nos deux cœurs, l’un près de l’autre, parlent mieux
Dans un enchantement d’amour silencieux.

Comme pour saluer les étoiles premières,
Nos voix de confidence, au calme des clairières,
Montent, pures dans l’ombre, ainsi que des prières.

Et je baise ta chair angélique aux paupières.

Albert

Extrait de: Au jardin de l’infante (1893)

 

 

LES PREMIERES GOUTTES


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LES PREMIERES GOUTTES

 

Le chien n’a pas interrompu son rêve, on le voit par moment tressaillir, tu vas prendre la route, déchirer de tes phares l’espace encore sec, il ne va pas le rester bien longtemps, on sent venir l’humide. Le vent déjà porte à porte les premières gouttes, sur le chemin l’herbe clapote sous les pieds, toute dressée de joie. L’oiseau trempe son bec et fait toilette dans la cuvette d’un pétale rose…

Niala-Loisobleu – 11/10/1

VÉGÉTATION

La pluie ne forme pas les seuls traits d’union entre le sol et les cieux : il en existe d’une autre sorte, moins intermittents et beaucoup mieux tramés, dont le vent si fort qu’il l’agite

n’emporte pas le tissu. S’il réussit parfois dans une certaine saison à en détacher peu de choses, qu’il s’efforce alors de réduire dans son tourbillon, l’on s’aperçoit
à la fin du compte qu’il n’a rien dissipé du tout.

A y regarder de plus près, l’on se trouve alors à l’une des mille portes d’un immense laboratoire, hérissé d’appareils hydrauliques multiformes, tous beaucoup plus
compliqués que les simples colonnes de la pluie et doués d’une originale perfection : tous à la fois cornues, filtres, siphons, alambics.

Ce sont ces appareils que la pluie rencontre justement d’abord, avant d’atteindre le sol. Ils la reçoivent dans une quantité de petits bols, disposés en foule à tous les
niveaux d’une plus ou moins grande profondeur, et qui se déversent les uns dans les autres jusqu’à ceux du degré le plus bas, par qui la terre enfin est directement
ramoitie.

Ainsi ralentissent-ils l’ondée à leur façon, et en gardent-ils longtemps l’humeur et le bénéfice au sol après la disparition du météore. A eux seuls
appartient le pouvoir de faire briller au soleil les formes de la pluie, autrement dit d’exposer sous le point de vue de la joie les raisons aussi religieusement admises, qu’elles furent par la
tristesse précipitamment formulées. Curieuse occupation, énigmatiques caractères.

Ils grandissent en stature à mesure que la pluie tombe; mais avec plus de régularité, plus de discrétion; et, par une sorte de force acquise, même alors qu’elle ne
tombe plus. Enfin, l’on retrouve encore de l’eau dans certaines ampoules qu’ils forment et qu’ils portent avec une rougissante affectation, que l’on appelle leurs fruits.

Telle est, semble-t-il, la fonction physique de cette espèce de tapisserie à trois dimensions à laquelle on a donné le nom de végétation pour d’autres
caractères qu’elle présente et en particulier pour la sorte de vie qui l’anime… Mais j’ai voulu d’abord insister sur ce point : bien que la faculté de réaliser leur propre
synthèse et de se produire sans qu’on les en prie (voire entre les pavés de la Sorbonne), apparente les appareils végétatifs aux animaux, c’est-à-dire à toutes
sortes de vagabonds, néanmoins en beaucoup d’endroits à demeure ils forment un tissu, et ce tissu appartient au monde comme l’une de ses assises.

Francis Ponge