REQUIEM DE GUERRE (Extrait)


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REQUIEM DE GUERRE (Extrait)

 

Laissez-moi vivre dans l’obscurité. Dis-je aux Dames de Compagnie.

L’obscur !

L’ami de la nuit. Notre bien à tous.

L’obscur c’est ce qui me reste lorsque j’ai payé mon Denier du culte. Il pénètre à mes côtés dans la vaste pièce. Il rompt le temps. Il en fait l’atelier de larges tranches de sommeil.

Participa-t-il et sous quelle forme à ce qui m’est arrivé ? Çà ! Je n’en peux plus de mal respirer, mal de respirer mal en respirant.

S’impose dès lors la nécessité de dire toute la vérité. Je vous demande simplement de laisser vos rêves tenir la place qui leur est due dans la pièce obscure.

Mais il est plus que temps de se mettre d’accord sur le sens que nous lui donnons. Je lui demande : Que faites-vous là ? Êtes-vous simple d’esprit ? L’esprit simple :

Celui qui ne craint pas de vivre dans

ce qui est plus sombre que le noir.

Ainsi je vais dans l’obscur, me répétant ces psaumes que, pour vous,
je viens de composer. Éloignez de moi les pensées du petit jour. C’est peut-être grâce à cela que j’ai pu tordre le coup à ce (ceux) que vous savez.

L’obscur est notre pain quotidien.

C’est la nuit, dans la matière même du rêve, que nous mesurons le mieux son poids de détresse.

/

Ce sont les mots

qui sortent de ma bouche.

Je pourrais dire qu’il

s’agit d’un bruit nocturne

ma nuit est définitivement blanche

tandis que je suis dans la terreur

née de mes cauchemars adultes et de ce qu’ils montrent de moi-même,
enfant

grand’pitié, c’est ce que je vous demande

grand’pitié !

/

Avec ivresse profonde les mots m’ont accueilli.

Il ne suffisait pas seulement de prendre la parole.

mais me tenir avec eux dans les marges du texte

fut désormais possible.

Possible également de montrer à tous

ce qui se cache dans la caverne du langage.

Voyez ô voyez ! Comme les mots tremblent

et geignent ! Orphelins qui dans le noir

cherchent une autre famille

Franck Venaille, Requiem de guerre, Mercure de France, 2017, 112 pages, 11€, pp.41 à 43 et 46

Attention mise en vente le 4 mai 2017

Franck Venaille dans Poezibao :
bio-bibliographiefiche de lecture de Pierre Jean Jouve (JM Place)« Lecture » poétique 10extrait 1fiche de lecture du livre de François Boddaert, Franck Venaille, je revendique tous les droitsextrait 2, note de lecture de Chaos (G. Guillain), extrait 3extrait 4notes sur la poésieça(par JP Dubost), Venaille, Desbordes-Valmore et Rouzeau en poche (par A. Emaz), C’est nous les modernes (par A. Emaz), ext. 5C’est à dire (A. Emaz), ext. 6ext. 7[Note de lecture] Franck Venaille, « La bataille des éperons d’or », par Antoine Emaz

CES BÛCHERONS DE SOUS LA TERRE


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CES BÛCHERONS DE SOUS LA TERRE

 

On

courait des journées entières dans les bois.
On enjambait la mer et le vent.
Comme fait

l’enfant

dont l’histoire est celle des plus vieilles pierres, le prince des chouettes qui, le soir venu,

range, dans son cartable, les chuintements de son peuple

et ses propres traces de pas.

On livrait des guerres sans merci

à des armées d’ombres dans les bois, dans les livres.

Nos prisonniers étaient jetés dans des cellules de feuillages ;

ils n’en sortiraient qu’à l’automne, dès l’annonce par les corbeaux

de l’arrivée massive des décombres.

Souvent, au temps

des brouissures, on était dehors avant que le jour ne soit sorti de sa chrysalide, et l’on se prenait les pieds dans le fil de soie de l’horizon.

Au-delà commençaient des pays de grottes, les territoires de chasse des orages, disait-on. où se lisaient dans la pierre îles histoires d’animaux fabuleux.
Le soleil y brûlait des torchons sur nos têtes.

On enjambait parfois, dès l’aube, le long fil blanc de l’horizon,

pour aller rejoindre les anciens chasseurs de lueurs, les vieux dompteurs de foudre.


Alors, assis auprès des grands troupeaux

d’étoiles,

nous partagions le feu de leurs serpes,

et gravions dans la pierre, à côté des leurs,

nos exploits de dénicheurs d’autour et de busaigle.

Je parle d’un pays

de dénicheurs de feu au centre de la terre,

de conjurations

de pioches et de chevaux aveugles dans la terre.

Je parle de porcs condamnés à la potence

par des tribunaux de quinze août.
Je parle de

grillades de grands chemins, d’hommes vêtus d’éteule

et d’arrière-saisons,

de rafales d’enfants sur l’eau des mares.

Les canards,

cous coupés, perdaient la tête en vol, et l’on courbait les arbres

au-dessus des rivières, et l’on ouvrait des précipices aux pieds du plus commun des mots.

C’était temps de jeunesse et de folle énergie.
Il faut ensuite se frotter à la parcimonie, apprendre, avec la mer,

à compter ses moutons.

On courait toute la journée parmi de hautes herbes où bruissait le silence, et l’on y débusquait le vent.

Tout nous était proche et lointain.
On lançait à l’assaut des arbres une jeunesse de sacs et de cordes.
On rouvrait dans la terre les plaies de vieilles guerres de religion.

On délimitait, tout près des étangs, des places de
Grève où les crapauds, chaque matin,

étaient sommés de s’assembler,

pour s’entendre lire, indéfiniment, leur arrêt de mort par lapidation.

On arbitrait parfois des joutes d’ormes et de buses.
D’autres fois,

on sonnait des hallalis de hannetons.
Comme fait l’enfant dont l’histoire est celle du vent, le prince des hautes herbes qui, le soir venu, franchit les horizons

sous la paupière d’une gazelle…

La vie, cependant,

plantait ses clôtures, alentour des prairies, et postait ses guetteurs…
La traque, le gibier, la vie…

La chasse à l’homme.

Je vous parle d’un âge entier.
C’était temps d’abordages.
On coulait des bateaux en plein cœur des forêts,

avec leurs cargaisons de bêtes fauves.

Armés de pain

blanc et de bois mort, on se lançait à l’assaut de remparts,

de bourrasques.
Les lions sortaient de sous les arbres, et on foulait aux pieds le terreau de leurs crinières.

J’évoque ici un âge flamboyant

où les plus beaux vitraux composaient

des feuillages au-dessus de nos têtes.
Les soirs d’été

étaient des cathédrales,

vouées à la lune et aux loups.
On avait, dans la tête, des musiques et des hurlements…

Musiques d’étoiles.

musiques de très hautes brumes.
Et les loups, les loups, dans les cheminées…

Plus tard, chevauchant à cru.

venait l’orage ; mais il nous trouvait prêts à ferrailler.

Et des hommes mouraient dans des tempêtes sous la terre,

la cendre de leurs regards, roulée dans le drap rouge du vent, étant alors portée jusqu’au bas des collines.

Ces hommes avaient volé

à la roche le secret du feu, ils avaient libéré l’épervier de la pierre.

Ils avaient dégagé des épaves de leur gangue de tourbe, pour en faire leurs tombes, leurs maisons,

leur façon de parler, leur façon de se taire…

On les regardait passer, sur les hauteurs du vent, lestés par le poids de leurs mains.
Et toute la terre dans leurs yeux, étincelante et blanche…

On les regardait passer, mâchonnant leurs silences comme on fourgonne un feu qu’on ne veut pas aisser s’éteindre tout à fait.

Des hommes mouraient,

et la foudre roulait dans leurs veines.
Une immense chaleur dans leurs veines, comme s’ils avaient défié les volcans.

Ces hommes avaient

défriché des forêts dans la terre, abattu des arbres de houille, ils avaient creusé les soutes de grands bateaux,

avec leurs tirants d’air, leurs tirants de terre, leurs tirants d’eau.

Et nous

grimpions aux hunes de ces bateaux pour assister, au loin, à des courses d’aurochs…

Nous présidions parfois à des sacrifices de dents de lait, à des danses rituelles pour la pluie.
D’autres fois, ayant gagné la passerelle du plus haut chant de l’alouette, nous commandions à des appareillages de froments.


Or nous voyions

de grands loups blancs chasser dans les yeux de ces hommes,

ces bûcherons de sous la terre.

Et nous participions aux éléments comme marins aux déhalages.


La terre, telle exactement qu’on la voit depuis les hautes tours du vent,

étincelante et blanche.

Nous parcourions des horizons auxquels aucun dormeur n’a jamais accosté.
Nous traversions, sous la lune,

des contrées de fièvres, et nos torches étaient de pain blanc.

Nous allions dévaster — ce n’était que question de temps — ces cités efflanquées

où la misère avait planté ses symétries.

Nos cachettes

étaient sous l’écorce des arbres, comme des souvenirs de pluie, et nous lancions des grappins de bois mort

à l’abordage des grandes verdures.

C’était temps de jeunesse et d’immense irrespect.
Notre mémoire était comme l’eau de la terre,

et nous étions aux vents ce qu’est le lierre à la muraille.

Des hommes passaient, que nous connaissions,

et nous les regardions vieillir, comme s’ils n’avaient vécu que pour le mois de mai — ô leurs chevaux endimanchés ! —,

comme si rien n’avait jamais prolongé leurs gestes que quelques projections de sable

ou quelques aboiements, au loin, de chiens errants.

Nous connaissions ces hommes, et nous les regardions passer,

lestés par le poids d’ombre

de leurs paupières.
Et dans leurs mains toute la terre, au grand galop.

 

Jean-Loup Fontaine

APPRÊT-RENTREE


 

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APPRÊT-RENTREE

 

Inspiré par le frémissement des fleurs de ta robe imprimée l’onde marine

le bord de mer vu du haut de la colline me plonge au décolleté du môle.

Des frégates passent en escadrille, l’hauban cliquote au long du mât, l’anénomètre s’affole, des papiers montent en spirale d’un cartable éventré. Par la vitre du couloir où les pèlerines viendront se souvenir des galoches, autres carreaux de tabliers, course à la cloche de la récré, je t’aperçois. Où sont passés les bérets ?

Oh tu sembles entre deux portes

la respiration a du mal à sortir des anneaux des cahiers, elle bute aux petits carreaux en cherchant la portée de l’école, comme une grande question que seul l’imbécile heureux peut comprendre

on dirait qu’une main fouille le fond de la poche en désespoir de caillou.

Maintenant que l’alinéa du bronzage a permis au prof de sciences-nat de voir l’intégral des vacances nudistes de la prof de gymnastique on va peut-être pouvoir aborder la question de fond de l’instruction-civique.

Le silence n’ayant pas encore été totalement exclu, le passager clandestin que je suis accompagne ta pensée intime, Maîtresse dis-moi du Prévert que je m’y retrouve, j’ai peur qu’on me baille Corneille.

Au dehors, toujours une vache dans un coin de porte-cochère, l’animal s’est pris à réver du Rajhastan un jour de pointe caniculaire, depuis il fantasme sacré, au point qu’il pense qu’il peut aller paître où ça lui plaît et qu’on lui servira un train pour pas qu’il perde la vue.

Niala-Loisobleu – 31 Août 2018