APRES MA MORT


APRES MA MORT

Henri Michaux

Je fus transporté après ma mort, je fus transporté non dans un lieu confiné, mais dans l’immensité du vide éthérique.
Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture en tous sens à perte de vue, en ciel étoile, je me rassemblai et rassemblai tout ce que j’avais été, et ce que j’avais
été sur le point d’être, et enfin tout ce que au calendrier secret de moi-même, je m’étais proposé de devenir et serrant le tout, mes qualités aussi, enfin
mes vices, dernier rempart, je m’en fis caparace.

Sur ce noyau, animé de colère, mais d’une colère nette, que le sang n’appuyait plus, froide et intégrale, je me mis à faire le hérisson, dans une suprême
défense, dans un dernier refus.

Alors, le vide, les larves du vide qui déjà poussaient tentaculairement vers moi leurs poches molles, me menaçant de l’abjecte endosmose, les larves étonnées après
quelques vaines tentatives contre la proie qui refusait de se rendre, reculèrent embarrassées, et se dérobèrent à ma vue, abandonnant à la vie celui qui la
méritait tellement.

Désormais libre de ce côté, j’usai de ma puissance du moment, de l’exaltation de la victoire inespérée, pour peser vers la
Terre et repénétrai mon corps immobile, que les draps et la laine avaient heureusement empêché de se refroidir.

Avec surprise, après ce mien effort dépassant celui des géants, avec surprise et joie mêlée de déception je rentrai dans les horizons étroits et fermés
où la vie humaine pour être ce qu’elle est, doit se passer.

Henri Michaux

LA VACHE DE LA FORÊT


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LA VACHE DE LA FORÊT

Elle est tendue en arrière
Et le regard même arqué,
Elle souffle sur le fleuve
Comme pour le supprimer.
Ces planches jointes qui flottent
Est-ce fait pour une vache
Colorée par l’herbe haute,
Aimant à mêler son ombre
A l’ombre de la forêt?
Sur la boue vive elle glisse
Et tombe pattes en l’air.

Alors vite on les attache

Et l’on en fait un bouquet,

On en fait un bouquet âpre

D’une lanière noué,

Tandis qu’on tire sa queue,

Refuge de volonté;

Puis on traîne dans la barque

Ce sac essoufflé à cornes,

Aux yeux noirs coupés de blanche

Angoisse par le milieu.

Çà et là dans le canot
La vache quittait la terre;
Dans le petit jour glissant,
Les pagayeurs pagayèrent.

Aux flancs noirs du paquebot
Qui sécrète du destin,
Le canot enfin s’amarre.
A une haute poulie
On attache par les pattes
La vache qu’on n’oublie pas,
Harcelée par cent regards
Qui la piquent comme taons.

Puis l’on hisse par degrés
L’animal presque à l’envers,
Le ventre plein d’infortune,
La corne prise un instant
Entre barque et paquebot
Craquant comme une noix sèche.

Sur le pont voici la vache
Suspectée par un bœuf noir
Immobile dans un coin
Qu’il clôture de sa bouse.

Près de lui elle s’affale
Une corne sur l’oreille
Et voudrait se redresser,
Mais son arrière-train glisse
De soi-même abandonné,
Et n’ayant à ruminer
Que le pont tondu à ras
Elle attend le lendemain.

Tout le jour le bœuf lécha
Un sac troué de farine;
La vache le voyait bien.

Vint enfin le lendemain
Avec son pis plein de peines.
Près du bœuf qui regardait,
Luisaient au soleil nouveau,
Entre des morceaux de jour,
Seuls deux grands quartiers de
Côtes vues par le dedans.
La tête écorcbée mauvaise,
De dix rouges différents,
Près d’un cœur de boucherie,
Et, formant un petit tas,
Le cuir loin de tout le reste,
Douloureux d’indépendance,
Fumant à maigres bouffées.

 

Jules Supervielle

PAROLES D’AZULEJOS


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PAROLES D’AZULEJOS

 

Tel ce jet musical au coeur de la fontaine je te reçois

jalousies tirées au centre des pétales en acanthes coiffant les pilastres du patio

Les balcons où se suspendent les sauts à la corde de tes seins lourds

tapent des mains comme du talon le dense du flamenco

que la caisse de bois de la guitare embusquée rattrape

et étage dans la proximité des vagues méditerranéennes relevant le bas de ta robe

à mi-cuisses pour aérer le feu du ventre plein-soleil

Déjà la chair de poule du rocking-chair me monte aux avants-bras de l’estuaire

où le premier cri de l’oiseau en vol avant la poursuite en altitude secoue la charpente navale sur son ber

Cette alliance marche nuptiale

dirigeant ton écume en traîne vers les poignées de l’incision gitane suivant le dessein que mon couteau peint…

 

Niala-Loisobleu – 19/08/18

 

ENTRE TIEN EMOI 21


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ENTRE TIEN EMOI 21

 

Les faits de ta main pourrai-je en dire la véritable sensation ? Qu’importe, l’essentiel est que TOI tu puisses en mesurer aussi bien la pression que les glissements, les moments où cherchant le mot elle fouille dans sa mémoire, ah la voici qui chante on dirait LA MER qui serait venue Trenet là. Ces moments où son rire éclate de sa ligne de vie, te dire comme ça m’interpelle. A main nue, elle sent le jardin, l’avalé, l’éclosion du bouton, le bout de sein, la corolle, l’herbe des gueux, rose clématite qui plonge à la menthe à corps perdu. Oui ta main en plus en tant qu’agent double m’espionne à tous les étages. En y ajoutant la longue vue des bras.

Si je savais écrire…

Souvent je m’en veux de pas savoir, tout lire, ça m’aiderait à te donner le reflet que tu images en moi.

A bord du cheval qui court le long de tes côtes, c’est pas facile, tes seins et lui c’est à qui bougera le plus vite, alors je dérape et dois devenir illisible. Pardonne-moi, surtout après la maison de la corbeau, le resto thaï, il a fallut digérer en plus, que de secousses ma Muse. Prends la barre et emporte nous au bleu…

BARRE D’AZUR

Les débris culbutés dans le coin
Il ne reste plus rien

Les murs et le triangle
Pourtant

L’espoir qui nous soutient
L’objet que l’on tient dans la main
Il fait jour

Et l’on marche mieux
La rue est plafonnée de bleu

Et nos projets sont sans limite
On ne voit pas passer le temps
Qui va plus vite
Dans l’air

Sans savoir si l’on tourne à droite
Ou à l’envers.

Pierre Reverdy

Un oiseau est là, l’arbre se sent rassuré, c’est bon signe la présence quand elle fixe l’espoir à la base, bien en racine. On ira en archi pelles, longs baisers, mains tenues, bras en bretelles, on ira marcher dans la mer jusqu’à l’écume des jours…

Niala-Loisobleu – 19/08/18

LE MONDE EST ABSURDE. QUELLE JOIE!


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LE MONDE EST ABSURDE. QUELLE JOIE!

Les premiers recueils du poète — c’est frappant dès qu’on les aborde — s’incrivent encore dans la volonté explicite de retour au monde qui, par réaction contre
la quête symboliste de Tailleurs indicible et l’enfermement dans les serres chaudes, marque la poésie, de Verhaeren aux unanimistes, d’Apollinaire et Cendrars à Saint-John Perse.
«La poésie nouvelle, lasse d’etreindre des chimères, cherche de plus en plus à se développer sous le contact immédiat de la réalité », dit Neuhuys
dès les premières lignes de ses Poètes d’aujourd’hui (P.A., 7). Et dans Le Canari et La Cerise, il insiste à plusieurs reprises sur cette présence du monde: à
l’inverse des gens qui, «derrière les vitres embuées (…) ont l’air d’être dans une salle d’attente» (C.5., 16), «les jeunes ne vivront plus selon les vieilles
lois (…). Ils étaient las d’attendre et si las d’espérer, et de regarder la vie à travers un vitrail décoloré» (C.S., 20). Ce qu’ils veulent, au contraire, c’est
que. selon les préceptes du nouvel «art poêtique», «la tour d’ivoire devienne une maison de verre et se brise» (C.S., 17)

Mais confronté ainsi au monde, le poète n’est plus celui qui. comme un Verhaeren, pensait pouvoir encore le saisir entier dans sa cohérence et son devenir pour en exprimer le
sens. Il en a trop éprouvé la multiplicité et les contradictions. (Ne serait-ce aussi que parce que la guerre vient de passer, et avec elle la ruine de bien des illusions …).
Après Apollinaire qui «jette pêle-mêle» dans ses poèmes «les objets les plus disparates» et «ne cherche aucun rapprochement dans les
idées» (P.A., 16-17). après Cendrars, auteur d’une «poésie désultoire» qui souvent «ressemble à une liste hétéroclite d’objets
trouvés» {P.A., 28), la vision simultanée que l’on entend restituer du monde ne peut que faire sentir le désordre profond qui l’habite et son opacité. «Le bruit
des voix a remplacé le sens des mots» {C.S., 20), dira » Neuhuys. Et quand il prétendra avoir « toujours eu l’esprit tourné vers les lois qui régissent
l’univers», ce n’est plus que par ironie, pour se référer aux mouvements qui animent «le cerceau et l’escarpolette», puisque, dira-t-il, «je conduisais ma vie
comme un cerceau léger» (ZA., 24)…

Y aurait-il eu encore, malgré tout, quelque velléité de retrouver un sens commun, un ordre fondamental, que dada y aurait porté le coup de grâce. Le dadaïsme qui,
se refusant à toute logique, «consiste à coucher par écrit les choses qui ne tiennent pas debout», constate sentencieusement Neuhuys, «répond aux exigences
philosophiques de l’heure». Et d’en chercher des preuves dans la relativité selon Einstein et dans la théorie bergsonnienne de l’élan vital «qui reflète le
changement incessant de l’univers et qui déborde toute canalisation» (P.A., 70). Toutes les catégories qui permettent une lecture cohérente des choses sont donc
«mensongères» (P.A.. 79), il faut «se libérer des concepts relatifs de la raison humaine» (P.A., 71). Il ne reste donc qu’une attitude: admettre l’absurde comme
loi fondamentale.

Mais cette attitude n’a rien ici de désespérant. Considérer l’absurdité fondamentale du monde constitue au contraire l’unique point de vue qui permette à «la
conscience lyrique» contemporaine de se développer au maximum de ses possibilités. «C’est dans les régions vierges de l’absurde que surgissent les découvertes
transcendantes. (…) L’absurde n’est pas le scepticisme. (…) C’est le résultat d’une vision complète. (…) En connaissance de cause, la poésie se plonge dans l’absurde comme
un fleuve salutaire». L’absurde est «le seul mode d’exaltation qui soit conforme à l’esprit du siècle» (PA., 113).

Car si le monde est absurde, il est permis aux poètes de l’appréhender n’importe comment, dans la plus totale liberté. Les créateurs pourront même entraîner
«la poésie par les pires dissociations d’idées jusque dans le plasma de l’incompréhension universelle» (PA., 14), Superbe formule et qui montre bien comment il n’y a
plus désormais à se soucier d’un sens préétabli ou à découvrir. La poésie n’a plus à se percevoir en terme d’unification de son objet, elle peut
s’adonner à la dispersion, à la dissémination: «Elle répond à l’angoisse philosophique de l’heure actuelle par la fulguration des idées et des couleurs, par
l’explosion des sens et des sons» (PA., 14). En toute licence désormais, «elle s’abandonne à tous les sursauts du hasard» (PA., 13).

A partir du moment où il n’y a plus de logique, où il n’y a plus d’ordre imposé qui soit requis pour nommer les choses, le hasard peut en effet occuper une place
prépondérante. On ne dira jamais assez le bouleversement apporté dans la démarche artistique de cette époque, et particulièrement dans les pratiques
dadaïstes, par l’introduction de la notion de hasard. Des mots tirés d’un chapeau par Tzara aux déchets que Schwitters ramassait dans la rue pour ses collages, c’est à une
véritable révolution copemicienne que l’on a affaire. Ce n’est plus désormais le sens qui dirige la mise en place des composantes de l’œuvre, mais ce sont celles-ci qui
viennent apposer, par leur apparition fortuite dans l’espace de l’œuvre, les significations qu’elles véhiculent. On verra d’ailleurs la place importante que Neuhuys réserve au
hasard dans sa poésie; l’influence de dada sur l’écrivain anver-sois a été en ce sens prépondérante.

De plus, •• l’acceptation de l’absurde exige une constante activité. C’est ce mouvement qui entraîne la poésie dans le rythme d’une étemelle gaieté»
(P.A., 114-115). Ayant efface tous les sentiers battus, ayant renié toute loi et toute volonté d’organisation sémantique 9, le poète ne peut plus compter que sur sa
vitalité première, sur le rythme impulsif qui le pousse à la découverte du monde, à l’instar de l’enfant chez qui aucune contrainte encore ne vient freiner
l’énergie ludique et qui vit pleinement dans l’immédiat. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’on assiste chez Neuhuys à une valorisation de l’attitude infantile,
de ses jeux et de ses facéties. (Ainsi, dès le premier poème du Canari et la Cerise: «Au jardin zoologique proche/nous jetterons des noisettes dans la cage du mandrill/et en
revenant par les petites rues désertes/nous tirerons aux sonnettes des maisons» (C.S., 13)). Rien d’étonnant non plus à ce que toute son entreprise poétique soit
placée sous le signe du non-sérieux, du jeu, de l’humour, de la fantaisie. Ce monde absurde, c’est en riant que le poète d’aujourd’hui l’observe et le décrit. -Ce rire c’est
notre sensibilité moderne qui, de surprise en surprise, assimile le pire et le meilleur. Au siècle dernier, on inventait une nouvelle façon d’être triste, maintenant les
poètes nous signalent une nouvelle façon de connaître la joie» (P.A., 18). Tout au long de l’œuvre, les notations de rire et de joie seront innombrables: «mon rire
de poète lui a sauté au cou (C.S., 15), «mon rire claque comme un drapeau mouillé» (C.S., 19), «mon cœur est gai comme un poisson d’avril dans un arbre de
mai» (Z.H., 23),«la fraîche joie de vivre» (Z.H., 24), «Gai ! Gai! carguons les voiles» (M.S.. 57) … Tout comme sera permanente la thématique de la
fête et l’attraction pour les lieux de plaisir, la kermesse, le théâtre, le cirque. «Chaque écrivain a son lieu mythique », trouve-t-on au début du Cirque
Amaryllis. « Pour ce ruffian de Moncorbier c’est la taverne/pour moi c’est le cirque» l0.

La vie elle-même ne devrait-elle d’ailleurs pas être envisagée comme un jeu? Neuhuys explicite brièvement à l’occasion cette considération qui fait écho
à celle de l’absurdité du monde: «L’Homo Ludens, c’est de l’homme qui joue qu’il s’agit et qui joue d’une certaine manière … (…) Le secret du mot jeu est dans joie et
jeunesse. Depuis l’enfance, il est la trame de la vie (…) Jeux néméens, jeux icariens! (…) Jeux innocents, jeux violents, jeux interdits … Dans tout homme sommeille l’homo
ludens» « .La poésie devrait alors toujours garder cette empreinte du ludique et du non-sérieux. «Lorsqu’on me dit d’un poète qu’il a pris conscience de la gravité
de son art», déclarera encore l’écrivain, «je crains fort qu’il ne soit ennuyeux et qu’il ne sache faire la part du feu et du jeu»l2. Et ailleurs: «Seule la
poésie peut triompher de l’esprit chagrin» l3. Car, au fond, «la vraie poésie se moque de la poésie » ,4. A bon entendeur, salut !

Mais cela ne veut pas dire que les vers ne puissent charrier aussi des propos essentiels. «On reconnaît les poètes d’aujourd’hui à leur gaieté entraînante mais ce
n’est pas là une gaieté aussi superficielle qu’elle paraît au premier abord. Tout ce qu’on voit pour la première fois est drôle. Toute originalité est
forcément drôle. Le rire peut couvrir le froid du cœur. La gaieté des poètes d’aujourd’hui n’est pas une gaieté à fleur de peau. Ils cherchent la gaieté
jusque dans l’éternité».

Paul Neuhuys

ENTRE TIEN EMOI 20


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ENTRE TIEN EMOI 20

Le nœud noir

Je me redis, Beauté,
ce que je sais déjà,
Beauté mâchurée
d’excréments, de brisures,
tu es mon amoureuse,
je suis ton désirant.
Le pain que nous cuisons
dans les nuits avenantes,
tel un vieux roi s’avance
en ouvrant ses deux bras.

Allons de toutes parts,
le rire dans nos mains,
jamais isolément.
Corbeille aux coins tortus,
nous offrons tes ressources.
Nous avons du marteau
la langue aventureuse.
Nous sommes des croyants
pour chemins muletiers.
Moins la clarté se courbe,
plus le roseau se troue
sous les doigts pressentis.

René Char, Ces deux qui sont à l’œuvre
(Ibid)

Il faut oublier

Asie frelatée un resto thai a vomir, où les prix prohibitifs sont renversants. A Bangkok pour le prix d’un seul plat, tu es logé nourri une semaine….et tu te régales.

Ainsi en est-il partout dans un monde de merde n’ayant qu’en vie du fric…cafard n’a homme

redonnes-moi le sourire de tes seins purs.

Niala-Loisobleu – 19 Août 2018