REQUIEM DE GUERRE (Extrait)


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REQUIEM DE GUERRE (Extrait)

 

Laissez-moi vivre dans l’obscurité. Dis-je aux Dames de Compagnie.

L’obscur !

L’ami de la nuit. Notre bien à tous.

L’obscur c’est ce qui me reste lorsque j’ai payé mon Denier du culte. Il pénètre à mes côtés dans la vaste pièce. Il rompt le temps. Il en fait l’atelier de larges tranches de sommeil.

Participa-t-il et sous quelle forme à ce qui m’est arrivé ? Çà ! Je n’en peux plus de mal respirer, mal de respirer mal en respirant.

S’impose dès lors la nécessité de dire toute la vérité. Je vous demande simplement de laisser vos rêves tenir la place qui leur est due dans la pièce obscure.

Mais il est plus que temps de se mettre d’accord sur le sens que nous lui donnons. Je lui demande : Que faites-vous là ? Êtes-vous simple d’esprit ? L’esprit simple :

Celui qui ne craint pas de vivre dans

ce qui est plus sombre que le noir.

Ainsi je vais dans l’obscur, me répétant ces psaumes que, pour vous,
je viens de composer. Éloignez de moi les pensées du petit jour. C’est peut-être grâce à cela que j’ai pu tordre le coup à ce (ceux) que vous savez.

L’obscur est notre pain quotidien.

C’est la nuit, dans la matière même du rêve, que nous mesurons le mieux son poids de détresse.

/

Ce sont les mots

qui sortent de ma bouche.

Je pourrais dire qu’il

s’agit d’un bruit nocturne

ma nuit est définitivement blanche

tandis que je suis dans la terreur

née de mes cauchemars adultes et de ce qu’ils montrent de moi-même,
enfant

grand’pitié, c’est ce que je vous demande

grand’pitié !

/

Avec ivresse profonde les mots m’ont accueilli.

Il ne suffisait pas seulement de prendre la parole.

mais me tenir avec eux dans les marges du texte

fut désormais possible.

Possible également de montrer à tous

ce qui se cache dans la caverne du langage.

Voyez ô voyez ! Comme les mots tremblent

et geignent ! Orphelins qui dans le noir

cherchent une autre famille

Franck Venaille, Requiem de guerre, Mercure de France, 2017, 112 pages, 11€, pp.41 à 43 et 46

Attention mise en vente le 4 mai 2017

Franck Venaille dans Poezibao :
bio-bibliographiefiche de lecture de Pierre Jean Jouve (JM Place)« Lecture » poétique 10extrait 1fiche de lecture du livre de François Boddaert, Franck Venaille, je revendique tous les droitsextrait 2, note de lecture de Chaos (G. Guillain), extrait 3extrait 4notes sur la poésieça(par JP Dubost), Venaille, Desbordes-Valmore et Rouzeau en poche (par A. Emaz), C’est nous les modernes (par A. Emaz), ext. 5C’est à dire (A. Emaz), ext. 6ext. 7[Note de lecture] Franck Venaille, « La bataille des éperons d’or », par Antoine Emaz

CES BÛCHERONS DE SOUS LA TERRE


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CES BÛCHERONS DE SOUS LA TERRE

 

On

courait des journées entières dans les bois.
On enjambait la mer et le vent.
Comme fait

l’enfant

dont l’histoire est celle des plus vieilles pierres, le prince des chouettes qui, le soir venu,

range, dans son cartable, les chuintements de son peuple

et ses propres traces de pas.

On livrait des guerres sans merci

à des armées d’ombres dans les bois, dans les livres.

Nos prisonniers étaient jetés dans des cellules de feuillages ;

ils n’en sortiraient qu’à l’automne, dès l’annonce par les corbeaux

de l’arrivée massive des décombres.

Souvent, au temps

des brouissures, on était dehors avant que le jour ne soit sorti de sa chrysalide, et l’on se prenait les pieds dans le fil de soie de l’horizon.

Au-delà commençaient des pays de grottes, les territoires de chasse des orages, disait-on. où se lisaient dans la pierre îles histoires d’animaux fabuleux.
Le soleil y brûlait des torchons sur nos têtes.

On enjambait parfois, dès l’aube, le long fil blanc de l’horizon,

pour aller rejoindre les anciens chasseurs de lueurs, les vieux dompteurs de foudre.


Alors, assis auprès des grands troupeaux

d’étoiles,

nous partagions le feu de leurs serpes,

et gravions dans la pierre, à côté des leurs,

nos exploits de dénicheurs d’autour et de busaigle.

Je parle d’un pays

de dénicheurs de feu au centre de la terre,

de conjurations

de pioches et de chevaux aveugles dans la terre.

Je parle de porcs condamnés à la potence

par des tribunaux de quinze août.
Je parle de

grillades de grands chemins, d’hommes vêtus d’éteule

et d’arrière-saisons,

de rafales d’enfants sur l’eau des mares.

Les canards,

cous coupés, perdaient la tête en vol, et l’on courbait les arbres

au-dessus des rivières, et l’on ouvrait des précipices aux pieds du plus commun des mots.

C’était temps de jeunesse et de folle énergie.
Il faut ensuite se frotter à la parcimonie, apprendre, avec la mer,

à compter ses moutons.

On courait toute la journée parmi de hautes herbes où bruissait le silence, et l’on y débusquait le vent.

Tout nous était proche et lointain.
On lançait à l’assaut des arbres une jeunesse de sacs et de cordes.
On rouvrait dans la terre les plaies de vieilles guerres de religion.

On délimitait, tout près des étangs, des places de
Grève où les crapauds, chaque matin,

étaient sommés de s’assembler,

pour s’entendre lire, indéfiniment, leur arrêt de mort par lapidation.

On arbitrait parfois des joutes d’ormes et de buses.
D’autres fois,

on sonnait des hallalis de hannetons.
Comme fait l’enfant dont l’histoire est celle du vent, le prince des hautes herbes qui, le soir venu, franchit les horizons

sous la paupière d’une gazelle…

La vie, cependant,

plantait ses clôtures, alentour des prairies, et postait ses guetteurs…
La traque, le gibier, la vie…

La chasse à l’homme.

Je vous parle d’un âge entier.
C’était temps d’abordages.
On coulait des bateaux en plein cœur des forêts,

avec leurs cargaisons de bêtes fauves.

Armés de pain

blanc et de bois mort, on se lançait à l’assaut de remparts,

de bourrasques.
Les lions sortaient de sous les arbres, et on foulait aux pieds le terreau de leurs crinières.

J’évoque ici un âge flamboyant

où les plus beaux vitraux composaient

des feuillages au-dessus de nos têtes.
Les soirs d’été

étaient des cathédrales,

vouées à la lune et aux loups.
On avait, dans la tête, des musiques et des hurlements…

Musiques d’étoiles.

musiques de très hautes brumes.
Et les loups, les loups, dans les cheminées…

Plus tard, chevauchant à cru.

venait l’orage ; mais il nous trouvait prêts à ferrailler.

Et des hommes mouraient dans des tempêtes sous la terre,

la cendre de leurs regards, roulée dans le drap rouge du vent, étant alors portée jusqu’au bas des collines.

Ces hommes avaient volé

à la roche le secret du feu, ils avaient libéré l’épervier de la pierre.

Ils avaient dégagé des épaves de leur gangue de tourbe, pour en faire leurs tombes, leurs maisons,

leur façon de parler, leur façon de se taire…

On les regardait passer, sur les hauteurs du vent, lestés par le poids de leurs mains.
Et toute la terre dans leurs yeux, étincelante et blanche…

On les regardait passer, mâchonnant leurs silences comme on fourgonne un feu qu’on ne veut pas aisser s’éteindre tout à fait.

Des hommes mouraient,

et la foudre roulait dans leurs veines.
Une immense chaleur dans leurs veines, comme s’ils avaient défié les volcans.

Ces hommes avaient

défriché des forêts dans la terre, abattu des arbres de houille, ils avaient creusé les soutes de grands bateaux,

avec leurs tirants d’air, leurs tirants de terre, leurs tirants d’eau.

Et nous

grimpions aux hunes de ces bateaux pour assister, au loin, à des courses d’aurochs…

Nous présidions parfois à des sacrifices de dents de lait, à des danses rituelles pour la pluie.
D’autres fois, ayant gagné la passerelle du plus haut chant de l’alouette, nous commandions à des appareillages de froments.


Or nous voyions

de grands loups blancs chasser dans les yeux de ces hommes,

ces bûcherons de sous la terre.

Et nous participions aux éléments comme marins aux déhalages.


La terre, telle exactement qu’on la voit depuis les hautes tours du vent,

étincelante et blanche.

Nous parcourions des horizons auxquels aucun dormeur n’a jamais accosté.
Nous traversions, sous la lune,

des contrées de fièvres, et nos torches étaient de pain blanc.

Nous allions dévaster — ce n’était que question de temps — ces cités efflanquées

où la misère avait planté ses symétries.

Nos cachettes

étaient sous l’écorce des arbres, comme des souvenirs de pluie, et nous lancions des grappins de bois mort

à l’abordage des grandes verdures.

C’était temps de jeunesse et d’immense irrespect.
Notre mémoire était comme l’eau de la terre,

et nous étions aux vents ce qu’est le lierre à la muraille.

Des hommes passaient, que nous connaissions,

et nous les regardions vieillir, comme s’ils n’avaient vécu que pour le mois de mai — ô leurs chevaux endimanchés ! —,

comme si rien n’avait jamais prolongé leurs gestes que quelques projections de sable

ou quelques aboiements, au loin, de chiens errants.

Nous connaissions ces hommes, et nous les regardions passer,

lestés par le poids d’ombre

de leurs paupières.
Et dans leurs mains toute la terre, au grand galop.

 

Jean-Loup Fontaine

APPRÊT-RENTREE


 

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APPRÊT-RENTREE

 

Inspiré par le frémissement des fleurs de ta robe imprimée l’onde marine

le bord de mer vu du haut de la colline me plonge au décolleté du môle.

Des frégates passent en escadrille, l’hauban cliquote au long du mât, l’anénomètre s’affole, des papiers montent en spirale d’un cartable éventré. Par la vitre du couloir où les pèlerines viendront se souvenir des galoches, autres carreaux de tabliers, course à la cloche de la récré, je t’aperçois. Où sont passés les bérets ?

Oh tu sembles entre deux portes

la respiration a du mal à sortir des anneaux des cahiers, elle bute aux petits carreaux en cherchant la portée de l’école, comme une grande question que seul l’imbécile heureux peut comprendre

on dirait qu’une main fouille le fond de la poche en désespoir de caillou.

Maintenant que l’alinéa du bronzage a permis au prof de sciences-nat de voir l’intégral des vacances nudistes de la prof de gymnastique on va peut-être pouvoir aborder la question de fond de l’instruction-civique.

Le silence n’ayant pas encore été totalement exclu, le passager clandestin que je suis accompagne ta pensée intime, Maîtresse dis-moi du Prévert que je m’y retrouve, j’ai peur qu’on me baille Corneille.

Au dehors, toujours une vache dans un coin de porte-cochère, l’animal s’est pris à réver du Rajhastan un jour de pointe caniculaire, depuis il fantasme sacré, au point qu’il pense qu’il peut aller paître où ça lui plaît et qu’on lui servira un train pour pas qu’il perde la vue.

Niala-Loisobleu – 31 Août 2018

LA MAISON QUI S’APPRÊTE


 

LA MAISON QUI S’APPRÊTE

C’est un chantier silencieux et louable

qui se bâtit en coulisse

et dans la régulière scansion

de la maison qui s’apprête,

bât le pouls en excès raisonnable

et sans malice

sur des viscères au diapason

et au secret de ce qui se projette.

Vecteurs de ventres vierges

à contrer les errances revenues

de leurs prisons successives,

les corps ploient comme des arbres ivres

de soleil aux artères traversées d’expérience.

Au bout de la route effacée

reverdit le terrain de l’enfance

regagné pas à pas sur l’ignorance

à qui l’on a donné un nom.

Et on reste là à écouter

le rouge battement

d’une terre qui donne raison.

Barbara Auzou

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La Maison Qui S’apprête – Niala  –  2018 – Acrylique s/ toile. 61×46

ENTRE TIEN EMOI 31


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ENTRE TIEN EMOI 31

Reste ce qui seul compte dans cette diarrhée verbale d’évènements de transit entre une période où on sait plus pourquoi on travaille et celle où on part en vacances pour faire semblant de l’oublier. Que nous en arrivons à le faire pour de vrai intestinablement. Histoire de compenser ?  Ma foi ,  s’attache à croire que la fumée sans le feu ça n’existe pas, on a encore un corps pour réactif, c’te vieille cuti qui ment pas. Heureux non ? Ouais seulement si tu ne fais pas comme si tout y compris la surmerde c’était normal. Il faut s’empresser de courir au fond de son jardin à soi, plutôt qu’à sa cabane. Le boyau c’est la soupape qui n’a nul besoin de bible pour jurer. Alors que ce type de littérature qui n’est que littérature sorte du tiroir aux polichinelles, l’amour pur clamé par des représentants pourris ça me fait chier, ben voilà je l’ai dit.

On se fait son univers en fonction de ses besoins spirituels

Ceux qui n’ont d’idées que du matériel n’entrent pas dans mon concept du bonheur

Alors imagines…

La loi des séries adore le noir, c’est prouvé depuis bien avant l’invention de l’électricité. Seulement mis à part les dévissés du normal, personne n’en veut vraiment pour emblème, le prince du noir qui Soulages est un adorateur du matériel, seuls la spéculation le motive comme ses disciples, le monde est instrumentalisé pour ne reconnaître que cela au point que la nature qui ne s’y retrouve en rien se rebiffe.

Je n’ai pas accepté de rentrer dans cet ordre depuis toujours, aujord’hui ma Muse tu me donnes des raisons impérieuses de penser que c’est le bon choix, je ne pourrais refaire le monde, s’il va à sa perte je refuse d’aller à la tienne, on a le choix de construire notre maison sur nos plans, pas sur un plan-type. Ce que nous disons tout seul jusqu’à voie haute arrive à la bonne adresse. Raison de pas se priver de dire avec les mots qui vont dans le sens de faire. Les jeteurs de sort n’arriveront pas à nous mettre hors l’un de l’autre, ceci se prouve en termes de cultures créatives, ce qu’on s’aime agrandissant nos greniers, ça se passe de commentaires. Je maintiens que nous ne sommes pas le résultat du hasard mais la volonté d’exister. Nos facultés conjointes de créer suffisent à le prouver. La couleur et tes mots sont plus qu’une phrase, c’est le m’aime acte. Je ne partirais pas d’ici sans se les avoir. Quand la mer après un long transfert mutant ramène à l’ô séant plus proche, le sel n’en est que plus abondant. Nous n’avons pas eu à choisir, sa fleur est venue couvrir le carreau de sa perspective si nue que rien n’en détourne l’esprit. Quelque part j’entends avec force ta classe monter au tableau, le Mékong à l’étal…

Niala-Loisobleu – 29/08/18

APRES L’ORAGE


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APRES L’ORAGE

Quand d’un coup tout a explosé il était comme Dali tant les montres molles fondaient dans leurs montures. L’excentrique s’accorde à la situation, on doit se réjouir côté Macron, Nicolas déménage, c’est la mascarade des démissions-renvois à la sauce pire. Et l’opportuniste Ségolène qui pense pouvoir encore en ajouter s’imagine…

J’ai eu un avertissement d’orage hier, les tripes en l’air et le haut-le-coeur qui va avec, stop, y en a marre, le gamin fait trop l’enfant-gâté pour qu’on n’y mette pas terme de la façon qui sera possible quand on sait qu’il dispose d’un pouvoir absolu.

Ainsi l’inconscience va devoir payer, c’est pas une raison suffisante pour me voir baisser culotte. Les guignols ne doivent pas se prendre pour des souverains. Mine de rien tout se dégrade, notre quotidien s’en prend plein les gencives. Moi j’suis pas d’accord pour aimer sans que l’amour respire à pleins poumons, le sein opprimé qui est fait prisonnier c’est l’asphyxie. Aussi je ferais preuve que la connerie humaine ne me concerne pas dans l’action, nu je suis né, nu je veux vivre mais au contraire du dépouillé…

Niala-Loisobleu – 29/08/18

Mon ventre ? Une marrée noire…


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Mon ventre ? Une marrée noire…

 

Décence d’organe je me dois de toucher taire en tentant de retenir tout comme je peux et autant en emporte l’évent c’est les plus foireux..Aïe; aïe mes tripes…

Niala-Loisobleu – 28 Août 2018

HÔPITAL BEAUJON

1.

Dans ma poitrine,

un train s’est renversé.

Je suis une chaudière.

Je suis un pneu.

Une piqûre suffit-elle

à calmer ce vieux cœur

où les chansons demandent

un peu plus d’oxygène ?

Dans ma poitrine, une ferraille

se veut indépendante.

2.

Je n’ai pas de visage :

un graphique, un bouton qui s’allume,

un zigzag sur l’écran.

Le sang n’est pas à moi :

il vient d’une bouteille,

fait un tour et repart dans un canal,

sous la ville, au milieu des sorbiers.

J’apprends l’anonymat.

Je suis un chiffre.

Je suis l’éponge.

3.

L’univers est un lit

qui possède une plaine, une plage,

un fleuve gémissant avec douceur.

J’y rends visite aux habitants :

l’essuie-mains, la cuvette,

une seringue avec qui je discute

car la vie est chaos, car la vie est caillot.

J’y découvre parfois, sous une couverture,

un poème frileux

qui exige des soins.

Le lit devient mon univers.

4.

Il faut apprendre à rétrécir.

Les quatre murs sont jaunes

comme une fièvre au loin quand j’avais un espace.

La vitre donne,

le jour sur le néant, et la nuit sur la peur.

Je congédie mon veston, mes chaussures,

et je réduis à douze mots ce vieux lexique.

L’armoire me raconte une quelconque enfance.

Je demande au plafond d’un peu se rapprocher.

Je n’ai besoin que d’un seul bras

et d’un demi-genou.

Le siècle dure une heure.

Je supprime un jeudi, un dimanche, un mercredi.

Je fais l’économie d’une vieillesse.

5.

Le sang de qui, voulez-vous m’expliquer,

circule dans mes veines ?

Vous n’osez pas répondre ?

Les analyses du laboratoire

ne sont pas concluantes.

Il n’appartient ni à cet homme.

ni aux pures gazelles,

ni aux étoiles

qu’on a cueillies pour moi juste avant l’aube.

Une infirmière me confie :

«
C’est le sang de la mer :

beaucoup d’écume, un squale,

une île et tant d’ivresse ! »

6.

Dans quelques jours, quand la fin sera proche,

mon épouse dira : «
Ne meurs pas, s’il te plaît. »

Professionnel des mots,

je n’en trouverai pas un seul

pour traduire à la fois

mon désespoir et ma tendresse.

Je me contenterai d’un signe :

paupière ou main ou papillon léger

ou sourire que nul ne comprendra,

sauf l’enfant mutilé,

dans le couloir, près des fleurs en carton.

7.

J’ai calculé tous les oiseaux du mur :

huit cent vingt-cinq pingouins.

La porte est condamnée

comme sont mes poumons.

A chaque cri, le plafond se lézarde.

À chaque pleur, la cheminée perd une brique.

Ni le plancher ni les deux chaises

ne me pardonnent

le moindre mot.

La vitre m’offre une pluie sans couleur,

puis des moutons défunts.

J’ai invité un arbre,

mais il n’est pas venu.

8.

J’ai regardé l’azur,

mais on m’a dit : «
Laissez-le donc tranquille. »

J’ai appelé le nuage qui passe,

mais on m’a dit :

«
Ne croyez pas qu’il ait du temps à perdre. »

J’ai caressé le tourne-disque;

on me l’a enlevé : «
Mozart n’est plus à vous. »

J’ai murmuré trois mots

à mon lit amical ; on m’a grondé :

«
Il appartient à un autre malade. »

Je me suis agrippé à mon corps,

mais on m’a dit : «
N’y touchez pas,

on a de bons clients pour lui. »

J’ai voulu réciter mon poème ;

on m’a interrompu :

«
Nous vous le confisquons,

pour les très grands rêveurs. »

9.

Combien de francs pour mon aorte ?

Combien de marks pour le scalpel ?

Combien de livres sterling pour la peur ?

J’ai dépensé ma vie :

il ne me reste plus un sou

pour une mort décente.

Combien de pesetas pour la piqûre ?

Combien de roubles

pour le dernier espoir ?

Et combien de dollars pour les obsèques ?

J’ai dépensé ma mort :

il ne me reste plus un sou

pour mon éternité.

10.

Ne vous occupez pas de moi :

la guérison des vieux poètes

est superflue.

Sortez plutôt de l’hôpital,

dirigez-vous sur la forêt,

choisissez un platane et rendez-lui la joie

par des paroles, des compresses, des conseils,

puis arrêtez quelque corbeau

et dites-lui que sous ses plumes

il est blanc comme un ange.

Penchez-vous sur les pierres :

elles aussi méritent la santé.

Merci, les vieux poètes vont mourir sereins.

11.

J’ai convoqué les dieux pour un discours :

«
Jésus, je ne veux pas de votre charité ;

Allah, je n’ai aucune envie

de vous rejoindre ;

Moïse, allez-vous-en :

vous êtes trop impitoyable ;

Bouddha, perdez tous ces kilos

qui font de vous un éléphant de mer ! »

Je me suis défendu.

Je voulais m’incarner, par le plus court chemin,

dans le pommier, dans les étoiles,

dans le silex, dans le vent fou,

dans le poulain qui n’ose pas courir,

dans le rêve sans fin qui n’a pas de visage.

Puis, résigné, j’ai dit aux dieux

comme on dit aux vautours :

«
Acharnez-vous sur moi. »

12.

Je rédige une lettre à mon épouse :

«
Je n’éprouve jamais de sentiments

que lorsqu’ils sont écrits.

J’ai peur de la simplicité

comme d’un fauve

lâché dans les couloirs.

Au lieu de dire avec vigueur « je t’aime »,

je fais le clown

en prétendant que la comète pousse

sur le chêne abattu.

Je suis timide devant le réel

et je camoufle l’évidence.

Dans mon amour pour toi,

j’ai mis trop de chapeaux pointus

et de poissons volants.

Pardonne-moi

de nous croire tous deux dérisoires.

Maintenant que je dois la quitter,

tu es toute ma vie. »

13.

Vous êtes des salauds,

tous mes contemporains

qui choisissez de me survivre,

au lieu de faire le voyage du néant,

derrière moi, par solidarité.

Vous êtes tous des criminels,

puisque vous jouirez, sans moi,

de la rosée qui mettra des étoiles

sur les sapins, des libellules

qui couvriront l’étang,

de l’oiseau musicien, de l’océan qui tangue

jusqu’à se renverser.

Je vous maudis, vous les quatre milliards,

et ne vous permets pas

de m’enterrer dans une anthologie.

14.

Je vous prescris le doute intraveineux, à jeun.

Le non-être est plus sain que l’être.

La vie est un bubon sur la peau du néant :

elle salit l’azur

et dérange l’espace qui sans elle

serait heureux.

Demandez l’avis du caillou,

de l’oxygène ou de la nuit qui vient :

le sang, la chair et l’ossement sont leurs souillures.

Je vous invite à votre mort :

elle est immaculée, très digne

et sans paroles vaines.

15.

Je ne veux pas de drogue :

je dois mourir lucide

comme un scalpel qui, entrant dans un cœur,

n’hésite pas à couper une aorte.

Je ne veux pas d’espoir :

je ne suis pas un arbre nu

à qui on peut promettre

des feuilles en décembre

et un deuxième tronc pour le mois d’août.

Je ne veux pas de pleurs :

seuls me regretteront mes amis invisibles,

la licorne, les anges,

les chansons de demain.

Je ne veux pas de deuil :

je suis un aliment pour les vieux rats,

un cadeau pour la rouille,

un argument

pour la fable qui cherche sa forme.

16.

Quand on me dit « demain »,

je prends ce mot pour une injure.

Des amis téléphonent,

mais je n’ai plus d’amis.

Ma clavicule est encore à sa place :

pour combien d’heures ?

Je suis moins sûr de mes genoux,

qui doivent me tromper avec d’autres malades.

J’ai égaré mon verbe

comme un bijou sous un tapis.

Je me poursuis hors de moi-même,

dans le salon ou dans le bloc opératoire.

Je tends un bras, qui est abstrait.

J’ai réussi à peler mon orange.

17.

Je vois de ma fenêtre

un stade avec des footballeurs,

une fabrique, un autobus qui danse,

un arbre qui voudrait

se promener autour de la colline,

des voyageurs aux bagages très lourds,

un nuage malin, un soleil plein de force.

Je vois de ma fenêtre

un œsophage perforé,

un intestin qui s’échappe d’un ventre,

une tumeur qui mange une mâchoire

comme on mange un melon,

un sang trop lourd, une urine suspecte,

un poumon qui en vain aimerait être utile.

18.

Je suis très simple et nu.

La poésie me quitte,

vu mon état désespéré :

elle aura du travail

chez des auteurs plus vigoureux.

Je reste avec un verbe mou

et quelques mots fidèles,

d’arrière-garde.

Je me souviens de vieilles gloires,

d’images saugrenues,

d’idées qui n’ont plus cours.

Je n’ai plus de secret pour moi-même,

ne pouvant rien réinventer.

19.

Je me suis retiré dans mon thorax,

habitant sous ma plèvre.

Je suis heureux comme un plasma qui a ses meubles

entre deux muscles.

Le ventricule

m’enseigne la musique.

L’aorte me raconte

ses voyages lointains,

en compagnie de mes vertèbres.

J’ai quelques ennemis :

l’azur, l’aurore, l’horizon.

Ma vie n’est pas stupide :

elle est rectale.

20.

Je ne connais qu’un seul médicament :

ce vieux poème

qui parle de la mort et de l’inexistence,

du désespoir, de la tendresse trop diffuse.

Il est sincère,

mais la sincérité

n’a pas de vertu esthétique.

Il évoque parfois la cigogne secrète

dont je suis l’inventeur

et l’arbre fabuleux que je n’ai pu créer.

Je demande à ma veuve

de ne pas le relire :

il perd son efficacité.

21.

Devrais-je prononcer mes dernières paroles

d’un ton très douloureux,

comme venu de quelque abîme

où vie et mort se confondraient ?

Je pourrais dire :

«
Pourquoi mon frère le soleil

ne s’est-il pas assis sur mon divan ? »

Ou bien : «
Mon arbre favori sait-il

que je suis au plus mal ? »

Ou bien : «
Je laisse ma fortune à l’océan :

mes songes, mes poèmes. »

Je pourrais être digne et murmurer « merci ».

Je pourrais être simple et murmurer « pardon »

Je garde le silence.

22.

J’attends la mort :

une très lente neige.

J’attends la mort

comme un cheval qui tombe

dans le fleuve indiscret.

J’attends la mort

comme un raisin

après la famine du doute.

J’attends la mort

comme une vérité perverse.

J’attends la mort

comme un poème

sans musique ni mot.

J’attends la mort

comme un retour dans le sein de ma mère.

J’attends la mort.

J’attends la vie.

23.

L’esprit n’est qu’un défaut de cette viande.

Je suis le fleuve

sans le droit d’aboutir à la mer.

Je suis la plante

sans graine et sans terreau.

Je suis la pierre

qui ne passera pas l’épreuve

de sa propre durée.

Je suis le doute et la philosophie

d’un sang qui n’est plus sang,

d’une peau qui se passe de peau.

Je suis l’atome et non la fête de l’atome.

L’esprit n’est qu’une erreur de cette pourriture

24.

Je reviendrai sous une forme différente

car je connais l’imaginaire.

Mon premier choix est simple :

je serai l’animal fabuleux,

koala, bébé phoque, okapi, oiseau-lyre,

comme en un doux miracle.

Ensuite je serai plus compliqué :

un érable qui part dans l’espace

par amour des comètes,

une statue

qui chaque nuit vient vider l’océan.

Mais je serai surtout abstrait :

un soupçon de bonheur, un poème à venir,

une musique aux cent parfums.

Accordez-moi quelques plaisirs posthumes.

25.

Je propose un contrat :

je meurs en fin d’après-midi,

si vous me promettez mille personnes

aux funérailles,

tous les drapeaux en berne

et un jour de congé dans les écoles.

Je veux aussi deux pages

dans le
Larousse,

une rue très passante à
Paris,

une place à
Marseille, à
Lyon, à
Moscou,

à
New
York, à
Pékin.

Je veux que mes poèmes

paraissent en dix langues :

d’abord le russe, ensuite le tamoul,

le japonais, l’arabe et le chinois.

Vous me garantissez d’être célèbre

en l’an 3000 ?

Ma mort est le marché du siècle.

26.

Je me lave à grande eau.

Je me rase de près.

Je me poudre le front.

Le coiffeur me fera quelques boucles.

Trop faible pour les mettre,

je tiendrai à la main ce haut-de-forme,

ces gants et ce monocle.

Ma chair est bien cirée,

et dans mon âme il n’y a pas un pli.

Je donne à mon dernier poème

une leçon de politesse

dans la terreur.

Je me prépare à recevoir avec respect

et savoir-faire le néant.

27.

Après toi, mon poème, notre cervelle sera froide, gigot de porc.

Après toi, mon poème,

notre amour sera plat,

baiser sans lèvre ni genou.

Après toi, mon poème,

tout sera prose, eau de vaisselle,

limace dans les yeux.

Après toi, mon poème,

il n’y aura plus rien : pas de poète,

pas de langage.

28.

Je ne sais qui a dérangé mes trois étoiles.

L’une oublie son travail :

la nuit n’est plus la nuit

et le jour ne revient que deux fois par semaine.

L’autre confond le songe et la réalité :

l’azur se troue comme une éponge,

et les chevaux cruels

dévorent les enfants.

La dernière, ce soir, refuse

de me dicter ma fable.

Je dois trouver ailleurs

des astres plus compréhensifs.

29.

Je me prenais pourtant pour leur monarque.

Ce matin, mes paupières

lâchent mes yeux comme des fruits malsains.

Ma lèvre abandonne ma bouche

pour une bouche plus chantante.

L’indiscipline règne

dans mon aorte ouverte à un sang étranger.

J’ai beau promettre à mes organes

un avenir meilleur,

ils se révoltent.

Je suis l’esclave de mon corps.

Octobre 1982.

L’heure où je vais chercher le journal


paradis20

 

L’heure où je vais chercher le journal

 

Le bois se frotte les yeux, qui a pu voir passer la biche, moi, comme presque tous les matins elle me coupe la route en compagnie de son faon. Parfois elle débusque dangereusement, pourtant elle doit bien se douter que je pense à sa présence le bois le long de la Charente je le partage avec discrétion. Je fais très attention de ne pas déranger son chez elle.

Depuis avant François 1er qu’elle coule. Ce qu’elle a du voir, entendre, pose des envies de s’arrêter pour imaginer. Imaginer quelle porte de secours, qui débouche la mornitude d’un quotidien paumé dans une course à l’immobilité. Plus que quelques jours et l’enfant qui pleure pour sa première entrée à l’école va occuper l’info. Tout de suite avant les profs se seront retrouvés en pré-rentrée. Le programme ? Où t’as bronzé comme ça je te trouve, toute blanche ? Bah , un capès de me souvenir, j’ai le trac. Ah t’es pucelle, t’inquiètes tu vas vite délurer, les gamins vont t’apprendre ce qu’il n’auraient jamais voulu connaître. L’emploi du tant dit le principal, c’est le sujet de la prochaine réforme. Le bruit de verre que le ballon fait crève sur le chant les voies d’issues. Mais l’oiseau sur la branche du marronnier de la cour pense à autre chose. Il est ailleurs de pierre, à faire sa maison…

Niala-Loisobleu – 28 Août 2018

19H11, l’heure pour s’asseoir


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19H11, l’heure pour s’asseoir

Au creux d’aisselles d’une clématite, où  à l’écoute je traîne mon oreille, je pose la paille du cône chinois, et regarde le Mékong s’étirer en dehors de l’heure. Quand cesse le jour le fleuve marche à la même allure, mais avec le sourire intérieur du murmure de la pleine-lune. Les constructions hétéroclites de la végétation enracinent la pierre kmer. Les restes du culte sont sortis du dogme, tu peux venir t’asseoir aux parfums sans encens, nous ne ferons ni prières ni sermons, au coeur assez de vécu pour faire la différence entre la vie et la mort. Il me reste assez des traces de la pierre pour te dire l’avancement de la maison…

N-L – 27/08/18