L A «TERREUR»


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L A «TERREUR»

Comme l’erreur sur terre ce « tronc » de cul-de-jatte décapité

dont l’anagramme sonne « contr’ » et l’apostrophe être en filigrane

v’i sous le couperet avec la femme sans tête

Rêve et
Réel d’usurpateur mâle (l’Androgyne et le
Monde) s’ombrent

à perte

de « 100 » pour « sans »

Ce n’ombre acéphale résonne hors mesure

La quête sans queue ni tête en dérive

« en dérive » chose et « en dérive » verbe

En tête à tête sous la guillotine

pendant la révolution quotidienne

tirant hors tarot et de la bouche du pendu

la langue des oiseaux mouche, langue adversaire

Gynandre s’embarque sans barque

 

Ghérasim Luca

NATARE PISCEM DOCES


NATARE PISCEM DOCES

Francis Ponge

 

 

P. ne veut pas que l’auteur sorte de son livre pour aller voir comment ça fait du dehors.

Mais à quel moment sort-on? Faut-il écrire tout ce qui est pensé à propos d’un sujet? Ne sort-on pas déjà en faisant autre chose à propos de ce sujet que de
l’écriture automatique?

Veut-il dire que l’auteur doive rester à l’intérieur et déduire la réalité de la réalité? Découvrir en fouillant, en piquant aux murs de la caverne?
Enfin que le livre, au contraire de la statue qu’on dégage du marbre, est une chambre que l’on ouvre dans le roc, en restant à l’intérieur?

Mais le livre alors est-il la chambre ou les matériaux rejetés? Et d’ailleurs n’a-t-on pas vidé la chambre comme l’on aurait dégagé la statue, selon son goût, qui
est tout extérieur, venu du dehors et de mille influences?

Non, il n’y a aucune dissociation possible de la personnalité créatrice et de la personnalité critique.

Même si je dis tout ce qui me passe par la tête, cela a été travaillé en moi par toutes sortes d’influences extérieures : une vraie routine.

Cette identité de l’esprit créateur et du critique se prouve encore par l’« anch’io son’ pittore » : c’est devant l’œuvre d’un autre, donc comme critique, que l’on
s’est reconnu créateur.

*

Le plus intelligent me paraît être de revoir sa biographie, et corriger en accusant certains traits et généralisant. En somme noter certaines associations d’idées (et
cela ne se peut parfaitement que sur soi-même) puis corriger cela, très peu, en donnant le titre, en faussant légèrement l’ensemble : voilà l’art. Dont
l’éternité ne résulte que de l’indifférence.

Et tout cela ne vaut pas seulement pour le roman, mais pour toutes les sortes possibles d’écrits, pour tous les genres.

*

Le poète ne doit jamais proposer une pensée mais un objet, c’est-à-dire que même à la pensée il doit faire prendre une pose d’objet.

Le poème est un objet de jouissance proposé à l’homme, fait et posé spécialement pour lui. Cette intention ne doit pas faillir au poète.

C’est la pierre de touche du critique.

Il y a des règles de plaire, une éternité du goût, à cause des catégories de l’esprit humain. J’entends donc les plus générales des règles, et c’est
à aristote que je pense. Certes quant à la métaphysique, et quant à la morale, je lui préfère, on le sait, pyrrhon ou Montaigne , mais on a vu que je place
l’esthétique à un autre niveau, et que tout en pratiquant les arts je pourrais dire par faiblesse ou par vice, j’y reconnais seulement des règles empiriques, comme une
thérapeutique de l’intoxication.

Francis Ponge

LES MAISONS ET LES MONDES


LES MAISONS ET LES MONDES

Marguerite Yourcenar

 

 

Yeux ouverts des maisons clignant dans l’ombre claire,
Bouge aux yeux avinés, hospice aux yeux jaunis,
Maisons pleines d’horreur, de douceur, de colère,
Où le crime a sa bauge, où le rêve a ses nids.

Sous le fardeau d’un ciel qui n’est plus tutélaire,
Maisons des poings levés, maisons des doigts unis;
Les globes froids des nuits sous l’orbite polaire
Roulent moins de secrets dans leurs yeux infinis.

Emportés çà et là au gré des vents contraires,
Vous vivez, vous mourrez; je pense à vous, mes frères,
Le pauvre, le malade, ou l’amant, ou l’ami.

Vos cœurs ont leurs typhons, leurs monstres, leurs algèbres,
Mais nul, en se penchant, ne voit dans vos ténèbres
Graviter sourdement tout un monde endormi.

Marguerite Yourcenar

LA CITE SOUTERRAINE


LA CITE SOUTERRAINE

Jean Tardieu

 

 

Les mains en avant à travers la nuit

Nous sommes tous descendus dans une cité souterraine

qui n’en finit pas de s’étendre

et nous nous cherchons les uns les autres

à tâtons sans jamais nous retrouver.

Parfois à la lueur faible qui tombe d’en haut

par un puits ou par une faille dans la roche

nous apercevons une trace

une image détruite

un écrit presque illisible une empreinte de pas

et le cœur soudain rempli d’une joie enfantine

nous nous dirigeons de ce côté croyant comprendre le

message mais notre espérance est toujours déçue.

Pourtant ceux que nous cherchons dans cette ville,

c’est eux qui nous avaient promis

de ne jamais nous abandonner :

ils nous avaient comblé les mains et la mémoire

de glorieux vestiges

de tous les dons qui ne s’achètent pas…

Nous avons tout gardé nous sommes fidèles

mais les parjures nous ont trahis

ils nous ont égarés dans le labyrinthe

sans nous laisser le plan ni le trajet ni la clé.

Ici où nous tournons sur nous-mêmes sans fin

la poussière a recouvert nos trésors plus rien ne brille.

C’est à peine bientôt si nous saurons

nous souvenir des promontoires

d’où l’on embrassait d’un seul coup d’œil

les mers les forêts les collines avec leurs villages,

où tout le monde se retrouvait dans le bruyant cortège

le long des routes bondées de charrois

et dans les rues illuminées

pleines de cris d’enfants.

 

Jean Tardieu