TESTAMENT PHONOGRAPHE – LEO FERRE


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TESTAMENT PHONOGRAPHE – LEO FERRE

POÉSIE

J’avais pris l’habitude de lire les textes des chansons de Ferré, en en imprimant certains pour pouvoir y revenir à ma guise. Or il se trouve que, de son vivant, Ferré a publié un recueil de textes (paroles de chansons, textes inédits, introductions, etc.) – un livre qu’il a donc lui-même façonné, et non un melting-pot post-mortem agencé par des éditeurs. Ce « Testament phonographe » est un ouvrage poétique à part entière (ses paroles ayant une existence totalement indépendante de leur contexte musical), et je tiens son auteur pour l’un des plus grands poètes qu’il m’ait été donné de lire. Connaissant bien l’œuvre musicale de ce voltigeur du verbe, il m’est arrivé régulièrement, à la lecture, de fredonner un air sur les vers écrits. On constatera le panel large de la stylistique Ferré : la langue transite d’un argot parisien dépouillé à un phrasé-fleuve complexe, atypique et subtil. Si je n’ai pas d’affection pour la première catégorie, la seconde m’a fréquemment touché – en terme émotionnel – et impressionné – en terme de qualité d’écriture. Une écriture sublime dont les thèmes centraux – la politique, l’anarchie, Dieu, les femmes, l’amour, la solitude, le sexe et la mort – font résonances.

J’ai souligné dans les marges un nombre important de phrases, que je ne peux pas toutes retranscrire ici. En voici néanmoins une partie :

« C’est à trop voir les êtres sous leur vraie lumière qu’un jour ou l’autre nous prend l’envie de les larguer. La lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l’intelligence. »

« Je cherche un exil statique, sans yeux, sans mains, sans rien qui m’attache, et ma conscience lacée comme un soulier marche dans le vocabulaire. »

« C’est par le style, où qu’il loge, que je me déshumanise et grimpe aux cimes du non-dit, de l’incontrôlé. Le style, c’est cette personnalité du doute enfin traqué. C’est une ombre en détresse qui cherche à se lover sous le soleil de l’admis, du tout fait, du symbolisme courant. Le style ? Chaque fois qu’il montre son bout du nez, la tourbe crie « au secours », elle se décharne pour s’épurer dans le conformisme. Le conforme est l’abject. »

« Nier les couleurs, mettre du mauve dans ce qui ne paraît pas mauve et s’appeler Gauguin, voilà qui est du refus transmis. L’art. La liberté est un renoncement. La liberté s’apprend dans une pièce carrée, fermée. C’est de la pure négation. Si quelques fous n’avaient pas dit « non », contre toute évidence, depuis que nous roulons sous les saisons, nous serions encore dans nos arbres. L’évidence, c’est la seule préoccupation du pouvoir. Le soleil se lève à l’est, pas vrai ? Vous autres de l’affirmative, vous ne m’intéressez pas. Moi je suis contre. »

« Il m’importe que j’oppose à votre « oui » un « non » qui m’aille comme un gant ; il me faut ma pointure de « non ». »

« Quand je me rencontre, je m’évite, tellement je vous ressemble. »

« Le spleen se porte seul comme une croix de brume. »

« L’écrivain attend, à l’écurie, qu’on le sonne pour l’entraînement. C’est un silence qui le sonne : le silence des probabilités économiques, cette sorte de hasard sonore qui lui fait dresser l’oreille. »

« Van Gogh, fou, à Arles, quand il sort de son tube, se coupe l’oreille. Entre les tournesols et le bordel, il y a une entremetteuse : la palette, cette frangine de l’extase. »

« Dans les soleils de givre de mon âme engourdie, je sue, mieux qu’au désert. »

« Je m’aliène dans les mots. Quand je dis : « je vous méprise », je me donne à vous quand même sous le couvert d’un mot, d’une injure. »

« Un poète ça sent des pieds
On lave pas la poésie
Ça se défenestre et ça crie
Aux gens perdus des mots FÉRIÉS »

« JE PARLE POUR DANS DIX SIÈCLES et je prends date
On peut me mettre en cabane
On peut me rire au nez ça dépend de quel rire
JE PROVOQUE A L’AMOUR ET A L’INSURRECTION »

« Je n’écris pas comme de Gaulle ou comme Perse
Je CAUSE et je GUEULE comme un chien
JE SUIS UN CHIEN »

« Je te sais sur ma carte où tu lis le possible »

« Je te sais dans les bras d’un autre mannequin
Ceux que tu mets dans toi au rythme de la rue
Au hasard de l’asphalte au rimmel des pavés »

« C’est un groupe de fleurs à la main qui me charge
Et qui débite sous sa hache mes vers libres
Qui crachent leur venin à la gueule du verbe »

« J’ai le sentiment bref de ceux qui vont mourir »

« Surtout ne pleure pas
Les larmes c’est le vin des couillons »

« Cet amour qui vous monte à la bouche comme une grenade
Qu’on ferait bien éclater dans quelque ventre passant »

« Au quartier des terreurs des enfants se sont mis
A brouter des étoiles »

« Entends le bruit que font les français à genoux
Dix ans qu’ils sont pliés dix ans de servitude
Et quand on vit par terre on prend des habitudes »

« Beatnik fais-toi anar et puis va boire un coup
Avec ceux qu’ont trinqué en Espagne et partout »

« La tristesse […]
C’est la mélancolie qui a pris quelques années
C’est le chant du silence emprunté à l’automne
C’est les feuilles chaussant leur lunettes d’hiver
C’est un chagrin passé qui prend le téléphone
C’est une flaque d’eau qui se prend pour la mer »

« Ma vie est un slalom entre mes ombres […]
Un soleil ça descend toujours comme un vaurien
Ça vous met son couteau entre les pôles […]
Mes cheveux n’ont plus de licol
Mes chiens n’ont plus de muselière »

« Les mots que vous employez n’étant plus « les mots » mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. »

« La lucidité se tient dans mon froc. »

« Voilà que tu cherches ton bien
Dans les vitrines de ma nuit
Achète-moi je ne vaux rien
Puisque l’amour n’a pas de prix »

« A petits coups de rame en rimmel tu te tires
Vers les pays communs dans la nuit qui s’évade »

« Dis-moi la jalousie quand ça te prend au fond d’un lit où tu es seul
Avec dans le plafond des araignées
Qui tissent un peu de ta mélancolie »

« La mélancolie […]
C’est les yeux des chiens
Quand il pleut des os
C’est les bras du Bien
Quand le Mal est beau […]
C’est un DÉSESPOIR
QU’A PAS LES MOYENS »

« Sur la plage le sable bêle
Comme des moutons d’infini »

« Ce cri qui n’a pas la rosette
Cette parole de prophète
Je la revendique et vous souhaite
NI DIEU NI MAÎTRE »

« Il ne reste que moi qui ne suis pas à vendre
Alors tu es passée et je me suis donné »

« T’étais tout gris comm’ l’illusion
Quand l’illusion a changé d’nom
Et qu’ell’ s’allum’ comme un’ tristesse
Sous la vérité qui nous blesse »

« Quand il y aura des mots plus forts que les canons
Ceux qui tonnent déjà dans nos mémoires brèves
Quand les tyrans tireurs tireront sur nos rêves
Parce ce que de nos rêves lèvera la moisson »

« Shakespeare aussi était un terroriste
« words… words…words… » disait-il »

« Tu pourras lui dire : « T’as pas honte de t’assumer comme ça dans ta liquide sénescence.
Dis, t’as pas honte ? Alors qu’il y a quatre-vingt mille espèce de fleurs ?
Espèce de conne !
Et barre-toi ! »

« Si jamais tu t’aperçois que ta révolte s’encroûte et devient une habituelle révolte, alors
Sors
Marche
Crève
Baise »

« Quand je vois un couple, je change de trottoir »

« J’éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l’or de mes cheveux j’ai mis cent mille watts »

« Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras !
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis. »

« La nuit… la nuit…
C’est un’ copine qui vend
C’que d’habitude on prend »

« Quand tu dis que tu m’aimes on dirait que tu laisses
Au cul de ma comète les cheveux de ta nuit »

« Moi, je vivais demain et ça fabriquait les malentendus. »

« Il faudra que je change de support. Le papier, y’en a marre !
De ce papier-xylo qui fait grincer, gémir les arbres que je porte en moi. Quand on scie un arbre, j’ai mal à la jambe et à la littérature. Quelle horreur, la parlotte ! Écrire partout, à l’envers de toi, sur mon cœur, sur ma loi, dans mon froc, lorsque tu me regardes précisément et que je te dis que je suis dingue de toi, pour te faire couler ton printemps court… »

« Le drapeau noir, c’est encore un drapeau. »

« Le Che crevé, crucifié, pourri déjà, même sur vos images.
Dépoitraillez-vous, Hommes, s’il en reste, et venez vous chauffer au bain-marie de ma métaphore, celle qui appelle chat une amphore et gouttière un vieux thème serbo-croate. »

« La vie ne tient qu’à un petit vaisseau dans le cerveau qui peut déconner à n’importe quel moment, quand tu fais l’amour, quand tu divagues, quand tu t’emmerdes, quand tu te demandes pourquoi tu t’emmerdes. […]
On se demande ce qu’on fout à se multiplier par deux
Deux cœurs deux foies quatre reins… Je suis seul et je pisse quand même.
Le couple ? Voilà l’ennemi ! »

« La femme inventée ne déçoit jamais, seulement, il faut tout le temps en changer. »

« L’anarchie est la formulation politique du désespoir. »

« Montrez-moi donc un homme dans cet univers du matricule ! »

« C’est un malentendu bougrement original l’amour, pas vrai ? »

Niala-Loisobleu – 8 Juillet 2018

4 réflexions sur “TESTAMENT PHONOGRAPHE – LEO FERRE

    • C’est ainsi que plutôt que nous convoyer vers la première messe venue, religieuse ou païenne, je l’ai que Léo saurait mieux montrer là où regarder plutôt que ce que Toi et moi auront
      Je ne suis pas totalement de son avis sur deux points l’amour et l’anarchie. Mais lui ôter ces mots serait tricher. Il y a assez de ce type de pratiquant pour tenter de demeurer honnête.
      Il me manque de tremper mes doigts dans ta couleur ma Barbara, sombre dimanche. Merci je t’embrasse.

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      • Oh je savais que tu n’étais pas totalement d’accord avec lui sur ces deux points: l’amour et l’anarchie…Il n’en reste pas moins que la force des phrases subjugue…
        Allez me dire après ça qu’il n’y a pas d’artiste et que c’est un concept illusoire…
        Peut-être que le mélange incongru des couleurs d’aujourd’hui va donner un mélange heureux et nouveau. Je veux y croire. Les pleurnicheries « le monde va à sa perte », « je suis nul », « nous ne sommes rien » vont à l’encontre de ce que je suis…
        Je t’embrasse comme on sème.

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  1. Bien entendu que je reste subjugué par ses phrases, elles sont d’une puissance à pulvériser les pleureuses, ces êtres pleutres qui sanglotent dans leur protège-couche…je n’ai pas mis cet article par hasard. Le coup porté hier par ce marcheur égaré qui nie la création m’a assommé. Quant aux courbettes, génuflexions et ronds-de-jambes du c’est ma faute, c’est ma très grande faute, qu’elle se flagelle mais sans démonstration, ceci ne doit pas entrer en vitrine. Moi je fais grand nettoyage ce matin, il faut garder ce qui tient et pas ce qui tire au fond. Puisqu’il faut se battre choisissons ce qui vaut, pas ce qui n’est qu’allégation.
    Je te serre comme chaque poil où la couleur est faite pour tremper ma Barbara.

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