LA SCIE RÊVEUSE


LA SCIE RÊVEUSE

René Char

S’assurer de ses propres murmures et mener l’action jusqu’à son verbe en fleur. Ne pas tenir ce bref feu de joie pour mémorable.

Cessons de lancer nos escarbilles au visage des dieux faillis. C’est notre regard qui s’emplit de larmes. Il en est qui courent encore, amants tardifs de l’espace et du retrait. Ainsi, dieux
improbables, se veulent-ils peu diligents dans la maison mais empressés dans l’étendue.

Loi de rivière, loi au juste report, aux pertes compensées mais aux flancs déchirés, lorsque l’ambitieuse maison d’esprit croula, nous te reconnûmes et te
trouvâmes bonne.

Souffle au sommeil derrière ses charrues : « Halte un moment : le lit n’est pas immense ! »

Entends le mot accomplir ce qu’il dit. Sens le mot être à son tour ce que tu es. Et son existence devient doublement la tienne.

Seule des autres pierres, la pierre du torrent a le contour rêveur du visage enfin rendu.

René Char

MAIN MISE 2 – Henry Bauchau


MAIN MISE 2 – Henry Bauchau

Bauchau

 

« J’écris pour me parcourir »

Henri Michaux

 

Henry Bauchau aura aussi écrit pour se parcourir et parcourir la peau du monde et nous parcourir aussi. Ses routes sont les routes de la réalisation de soi-même.

Henry Bauchau est sur la route comme ses chers amis Œdipe, de sa fille Antigone, et de la lumineuse jeune persane Diotime. Depuis qu’il est entré en écriture, il promène à la face du monde la torche éclairante des mythes grecs. Il est devenu lui-même psychanalyste et la thérapeutique des jeunes enfants modèle aussi sa vie. Et il marchera aux côtés d’ Œdipe sur les voies tenant à la fois le journal d’Antigone, celui des humains et le bâton de l’aveugle.

Il n’est pas enfermé dans le monde grec, ni prisonnier des mythes, mais attentif aux rumeurs du monde, ceux de la Chine en particulier, de la lutte contre le sida et plus encore aux mouvements intérieurs de la conscience et de l’inconscience. Il aura vécu en Belgique, à Paris, puis en Suisse et maintenant à Paris dans ce lieu prédestiné nommé le Passage de la Bonne Graine, dans le onzième arrondissement.

 

Bauchau aux multiples vies

 

Il est temps de parler de ses multiples vies, lui qui les cache jalousement ; lui le survivant. Conteur prodigieux des errances il sait ce dont il parle. Longue est sa route jonchée de poussières d‘humanité entrelacées à celle des étoiles, longue est sa route depuis sa naissance en Belgique, à Malines le 22 janvier 1913. Après une petite enfance marquée par l’invasion allemande, l’incendie de sa maison, il fait des études de droit à Louvain. Avant d’être mobilisé en 1939, il exerce des activités dans le journalisme et milite dans des mouvements de jeunesse chrétiens. Pendant la guerre, il fait partie de la Résistance armée. À la libération, il aurait dû rester dans les grimoires du droit, lui le docteur en droit. Mais ce mal-être profond qui un jour nous pousse soit sur les routes soit nous ensevelit dans nos puits fermés. Cet étrange besoin de pouvoir enfin dire « je », et non pas « moi, on », le met en marche. Il y fonde une maison de distribution et d’édition, qu’il implante en 1946 à Paris. Après avoir suivi une psychanalyse de 1947 à 1951 avec Blanche Reverchon-Jouve, l’épouse du poète Pierre-Jean Jouve, il est devenu psychothérapeute. Mais surtout obéissant au conseil de la confiance en l’écriture qui devait le construire, et de la foi en la force de l’art pour parler au monde, il deviendra véritablement écrivain à 45 ans. Formateur à Gstaad en Suisse de 1951 à 1975, dans son institut pour jeunes filles qu’il a fondé, il aura à la fois la révélation des souffrances d’autrui et la présence de la montagne.

À la fermeture de son école, il fait l’hôpital de jour à Paris depuis 1975. Il sera non plus un passeur mais un acteur psychothérapeute avec la douleur du quotidien, la culpabilité de n’avoir su comprendre à temps le patient souvent impatient. Cette non-assistance à quelqu’un qui se noie dans toutes ses personnalités si nombreuses dans sa tête. Et les difficultés financières également qui reviennent plusieurs fois par semaines. Il a une illumination en 1983 et commence à écrire son triptyque (Œdipe, Antigone, Diotime), qui lui apportera une renommée tardive.

Comme son compatriote Henri Michaux il est un écrivain en marge, mais lui aura dû attendre très tard pour être lu puis reconnu.

 

 

Ses chemins de traverse nombreux entre psychanalyse et invention romanesque ont pu déconcerter.

Des lieux de passage existent bien sûr entre son expérience de psychothérapeute et sa création littéraire, surtout dans son dernier roman l’enfant bleu. Raconté du point de vue de la jeune femme qui l’analyse, il raconte la lente et laborieuse avancée d’un enfant perturbé vers l’art.

L’écrivain sera surtout ici mentionné dans sa mise en art de la tragédie des origines dans sa recréation des récits mythiques sans oublier que Bauchau se penche surtout dans son métier et sa vie d’homme sur les blessures de l’être.

« C’est en travaillant son passé qu’on prépare l’avenir.

Nous avons en nous une mémoire du futur. Ça peut

paraître étrange, mais c’est cette mémoire du futur qui

peut nous guider vers un monde qui ne sera pas, je

pense, sans convulsions ; il est impossible de naître sans

déchirure. (…) Il n’y aura pas de lendemains qui chantent

(…) La difficulté d’être au monde est continue.

Comme on parle maintenant de formation continue, je parlerais de « naissance continue ».

 

La clarté d’une colonne grecque en plein soleil

 

Son écriture est claire comme une colonne grecque en plein soleil sans aucune absence ni aucune présence. Sa prose est orale, musicale, balancée, aérienne et pour cela il aura souvent été mis en théâtre ou en opéra. Les déchirures sont tapies comme les oracles et ses textes des récits d’initiation, celle du jet de pierre dans la rivière pour Antigone la jeune mendiante, celle du combat avec les lions pour Diotime, de sa transgression. La violence et le sacré montrés par René Girard se trouvent ici en plein jour. Depuis les victimes prédestinées, boucs émissaires de la condition humaine jusqu’à l’exaltation des rebelles le mythe convulsif est là, éclairé par la psychanalyse. Mais la liberté de la chose littéraire oblige à une mise en art. Et ses romans sont en même temps bien autre chose qu’une relecture psychanalytique de deux grands mythes. Il ne revisite pas les classiques mais se situe dans leur présence charnelle. Antigone danse, se cogne sur les pierres, a soif, a faim, a peur surtout.

 

« Depuis la mort d’ Œdipe, mes yeux et ma pensée sont orientés vers la mer et c’est près d’elle que je me réfugie toujours. À l’ombre d’un rocher, j’écoute la rumeur du port et des hommes et les cris des oiseaux de mer. Je me souviens du jour où Jocaste m’a dit : « N’oublie jamais, Antigone, que ton père est d’abord un marin. »

C’est ce marin qui m’a emmenée dans son vertigineux voyage jusqu’au lieu qui me faisait si peur. Ce lieu qui, après dix ans sur la route, est devenu Athènes, où je suis seule maintenant, en deuil, sur le bord de la mer. Je contemple dans le ciel un oiseau […] Œdipe, un jour, s’est brusquement tourné vers moi et a dit : « Tu n’as jamais été sur la mer, Antigone, et pourtant tu es un vrai marin. Sans voiles, sans gouvernail, voici des années que tu navigues, sans chavirer, dans mon aveuglement, mes vertiges, la folie de Clios et la tienne. ».

Je retrouve en moi cet instant de bonheur sur la route invisible où nous ne cessions de nous perdre.

 

Et Bauchau pose cette question fondamentale :

Est-ce que bonheur et malheur peuvent exister en dehors de la danse ? 

 

Les paysages de la Grèce sont là avec les oliviers, les ronces, le midi accablant, la blancheur des habitations. Et Bauchau s’en va dans les pas des ombres des mythes pour rencontrer l’autre et aussi lui-même. « Ainsi dans cette inconnaissance où nous sommes, nous continuons parfois à nous découvrir l’un l’autre. » Pour avancer il fallait soi-même être rebelle à un ordre établi, à un destin clos. Diotime et sa condition de femme, Antigone et sa rédemption aux lois. Elle refuse « d’obéir comme une plante qui sort de la terre, comme un ruisseau qui s’écoule ». Et elle proclamera ce cri qui doit être le nôtre : « Est-ce qu’il ne faut pas être rejeté pour devenir soi-même ? »

Diotime sait qu’un jour pour être reconnue autrement par sa féminité il lui faudra affronter les tabous et les règles de son clan. Elle s’y prépare :

«J’étais seule un matin avec une jeune servante. Cambyse est survenu. Étincelant, sur son cheval couvert d’écume dont il n’avait pas daigné descendre, il nous observait d’un œil sévère. J’étais toute petite, j’ai été éblouie, j’ai couru vers lui en demandant : « À cheval, à cheval avec toi ! » Ma confiance a fait rire cet homme sauvage, elle l’a peut-être touché. Il m’a saisie par le cou et juchée devant lui sur sa selle. Nous sommes partis au galop, entourés par ses gardes et ce qui n’était pour lui qu’une chasse après tant d’autres a été pour moi l’ivresse, l’invention de la vie. J’ai découvert alors la joie de la vitesse dans l’air brûlant et l’odeur des chevaux. Je n’ai retrouvé pareil plaisir qu’en haute mer, par grand vent, quand Arsès gouvernait le navire.

Cambyse m’a gardée avec lui tout le jour, et c’est endormie dans ses bras qu’il m’a ramenée chez mes parents. En me tendant à lui il a dit à Kyros : « Ta fille sera bonne cavalière, je lui apprendrai à monter et à chasser moi-même. » Il a tenu parole, il est venu souvent, puis presque chaque jour, pour m’emmener avec lui. Il m’a donné très vite un joli poulain et a commencé à m’initier à l’art de la fauconnerie qui était, de ses nombreuses passions, la plus vive.»

 

Voici tracé le destin d’une jeune fille adoubée par l’autre et qui va se fondre dans les règles coutumières par l’initiation du combat des lions :

«La lutte avec les lions ne durait qu’une partie de l’année et on ne pouvait s’attaquer qu’à un fauve à la fois. Une fois par an, avait lieu entre eux et nous une guerre rituelle qui durait deux jours et une nuit. C’était la plus grande fête de l’année, il y avait toujours plusieurs morts et de nombreux blessés, mais il n’y avait pas, pour les chasseurs du clan et des tribus voisines, de plus grand honneur que d’y être admis par Cambyse. En grandissant, j’éprouvais un désir croissant de participer à cette fête, j’en ai parlé à ma mère, elle m’a suppliée d’y renoncer en me disant que ce n’était pas la place d’une jeune fille et que la tradition ne le permettait pas. Je pensais au contraire qu’à l’origine de notre clan il y avait eu des déesses lionnes aussi terribles, aussi puissantes que les lions. Je descendais sûrement de l’une d’elles et si, pour des raisons évidentes, il était dans notre guerre interdit de tuer les lionnes et leurs lionceaux, elles prenaient au combat une part redoutable et provoquaient parmi nous autant de morts et de blessures que les mâles.

Je ne pouvais pas renoncer à ce désir. J’en ai parlé à mon père, Kyros immédiatement m’a comprise. Ce n’était pas, m’a-t-il dit, l’esprit ni le cœur qui s’exprimaient dans mon désir, mais le sang. Et le sang est mouvement, mouvement de la vie elle-même qui ne peut s’arrêter qu’à la mort. Je n’étais pas d’âge alors à le comprendre mais, quand il m’a permis de demander à Cambyse l’autorisation de participer à la guerre des lions, je me suis précipitée chez mon grand-père. Je lui ai dit qu’étant déjà le meilleur fauconnier du clan, je pouvais aussi rivaliser à la chasse avec nos meilleurs chasseurs. Je n’avais pourtant jamais combattu ni tué un lion et il était temps que je m’affronte, comme lui et mon père, aux êtres de mon sang. Tant que je n’aurais pas participé au combat rituel avec eux, je ne connaîtrais plus la paix et ne pourrais pas être heureuse

 

Des constellations mystérieuses

 

Bauchau trace des constellations « impérieuses », où le destin se fige face au partage et à l’écoute de l’autre : Il y a une fidélité à la vie qui est au-delà de toutes les fidélités. Cette fidélité de Bauchau écrivain, cette foi en l’autre se sont longtemps retrouvées en Bauchau psychothérapeute auprès des enfants saccagés ou dans ses actions de formateur. Entre le côtoiement pendant toute une vie de la folie, du désordre et des hallucinations et la recréation des mythes la liaison est évidente. Ceci s’appelle l’espérance en l’homme, la signification d’exister : cette part, infinie un peu, infirme sûrement, qui m’a été donnée dans l’acte d’exister.

Face à un monde démuselé, où la banalité et la violence triomphent, Bauchau ne questionne pas trop l’espérance, il en fait un sens de vie : Exister me suffit.

Il donne chair à des personnages hasardés dans les rêves, vivant les drames humains de tous les temps. Il nous apprend à résister au monde. Depuis les attentats du 11 septembre, Henri Bauchau dit qu’il repense beaucoup à son Antigone. Pour Henri Bauchau, « la tâche du poète est de planter une objection dans le champ du malheur ». Il s’y emploie encore aujourd’hui.

 

Il est notre prochain solidaire qui refuse la cruauté : un mal des mots semble-t-il nous dire :

Bauchau

 

J’ai été enseignant, je me suis ensuite occupé longuement d’adolescents handicapés.

Je me suis alors rendu compte des problèmes qui se sont aggravés depuis.

J’ai 91 ans, je mène une vie retirée, toute consacrée, selon mes forces, à l’écriture. Si vous croyez que je puis vous aider encore, je le ferai volontiers. Faites-moi signe. Henri Bauchau

 

Homme de solidarité autant que passeur de mots Henri Bauchau veut tout dire du dedans et ses romans sont dans la lumière du soleil révélateur. Dans un espace des mythes passent les caravanes des rêves, les coffres de l’art et l’histoire des hommes. Il définit ainsi son écriture :

« L’inspiration est toujours délirante, dionysiaque pour reprendre l’expression de Nietzsche. Elle a besoin de la conscience ordonnée, musicale, apollinienne. C’est un équilibre. Quand Alexandre le Grand brûle le palais de Persépolis, il fait basculer la Grèce sous la suprématie de Dionysos. Elle ne s’en est jamais relevée. »

 

Il faut se souvenir des Falaises de marbre d’Ernst Jünger pour comprendre Bauchau. Son enthousiasme mystique pour l’existence se nourrit autant de chrétienté que de bouddhisme, ou de mythes grecs. Pour lui l’écriture est une activité spirituelle. Et humains, trop humains sont ses héros consumés par la peur et la crainte d’un destin caché et funeste. Il trace une route entre folie et roman, une route inconnue, celle de la conscience entre doutes et angoisses. Il dit « l’écriture est mon moteur » et il avance encore et encore. Art et thérapie sont valeurs jumelles pour lui qui conçoit l’art comme une transmission, une révélation libératoire qui seul permet de ranimer « les trésors perdus de la mémoire ». Il ne les confond pas, car si la révélation des pulsions se fait par l’art, il a retenu de sa pratique qu’il ne faut pas pousser l’autre, ni peser sur le destin de l’autre. Il nous dit qu’il ne suffit pas d’aider l’autre à mieux vivre, mais lui apprendre à décider de sa vie, à pouvoir dire » je ».

L’art permet de garder hallucinations et délires derrière la porte. Il aide à vivre dans une vie à la banalité insupportable, dans une société dévolue à la vitesse, à l’efficacité, à la rapidité, à l’effet de masse.

L’art est alors thérapie. Il permet de réenchanter le monde, car vivre sans enchantement est pour lui impossible.

Ses personnages se fondent totalement dans l’art depuis le dessin pour Orion (l’enfant bleu), jusqu’à la peinture, la danse et la musique pour les autres. Ainsi Œdipe devient sculpteur et aède.

 

Il aura lutté contre le temps, mais élaboré une œuvre patiente et profonde. Son œuvre l’aura maintenu en vie par le long cheminement du destin.

Au moment de ce portrait Henry Bauchau nous sourit du haut de ses 91 ans, étonné d’être un survivant, d’avoir encore son regard sur le monde et sa banalité, après qu’il lui fut donné d’achever Antigone en 1997, à 84 ans. Son œuvre d’écoute et d’attention à la souffrance, chante les regrets de l’amour, l’apaisement des blessures, l’ambivalence des désirs. Elle nous interroge sur l’individu et son destin. Tous les voyages décrits sont des voyages intérieurs.

Nous avons tous croisé Œdipe sur la route, nous ne sommes plus pareils. Tous les textes de Bauchau sont des voyages en Ithaque, des initiations, des contes moraux. Bauchau a une manière haute de vous rendre simplement humain et rebelle aux temps oppressants.
Grâce à lui nous resterons insoumis et nous serons toujours sur la route.

 

 

Gil Pressnitzer

 


 

Choix de textes

 

Les promeneuses du soir

Éloge

Éloge des sommeils d’amies

 

Éloge d’épouses de doges

Et de stratèges villes grèges

Ocrées de ceinturons de briques

 

Éloge à pas de somnambule

Des noctambules promeneuses

Noires cavales de bijoux

Plus grandes, couples sans époux

Que des reines prostituées

 

 

Éloge de la mélancolie

 

 

Femme pour un temps d’avène

Femme pour un temps d’exil

Est-ce que l’enfance était plus claire

Était plus sombre que mémoire

Que les pas

les palais

les pavés du hasard

La Mer est proche, Dix poèmes inédits sur des tableaux de Paul Delvaux (1972-1973), dans Poésie 1950-1986, Actes Sud, 1986  (Source Esprits Nomades)

 

 

POUR LA LUMIERE


a2efd899c01d0ae6c07e5e24ebfd9fd1

POUR LA LUMIERE

Au bord des craies muettes et d’un tableau d’asphalte, des pinceaux secs ont amassés du remblai de l’un, toc de la plante bleue, lin pour l’autre.

Qui poussera autre que ronce dans les gravats sinon l’épine selon saints mats yeux ?

A tourner tout un non en comédie

croire pouvoir dissimuler sa peur de s’engager n’est que désertion

naufrage d’un chercheur d’hors imposteur.

Ma Muse et moi n’habitons pas au bord de l’amer. Nos arbres ont les mêmes parasites que les vôtres et nos rivières étouffent de la même asphyxie qu’en tous lieux où les tronçonneuses se déploient.

Nous ne serions rien qu’inexistants en l’acceptant

Aussi le refusons-nous

Par la création en continu.

Niala-Loisobleu – 8 Juillet 2018

TESTAMENT PHONOGRAPHE – LEO FERRE


leo-ferre

TESTAMENT PHONOGRAPHE – LEO FERRE

POÉSIE

J’avais pris l’habitude de lire les textes des chansons de Ferré, en en imprimant certains pour pouvoir y revenir à ma guise. Or il se trouve que, de son vivant, Ferré a publié un recueil de textes (paroles de chansons, textes inédits, introductions, etc.) – un livre qu’il a donc lui-même façonné, et non un melting-pot post-mortem agencé par des éditeurs. Ce « Testament phonographe » est un ouvrage poétique à part entière (ses paroles ayant une existence totalement indépendante de leur contexte musical), et je tiens son auteur pour l’un des plus grands poètes qu’il m’ait été donné de lire. Connaissant bien l’œuvre musicale de ce voltigeur du verbe, il m’est arrivé régulièrement, à la lecture, de fredonner un air sur les vers écrits. On constatera le panel large de la stylistique Ferré : la langue transite d’un argot parisien dépouillé à un phrasé-fleuve complexe, atypique et subtil. Si je n’ai pas d’affection pour la première catégorie, la seconde m’a fréquemment touché – en terme émotionnel – et impressionné – en terme de qualité d’écriture. Une écriture sublime dont les thèmes centraux – la politique, l’anarchie, Dieu, les femmes, l’amour, la solitude, le sexe et la mort – font résonances.

J’ai souligné dans les marges un nombre important de phrases, que je ne peux pas toutes retranscrire ici. En voici néanmoins une partie :

« C’est à trop voir les êtres sous leur vraie lumière qu’un jour ou l’autre nous prend l’envie de les larguer. La lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l’intelligence. »

« Je cherche un exil statique, sans yeux, sans mains, sans rien qui m’attache, et ma conscience lacée comme un soulier marche dans le vocabulaire. »

« C’est par le style, où qu’il loge, que je me déshumanise et grimpe aux cimes du non-dit, de l’incontrôlé. Le style, c’est cette personnalité du doute enfin traqué. C’est une ombre en détresse qui cherche à se lover sous le soleil de l’admis, du tout fait, du symbolisme courant. Le style ? Chaque fois qu’il montre son bout du nez, la tourbe crie « au secours », elle se décharne pour s’épurer dans le conformisme. Le conforme est l’abject. »

« Nier les couleurs, mettre du mauve dans ce qui ne paraît pas mauve et s’appeler Gauguin, voilà qui est du refus transmis. L’art. La liberté est un renoncement. La liberté s’apprend dans une pièce carrée, fermée. C’est de la pure négation. Si quelques fous n’avaient pas dit « non », contre toute évidence, depuis que nous roulons sous les saisons, nous serions encore dans nos arbres. L’évidence, c’est la seule préoccupation du pouvoir. Le soleil se lève à l’est, pas vrai ? Vous autres de l’affirmative, vous ne m’intéressez pas. Moi je suis contre. »

« Il m’importe que j’oppose à votre « oui » un « non » qui m’aille comme un gant ; il me faut ma pointure de « non ». »

« Quand je me rencontre, je m’évite, tellement je vous ressemble. »

« Le spleen se porte seul comme une croix de brume. »

« L’écrivain attend, à l’écurie, qu’on le sonne pour l’entraînement. C’est un silence qui le sonne : le silence des probabilités économiques, cette sorte de hasard sonore qui lui fait dresser l’oreille. »

« Van Gogh, fou, à Arles, quand il sort de son tube, se coupe l’oreille. Entre les tournesols et le bordel, il y a une entremetteuse : la palette, cette frangine de l’extase. »

« Dans les soleils de givre de mon âme engourdie, je sue, mieux qu’au désert. »

« Je m’aliène dans les mots. Quand je dis : « je vous méprise », je me donne à vous quand même sous le couvert d’un mot, d’une injure. »

« Un poète ça sent des pieds
On lave pas la poésie
Ça se défenestre et ça crie
Aux gens perdus des mots FÉRIÉS »

« JE PARLE POUR DANS DIX SIÈCLES et je prends date
On peut me mettre en cabane
On peut me rire au nez ça dépend de quel rire
JE PROVOQUE A L’AMOUR ET A L’INSURRECTION »

« Je n’écris pas comme de Gaulle ou comme Perse
Je CAUSE et je GUEULE comme un chien
JE SUIS UN CHIEN »

« Je te sais sur ma carte où tu lis le possible »

« Je te sais dans les bras d’un autre mannequin
Ceux que tu mets dans toi au rythme de la rue
Au hasard de l’asphalte au rimmel des pavés »

« C’est un groupe de fleurs à la main qui me charge
Et qui débite sous sa hache mes vers libres
Qui crachent leur venin à la gueule du verbe »

« J’ai le sentiment bref de ceux qui vont mourir »

« Surtout ne pleure pas
Les larmes c’est le vin des couillons »

« Cet amour qui vous monte à la bouche comme une grenade
Qu’on ferait bien éclater dans quelque ventre passant »

« Au quartier des terreurs des enfants se sont mis
A brouter des étoiles »

« Entends le bruit que font les français à genoux
Dix ans qu’ils sont pliés dix ans de servitude
Et quand on vit par terre on prend des habitudes »

« Beatnik fais-toi anar et puis va boire un coup
Avec ceux qu’ont trinqué en Espagne et partout »

« La tristesse […]
C’est la mélancolie qui a pris quelques années
C’est le chant du silence emprunté à l’automne
C’est les feuilles chaussant leur lunettes d’hiver
C’est un chagrin passé qui prend le téléphone
C’est une flaque d’eau qui se prend pour la mer »

« Ma vie est un slalom entre mes ombres […]
Un soleil ça descend toujours comme un vaurien
Ça vous met son couteau entre les pôles […]
Mes cheveux n’ont plus de licol
Mes chiens n’ont plus de muselière »

« Les mots que vous employez n’étant plus « les mots » mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. »

« La lucidité se tient dans mon froc. »

« Voilà que tu cherches ton bien
Dans les vitrines de ma nuit
Achète-moi je ne vaux rien
Puisque l’amour n’a pas de prix »

« A petits coups de rame en rimmel tu te tires
Vers les pays communs dans la nuit qui s’évade »

« Dis-moi la jalousie quand ça te prend au fond d’un lit où tu es seul
Avec dans le plafond des araignées
Qui tissent un peu de ta mélancolie »

« La mélancolie […]
C’est les yeux des chiens
Quand il pleut des os
C’est les bras du Bien
Quand le Mal est beau […]
C’est un DÉSESPOIR
QU’A PAS LES MOYENS »

« Sur la plage le sable bêle
Comme des moutons d’infini »

« Ce cri qui n’a pas la rosette
Cette parole de prophète
Je la revendique et vous souhaite
NI DIEU NI MAÎTRE »

« Il ne reste que moi qui ne suis pas à vendre
Alors tu es passée et je me suis donné »

« T’étais tout gris comm’ l’illusion
Quand l’illusion a changé d’nom
Et qu’ell’ s’allum’ comme un’ tristesse
Sous la vérité qui nous blesse »

« Quand il y aura des mots plus forts que les canons
Ceux qui tonnent déjà dans nos mémoires brèves
Quand les tyrans tireurs tireront sur nos rêves
Parce ce que de nos rêves lèvera la moisson »

« Shakespeare aussi était un terroriste
« words… words…words… » disait-il »

« Tu pourras lui dire : « T’as pas honte de t’assumer comme ça dans ta liquide sénescence.
Dis, t’as pas honte ? Alors qu’il y a quatre-vingt mille espèce de fleurs ?
Espèce de conne !
Et barre-toi ! »

« Si jamais tu t’aperçois que ta révolte s’encroûte et devient une habituelle révolte, alors
Sors
Marche
Crève
Baise »

« Quand je vois un couple, je change de trottoir »

« J’éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l’or de mes cheveux j’ai mis cent mille watts »

« Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras !
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis. »

« La nuit… la nuit…
C’est un’ copine qui vend
C’que d’habitude on prend »

« Quand tu dis que tu m’aimes on dirait que tu laisses
Au cul de ma comète les cheveux de ta nuit »

« Moi, je vivais demain et ça fabriquait les malentendus. »

« Il faudra que je change de support. Le papier, y’en a marre !
De ce papier-xylo qui fait grincer, gémir les arbres que je porte en moi. Quand on scie un arbre, j’ai mal à la jambe et à la littérature. Quelle horreur, la parlotte ! Écrire partout, à l’envers de toi, sur mon cœur, sur ma loi, dans mon froc, lorsque tu me regardes précisément et que je te dis que je suis dingue de toi, pour te faire couler ton printemps court… »

« Le drapeau noir, c’est encore un drapeau. »

« Le Che crevé, crucifié, pourri déjà, même sur vos images.
Dépoitraillez-vous, Hommes, s’il en reste, et venez vous chauffer au bain-marie de ma métaphore, celle qui appelle chat une amphore et gouttière un vieux thème serbo-croate. »

« La vie ne tient qu’à un petit vaisseau dans le cerveau qui peut déconner à n’importe quel moment, quand tu fais l’amour, quand tu divagues, quand tu t’emmerdes, quand tu te demandes pourquoi tu t’emmerdes. […]
On se demande ce qu’on fout à se multiplier par deux
Deux cœurs deux foies quatre reins… Je suis seul et je pisse quand même.
Le couple ? Voilà l’ennemi ! »

« La femme inventée ne déçoit jamais, seulement, il faut tout le temps en changer. »

« L’anarchie est la formulation politique du désespoir. »

« Montrez-moi donc un homme dans cet univers du matricule ! »

« C’est un malentendu bougrement original l’amour, pas vrai ? »

Niala-Loisobleu – 8 Juillet 2018