CLAUDE LANZMANN SHOAH


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CLAUDE LANZMANN SHOAH

 

Trois amis

Trois hommes se serraient
Trois têtes se vidaient
Trois faces verdissaient
Sur quatre-vingts centimètres
De paillasse et de sang
Du sang bien rouge s’écoulant

Un Français teint très blanc
Un Russe aux belles dents
Un Polonais râlant
Sur quatre-vingts centimètres
De paillasse et de sang
Du sang bien rouge s’écoulant

Paris, Kiev, Cracovie,
Trois villes, trois patries
Trois hommes, trois amis
Mouraient doucement en rêvant
D’amour et de pain blanc
De vie et de bon temps

Ma ville si jolie
Cracovie, Craco… vie
Adieu mon beau pays
Et l’un des rêves fut fini
Adieu l’amour et le pain blanc
Adieu la vie et le bon temps
Ma ville si jolie
Adieu Kiev, adieu Ki…
Un autre rêve fut fini
Adieu l’amour et le bon temps
Ma ville si jolie
Paris… mon beau Paris
Un dernier rêve fut fini

Un Français, un Russe, un Polonais
Trois hommes, trois amis
Sur quatre-vingts centimètres
De paillasse et de sang
Laissant là leur pain blanc
La vie et le bon temps
Etaient morts en rêvant
De Paris, Kiev et Cracovie
Leurs villes si jolies…

Serge Smulevic

 

Le livre ouvert

Paul Eluard

BOUCHE A FEU


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BOUCHE A FEU

C’est dans le trou le manque

l’évidement évidemment

l’évidement intérieur qui creuse

jusqu’au boulet tassé contre la poudre,

c’est dans le vide cerclé de bronze

là où devrait naître un grand poème

un grand tonnerre parodique

une grande fureur tragique

bien à l’étiage de ce temps-ci

où des orgues de neuve barbarie

imposent d’ignobles requiems,

c’est dans le doute ne pas s’abstenir

et dans la bouffonnerie oser

porter la voix en altitude

la voix au-dessus de soi

comme un tourment qui danse,

c’est dans l’absence marquer le cri

au fer rouge la souffrance

avec ses yeux plus grands que le ventre

et qui sait qu’il n’est que de tourner le dos

pour boire un peu de sang,

c’est à bout de silence la blessure

presqu’une honte à dire ce qui est

dans les mots et le monde dans le moule des morts la morale des marchands,

l’âme se trouve à la bouche des canons

au passage du feu du souffle du plomb

au centre noir d’une atroce lumière

pareille à un désir muré

à une plainte sous l’aubier

à une source dévoyée

pareille à l’ombre d’un soleil en songe

que nul ne verra plus,

qui parle en ton nom se trahit

qui semble t’ignorer se renie doublement

rien n’est aussi cruel que ta parure ton leurre

cet appelant à faire hurler ou rire

brûler aimer mordre ou maudire

cet appelant sans miroir ni crécelle

cet appelant sans appel

mais qui jette sous le ciel

une brèche violente,

tu n’es qu’un principe de néant

un évident vertige à la conquête

du dedans des résonances sous la peau

de ce qui vibre et ment

de ce qui vit en aimant

de ce qui se lève dans le corps de la nuit

tu es ce qui ne peut être

tu es ce que l’on dément

tu es tout ce que l’on nie,

île d’insomnie sur le vieil océan marque de sable contre les dents

il est de l’autre côté de la page

un murmure à bout de sens

un arc-en-ciel en terre en friche

une errance de couleurs et de sons

une incantation d’espace un diapason,

l’éclair là qui dure et signe

la chute de reins de l’horizon

la courbe nue du violoncelle

une passion où se déchaîne

si fragile le regard nécessaire

la part sensible de l’invisible,

on peut chemin sans croix

gravir par défi et plaisir

les pentes du mont
Sabir

tout en armant son pas

à mille lieues de
Ta’izz

ne plus parler langue raisonnable

ne plus mâcher écorce de syllabes

et cracher tout son qat

et taire toute voix

entendre par-devers soi la houle

d’outre-Levant le secret

d’avancer sans croire à l’outre-cime

et marcher à l’oreille comme d’autres à l’énergie,

lutte résonne comme l’accord

des deux mains du potier

du pêcheur qui brise une tortue marine

ou de cette manière de lutin

que les ongles caressent et qui n’est

que de corde et de bois,

lutin des déserts

des cours des quatre coins du monde

lutin exilé nomade ou troubadour

pandura sitar dombra guitare de lune

pi’pa biwa guembri vihuela damano

métamorphose du même dans toutes ses solitudes

c’est deux planches entre les bras

qui mettent on ne sait quoi en feu

on ne sait quoi en fuite

et de l’aube sur les fleurs du temps,

c’est sous le pied droit du chevalet

moins que rien entre table et fond

une écharde de fibre grossière un écart

où s’éveille un état d’effraction

une âme qui n’a pas

de place réservée d’ancrage ni d’attache

et qu’un outil d’acier très fin deux fois courbé

guide à l’aveuglette n’écoutant que le son

l’écho plus que parfait d’un nom

de falaise hantée,

luth violon alto contrebasse

peu de sapin d’érable d’ébène

peu de boyau peu de crin

et tant de sortilèges

d’alcools espérés de visages de tempêtes

de fortunes perdues d’ascèses retrouvées

d’éclats de chair de nerf de songe

de partage insensé et d’accueil prodigue

quelque chose qui tient d’une folle majesté

quelque chose qui vient plus magicien que nous

ouvrir avec un double un accès au sublime,

en ré mineur le quatuor

dit plus qu’il n’est possible

comme si se pouvait vivre une vie négative

un amour trop fort qui couvrirait la mort

d’alertes et d’alarmes et de baisers sans âge,

la jeune fille est passée qui passe

dans l’absolu des choses —

pas de salut quand elle vient

ni d’adieu quand elle part

car elle ne vient jamais quand elle vient

car elle ne part jamais quand elle part –

la jeune fille est passée qui passe

dans l’absolu des corps

l’absolu périssable l’harmonie et encore

à renaître à renaître.

André Velter

CANAL DE SUEE


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CANAL DE SUEE

 

Ce matin le cabas lourd d’orage

a les yeux de chaque côté du lit de la rivière

mes oranges pépinent au bord de la table

la Soloire serpente entre les garouilles

des serres cherchent l’étreinte

quelques choux verts au test négatif n’iront pas au jardin d’enfants

les fumées des pipes culottent mes hauts-fourneaux

et pourtant mes yeux n’ont pas quitté la règle de mes mains

ni le compas de ma pensée

temps mort d’escale entre deux ports

il reste à peindre tout ce qu’on ne s’est pas dit

des lèvres jusqu’à la rivière

et bien plus en corps…

 

Niala-Loisobleu – 5 Juillet 2018

LE FRONT COUVERT


LE FRONT COUVERT

Paul Eluard

 

Le battement de l’horloge comme une arme
La cheminée émue où se pâme la cime
D’un arbre dernier éclairé

brisée

L’habituel vase clos des désastres
Des mauvais rêves
Je fais corps avec eux

Des ruines de l’horloge
Sort un animal abrupt désespoir du cavalier
A l’aube doublera
Pécrevisse clouée
Sur la porte de ce refuge

Un jour de plus j’étais sauvé

On ne me brisait pas les doigts

Ni le rouge ni le jaune ni le blanc ni le nègre

On me laissait même la femme

Pour distinguer entre les hommes

On m’abandonnait au dehors
Sur un navire de délices

Vers des pays qui sont
Jes miens
Parce que je ne les connais pas

Un jour de plus je respirais naïvement
Une mer et des cieux volatils
J’éclipsais de ma silhouette
Le soleil qui m’aurait suivi

Ici j’ai ma part de ténèbres

Chambre secrète sans serrure sans espoir

Je remonte le temps jusqu’aux pires absences

Combien de nuits soudain

Sans confiance sans un beau jour sans horizon

Quelle gerbe rognée

Un grand froid de corail

Ombre du cœur

Ternit mes yeux qui s’entr’ouvrent

Sans donner prise au matin fraternel

Je ne veux plus dormir seul
Je ne veux plus m’éveiller
Perclus de sommeil et de rêves
Sans reconnaître la lumière
Et la vie au premier instant.

Paul Eluard

CES COULEURS INDICIBLES


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CES COULEURS INDICIBLES

Aux marques noires laissées en cerne

cherche vert

tu reconnaîtras mes yeux

et si je bistre un ciel trop lourd pour ses jambes

c’est pour élever le germe qu’il porte

Les petits cheveux de frise

ne ferment pas le chemin

ils piaffent comme de jeunes poulains

que leur jeune herbe nourrit en les dressant sur leurs pattes arrières…

Niala-Loisobleu – 5 Juillet 2018