DANS L’AIR FRAICHI, VENANT D’OU…


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DANS L’AIR FRAICHI, VENANT D’OU…

Dans l’air fraîchi, venant d’où, déclose comment ?
Vers moi, par la fenêtre ouverte, une musique
Déferle à petites vagues si tristement.
Elle me fait à l’âme un mal presque physique.
Confuse comme un songe… est-ce d’un piano,
Est-ce d’un violon méconnu qui s’afflige
Ou d’une voix humaine en élans comme une eau
D’un jet d’eau qui s’effeuille en larmes sur sa tige.
Ah ! La musique triste en route dans le soir,
Qui voyage en fumée, en rubans, qui sinue
En forme de ruisseaux pauvres dans l’ombre nue,
Et trace de muets signes sur le ciel noir
Où l’on peut suivre et lire un peu sa destinée
Dont les lignes du son tracent la preuve innée,
Chiromancie éparse, oracle instrumental !
Puis s’embrouille dans l’air la musique en partance,
Eteignant peu à peu ses plaintes de cristal
Qu’on s’obstine à poursuivre aux confins du silence.

 

Georges Rodenbach

 

ODE MARITIME


ODE MARITIME -  PESSOA

 

ODE MARITIME

À Santa Rita Pintor

Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été,
Je regarde du côté de la « barre », je regarde l’Indéfini,
Je regarde, et j’ai plaisir à voir,
petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
Il apparaît au loin, net et classique à sa manière,
Laissant derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée.
Il entre, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve,
Ici et là, s’éveille la vie maritime,
Des voiles se tendent, des remorqueurs avancent,
De frêles embarcations jaillissent de derrière les bateaux du port.
Il y a une vague brise,
Mais mon âme est avec ce que je vois le moins,
Avec le paquebot qui entre,
parce qu’il est avec la Distance, avec le Matin,
Avec l’essence maritime de cette heure,
Avec la douceur douloureuse qui monte en moi comme une nausée,
Comme un début de mal de mer, mais dans l’esprit.
Je  regarde  de  loin  le  paquebot  avec  une  grande  indépendance d’âme,
et au fond de moi commence à tourner un volant, lentement.
Les paquebots qui le matin passent la « barre »
Charrient devant mes yeux
Le mystère joyeux et triste des arrivées et des départs.
Ils charrient des souvenirs de quais lointains et d’autres moments
D’une autre façon de la même humanité en d’autres ports.
Tout abordage, tout largage des amarres,
Est – je le sens en moi comme mon propre sang –
Inconsciemment symbolique, terriblement
Menaçant de significations métaphysiques
Qui perturbent en moi celui que j’ai été…
Ah, le quai est tout entier une mélancolie de pierre !
et lorsque le navire se sépare du quai,
et qu’il devient soudain manifeste qu’un espace s’est ouvert
entre navire et quai,
Il me vient, j’ignore pourquoi, une angoisse récente,
Une brume de sentiments de tristesse
Qui brille au soleil de mes pelouses d’angoisse
Comme la première fenêtre où frappe le petit jour,
et m’enveloppe comme le souvenir d’un autre
Qui serait mystérieusement mien.
Ah, qui sait, qui sait
Si je ne suis point déjà parti, autrefois, avant moi-même,
D’un quai ; si je n’ai point déjà quitté, navire au soleil
Oblique de l’aurore,
Une autre espèce de port ?
Qui sait, avant l’heure
Du monde extérieur tel que je le vois
rayonner pour moi,
Si je n’ai point déjà quitté un grand quai rempli de peu de monde,
Une grande cité à demi éveillée,
Une énorme cité commerciale, développée, apoplectique,
Si tant est que cela fût possible hors de l’Espace et du Temps ?
Un quai, oui, un quai en quelque sorte matériel,
réel, visible en tant que tel, réellement quai,
Le Quai Absolu dont le modèle inconsciemment imité,
Insensiblement évoqué,
Guide nos constructions, à nous les hommes,
Nos quais dans nos ports,
Nos quais de pierre actuelle sur de l’eau véritable,
S’avérant, une fois construits,
Choses-réelles, Choses-esprit, entités d’Âme-pierre,
À certains moments-nôtres d’un sentiment-racine
Lorsque dans le monde extérieur s’ouvre comme une porte,
Et, sans que rien ne change,
Tout se révèle divers.
Ah, le Grand Quai dont nous partîmes en Navires­Nation !
Le Grand Quai Antérieur, éternel et divin !
De quel port ?
Sur quelles eaux ?
Et pourquoi est-ce que je pense cela ?
Grand Quai comme les autres, mais Unique.
Plein comme eux de la rumeur des silences de l’aube
Qui éclate avec le jour dans un fracas de grues
Et d’arrivées de trains de marchandises
Sous le nuage noir, occasionnel, léger
De la fumée des cheminées d’usines,
Venant noircir son sol obscur et luisant de poussière de charbon
Comme l’ombre d’un nuage qui se déplace sur une eau sombre.
Ah ! Aux heures couleur de silence et d’angoisse,
Quelle essentialité de mystère et de sens,
Figés en divine extase-révélation,
Ne serait un pont entre chacun des quais et le Quai !

FERNANDO PESSOA

ÁLVARO De CAMPOS

LES INTEMPORAINES


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LES INTEMPORAINES

 

Je n’ai plus les années où compter importe peu,  quand on est censé en avoir beaucoup à vivre devant soi, on a pas les mêmes visions sur le quotidien.

Mais voilà assez longtemps que j’en prends dans la gueule pour y mettre terme.

Au moins finir en ayant le choix du bonheur selon mon concept. Ceci pour dire que si l’on n’avait pas compris que de la girouette peu de points nous sont communs, pourra peut-être expliquer que je n’ai pas d’envie de me faire traiter en fonction de caprices, de mauvaise foi, d’égocentrisme, de défaut d’humilité et d’orgueil hors-dimensionné.

Mon temps  qui reste sera donc rempli sans concessions de complaisance, de désaccord, de compromission lâche. Mourir pour mourir autant que ça soit dans mon identité.

Je reste ici pour achever l’entrepris. Ne likerai (quel barbarisme) qu’en plein accord, puis qu’il n’y a pas de possibilité de dire, « j’aime pas ». Ne répondrai aux commentaires qu’en fonction de leur rapport avec le sujet. Restant silencieux quand il n’y a rien à dire.

Certains, les plus nombreux je m’en doute, vont s’offusquer, se vexer, se sentir blessés. Tant pis, ça n’aura pas été dans mon intention. Je n’ai pas de remèdes contre l’incompréhension. Mais qu’ils s’abstiennennt d’entrer dans la vulgarité de propos.

Niala-Loisobleu – 27 Avril 2018

 

LES INTEMPORAINES

Le temps est sans fin

L’espace est sans fin

Et sans fin

Ni repos les matières

Car est matière

Ce qui résiste au désir

L’homme

L’ouvrage et son désir

Sont sans fin

Et la bombe

D’Hiroshima tombera

Sans fin

Rudérales

Sont les fleurs

De nos jardins saccagés

Sur les décombres

Et le remblai en friches

De nos consciences

Lumière

Les cendres du soleil

Cosmos

Ce qui couve encore

De son feu

Dans l’incendie

Aux lisières aveugles

Et la pluie noire

Des moussons du vide

Mais l’ombre

Marquée sur un pan

Carbonisé d’Hiroshima

Est le fantôme écorché

De qui passait

Sous les bruissements

De cerisiers

Dont on disait en ville

C’est le frisson

Le plus secret du beau

Qui seul peut

Nourrir l’âme humaine

Mémoire

Le terrain vague

Où la végétation sauvage

Des images d’Hiroshima

Repousse toujours

Parmi les gravats

De l’horreur instantanée

Et les crépis boursouflés

De la peau

Et les pustules de la peur

A venir

Brûlis

Où l’ortie amère persiste

Plus têtue

Que l’oasis dans le désert

Du cœur

Ou le nerf

Des coqs décapités

Que la fureur fait courir

Les mots

Comme des gants

Oubliés rêvant de caresses

Que la main

Ne peut connaître que nue

Après ce souffle

Et l’érection priapique

De sa puissance

Que faire

Du souffle faible

Qui habite la carcasse

Et sa trace

Dans le verbe proféré

De la férocité

Sinon

Répéter la présence

Qui dénonce

Et le verbe

Qui embrase autrement

L’innocence

De ce qui apparaît

Quand la beauté enfante

Nos regards

Et l’orgasme naïf

De l’aurore après l’aube

Ou l’horizon

Qui recule pour

Laisser place à l’immense

Mon âme

Faudra-t-il boire

Dangereusement penchée

Comme la girafe

Qui fait le grand écart au

Bord des berges

Où nage

Entre deux eaux boueuses

Le crocodile

Aux bonds soudains

Et prodigieux pour prendre

Au cou et entraîner

La proie aux yeux trop doux

Ou comme le ginkgo

Dont les racines s’abreuvent

A la nappe profonde

Lorsque tombe

La foudre aveugle d’en-haut

La vie par les oiseaux

La mort par l’homme-oiseau

Dont les œufs

De coucou ont dépeuplé

Le nid de la couvée des autres

Mon âme

A l’âge de la matière ardente

Elle est née du chaos et chante

Un chant qui monte

A pleine gorge depuis le néant

La seconde de silence

Après qu’Hiroshima

A cessé de disparaître

La seconde de silence

Après qu’on a ouvert

Le camp d’Auschwitz

Et découvert

Jusqu’où peut retomber

La nature trahie du nom

D’homme

La seconde de silence

La même

Que rien d’imaginable ne

Peut meubler

La reconnaîtrons-nous et

La ferons-nous nôtre

Le poème

Sera-t-il la suivante

Qui du fond de notre âme

Fera paraître

Après ce total déblaiement

Des illusions

L’espace pris

Par la première note

Du premier chant lancé ici

Aussi intact que la seconde

Avant l’horreur

Jusqu’où

Faudra-t-il curer

L’étang des certitudes

La plaie ouverte

Des crépuscules au ras

De l’horizon

Et qu’aurons-nous

Encore à respirer d’air

Qui ne soit pourri

Par le passage

Dans le cloaque obscur

De la mort

Et les sanies

Dans la bouche du verbe

Alors qui

Osera dire je t’aime

A la louange de ce qui est

Si ce n’est le poème

Qu’aucune apocalypse ne

Désarme

Lui le souffle le plus haut

Et le plus faible

Des mots qui l’emportent

Vers les ténèbres libres

Et dévorantes de la beauté

Combien de temps

Faudra-t-il avant

Qu’un premier chien

Perdu ne s’aventure

Et dans le camp vide

Des crématoires

Et dans le champ

D’Hiroshima

La ville comme un œil

Sans rien dedans

Combien de temps

Avant que nos lèvres

Ne produisent tout bas

Le bruit des mots

Perdus par le chagrin

Combien de temps

Avant que dans la tête

Ne retombent l’écho

La fumée la poussière

Et tout ce qui recouvre

Les eaux troubles d’hier

Où se tiennent debout

Les échassiers de l’âme

Une patte sous les plumes

Et l’autre dans la boue

Comme ces fours

Et ces tours dont s’obstine

Le rappel

Malgré les ans tranquilles

Et les nuages qui oublient

Là où ils ont souffert

La chute brutale

Du soleil

Le flash

Photographique

Monstrueux du ciel

Là où ils connurent

L’épouvante

De voir s’effondrer

Le château de cartes

De la lumière

Là nous avons désuni

La matière

Et rendu éparse

La poussière universelle

De l’harmonie

Et nous voilà contraints

De promener

Les animaux grimaçants

De la laideur

De les nourrir du lard

Grouillant

De la vulgarité de l’âme

Et d’attendre

L’amoureuse impatience

Que promet

Le vertige d’être l’œuvre

Nous sommes décombres

Sur les décombres

De nous-mêmes

L’art qui n’est qu’amour

A reconstruire

Peut seul

Nous rendre les beautés

Des débuts

Car rien n’encombre

Sa prophétie

De n’être à lui-même

Que liberté de naître

Tout oiseau qui se pose

Sur l’herbe où repose

Le souffle d’Hiroshima

Marche sur de couches

De morts

Tout papillon qui bat

Des ailes pour s’enivrer

De pollen

Remue des cendres

Qui prennent la lumière

A la gorge

Et quand un crépuscule

Teint ses mains au henné

Pour épouser l’ombre

Que reste-t-il d’autre

Que nos pauvres paroles

Dans la chorale des choses

 

Werner Lambersy