3 réflexions sur “Passager de lumière – Lionel Mazari

  1. Merci Barbara ne rien couper de l’union et transmettre à discrétion…

    L’ARBRE DE FER FLEURIT

    Ma femme aimée

    l’aube nous rappelle à la présence

    La lutte reprend

    et l’amour s’épanouit comme une rose

    dans l’arène de l’émeute

    Ma main tremble

    À la limite

    c’est d’un membre que j’ai envie de m’amputer

    pour l’élever en offrande jusqu’à toi

    cette main justement

    qui se dresse pour laver l’affront

    oui pour toi

    dans l’allégresse de l’émeute

    Je fais appel au désert peuplé de la parole

    au silence retentissant du commencement

    je fais appel à l’eau, à son origine

    de sources inconnues et de chutes terrifiantes

    je fais appel à ce qui naît de la terre

    et de la main de l’homme

    je fais appel au tourbillon sourd et insensible

    de l’émergence

    je fais appel aux nappes dormantes du feu

    à la droiture du ciel

    flagellé du sceptre solaire

    je fais appel à la profondeur nuptiale

    modelant le souffle

    dans ses entrailles emperlées

    j’interpelle l’homme et la matière

    je bondis au sein du mouvement

    Mais l’aube de ma patrie s’étale

    comme une énigme

    Par-delà les barreaux

    j’aperçois à peine un arbre

    un minaret

    je suis ébloui par tant de beauté

    un frisson me traverse le dos

    je surprends ton sommeil

    de sphinx paisible

    je me défais lentement d’un membre

    pour l’élever en offrande jusqu’à toi

    cette main justement

    qui se dresse pour laver l’affront

    oui pour toi

    dans l’allégresse de l’émeute

    Il faut pouvoir réfléchir :

    comment en sommes-nous arrivés là

    comment la révolution, toi

    et ma longue marche

    pour mériter la parole ?

    Il faut pouvoir réfléchir

    pour ravir à l’indicible

    ce que nous pouvons encore ravir

    Ma femme aimée

    ma main tremble

    C’est comme si j’avais seize ans

    et que j’écrivais mon premier poème

    Et si j’étais fou

    et ma soif de désert incommensurable, inhabité

    ma soif, relais de caravanes privées de sel

    fou et qu’aucun campement n’apparaisse à mes yeux

    aucune trace de monture ni de feu

    ne pouvant plus imaginer les oasis de mon rêve

    que dans la nuit glaciale d’autres planètes minérales

    fou et que les mots eux-mêmes se rebellent

    l’alphabet se retire dans une mémoire

    au-delà de l’histoire

    fou et que le sable lui-même se rétracte

    emportant ses derniers mirages

    fou

    le silence s’installe sur la terre

    alors que la nuit vient siéger sur mes épaules

    Majnoun

    je titube sans laisser rien paraître de ma détresse

    m’engouffre lentement dans la grotte

    Je venais d’enterrer les derniers miracles

    Je n’ai jamais cessé de marcher

    vers mes racines d’homme

    sans sourciers, sans boussole

    sauf ma colère puisée dans le poumon du peuple

    et les clameurs inédites de l’histoire

    sauf mes yeux

    n’ayant rien perdu

    du désastre des ruelles

    et de la rareté du pain

    J’avais mal à mes racines

    mes yeux

    scrutant le cimetière de la horde

    l’itinéraire de fulgurances

    Je n’ai rien perdu, rien omis

    des sévices de l’Autre ni des miens

    rien, entends-tu

    C’était l’ère des grands nomadismes

    qu’attisait le soleil noir de l’Agression

    J’avais urgence de ma face d’homme

    Fou

    je reviens de ces rêves

    et je marche

    d’abord

    sur la ville

    afin de dresser mon réquisitoire

    Morte cité qui ne sut garder sa parole

    qui dispersa ses tribus et appela les mercenaires

    morte cité

    qui resta sourde aux montagnes et aux sables

    sourde au réquisitoire de ses poètes

    morte cité

    qui fit venir ses racines d’au-delà des mers

    sans se soucier de l’inévitable érosion

    morte cité

    simple jalon de conquêtes

    écurie de cavales et fortin de renégats

    cité morte

    d’avoir succombé aux mirages de l’océan

    d’avoir saccagé ses greniers d’hommes

    Et c’est cette cité qu’il s’agit de reconstruire

    malgré le rapt, malgré le pillage

    les frasques des sultans

    et la décadence des dynasties

    Mais même ce catafalque

    qu’ai-je vu

    même ce catafalque, parce que catafalque

    a aimanté les charognards

    et ils sont venus

    par terre et par mer

    brandissant l’ancienne croix

    camouflant à peine la cagoule

    et la terre leur appartint

    parce que morte la cité

    parce que sourde aux montagnes et aux sables

    sourde au réquisitoire de ses poètes

    Puis on crut un jour à la résurrection de la cité

    Des idées folles circulaient dans ses venelles

    On renoua le pacte

    hélas dans les temples

    et non les bidonvilles

    les cités ouvrières

    Et pourtant jamais foi

    n’arma autant les déshérités

    jamais appel ne fut autant

    répercuté par les parias

    Et la cité gronda en un grondement

    et les montagnes et les sables dégorgèrent leurs trappes

    et les greniers d’hommes qui dévalaient

    Perfide cité

    qui ne sut garder sa parole

    qui dispersa ses tribus et appela

    les nouveaux mercenaires

    Et de nouveau le renvoi

    du rêve dont la montagne regorge

    dont les sables palpitent

    dont les bidonvilles et les cités ouvrières tressaillent

    C’est alors que j’ai parlé

    Puis vers toi ma longue marche

    pour mériter la parole

    « Moi, qu’étais-je

    avant de te connaître ? »

    une grappe de colères flagellant les ruines

    l’homme à croix et à cagoule

    m’ayant ouvert le corps

    trafiqué les organes, desserré le cerveau

    m’ayant laissé pour mort

    sur la marge de l’asphalte

    quelques livres, quelques vivres

    pour mieux organiser mon érosion

    Qu’étais-je ?

    une grappe de colères flagellant les ruines

    maudissant la cité

    la haine prenant corps

    lançant anathème sur anathème

    à la tête des couardises

    des traîtrises

    et des valeurs fossiles

    la haine prenant corps

    la mort de Dieu

    et la nouvelle barbarie

    ni ceci, ni cela

    dans le labyrinthe de l’orgueil

    Et puis ta main

    et la tendresse du monde

    ce que les livres ne m’ont pas appris

    ce que les ruelles ne m’ont pas appris

    ce que seule la vasque me murmurait

    ce que seule l’arabesque me suggérait

    quand je naquis à la contemplation

    Ta main de sourcière

    ruisselante d’aurores

    que je pris

    ajustant doigt sur doigt

    faisant coïncider les lignes

    m’assurant de sa matérialité

    ayant senti son fluide, son philtre

    me brancher sur les forces originelles

    Moi

    qu’étais-je ?

    une grappe de colères flagellant les ruines

    m’éveillant à peine

    à la grande misère sociale

    dans un univers pris de convulsions

    J’appréhendais la fin

    j’appréhendais le commencement

    mais je piaffais, ruais, mordais

    scalpé dans ma chair et mes yeux

    maudissant notre honte

    l’attentisme et la suffisance

    concevant la plus grande haine qui fût

    contre les agresseurs de notre histoire

    Et puis tes yeux

    comme ce feu sur la montagne

    mais une montagne où se serait transportée la mer

    comme pour munir d’une double transparence

    la voûte du ciel

    toutes les nuances du bleu

    avec un soupçon de vert-forêt

    et des pigments fauves de terre

    tels je les imagine

    Que disaient tes yeux

    si ce n’est le mensonge de ma tribu

    au sujet des gazelles du désert

    si ce n’est l’hypocrisie

    des poètes courtisans

    tombeurs des Faces-de-lune

    et admirateurs autant d’éphèbes

    si ce n’est l’horreur

    de la violence patriarcale

    exécutant légitimement le coït

    Je me suis révolté d’abord contre cela

    Puis tes yeux

    comme le réveil fragile de ma patrie

    en ses aubes de déchirements

    la brise léchant l’or des minarets

    et ce feu transparent sur la montagne

    Tu me regardais

    comme Atlantis

    ou le Christ devenu lion

    et d’abord c’est toute ma détresse rageuse

    que je noyais dans les fonds marins de tes yeux

    Nous étions comme deux continents

    que la dérive portait jusqu’à la rencontre

    l’un sous l’autre, l’un sur l’autre

    et de racines entremêlées

    et de sèves antédiluviennes

    et de tout ce qui n’y a pas avorté

    et de tout ce qui y ressemble à l’homme

    se formait le corps étonnant de notre amour

    Et puis je découvrais

    le troisième cou de ton corps

    la racine artère de tes zones profondes

    ses nervures prenant d’assaut

    les sentiers éblouissants de ton flanc

    taillé sur ma main

    pour transmettre à toute ta stature

    des hennissements de jument protectrice

    Oui

    le soleil quand il engrossa la terre

    à peine surgie du chaos

    désemparée la terre

    secouée de grands spasmes

    cherchant assise

    C’est à ce moment exact que les volcans se réveillèrent

    et que la terre ayant conçu

    prit d’aise sa place dans l’univers

    Oui

    nuit, mes yeux perdus

    sans souvenance

    de toutes mes douleurs accumulées

    et ma nouvelle errance

    nuits

    où je rejoignais l’androgyne

    abattant tout autour de notre nuit

    les lianes du mythe

    Puis tes seins en leur naissance

    ta permanence virginale

    bourgeonnant de part et d’autre

    pour mieux soulever

    les voûtes flamboyantes de tes hanches

    et en cet équilibre de cathédrale

    adoucir l’éclat arc-en-ciel de tes verrières

    Puis ta nuque offerte

    distribuant les nuances de la blancheur à ton dos

    et sans chronologie aucune

    tes lèvres

    que je ne voudrais célébrer que pour toi

    Qu’étais-je ?

    une grappe de colères flagellant les ruines

    titubant dans les gradins de l’ancienne cité

    spectateur de la décomposition

    contre laquelle venaient se heurter

    les griffes désespérées de ma naïveté

    sans parler de l’autre cité

    la Sodome

    où des sardanapales en tenue d’opulence et de pouvoir

    narguaient mon impuissance

    me tendaient mille pièges

    de leur lubricité, triomphalisme

    mystères savamment entretenus

    titubant

    avec comme seule issue

    la raison brutale d’un monde malade

    d’un côté l’horreur

    de l’autre l’exil

    C’est alors qu’il y eut le rejet salutaire avant le réenracinement

    Oui la poésie restaurera l’homme

    Qui de nous écrit le poème

    puisque mes mains t’appartiennent

    puisque la poésie

    pour se purifier

    pour se soumettre à l’ordalie

    doit passer par les cimes de tes yeux

    puisque mon souffle rebondit

    d’une autre poitrine ?

    J’écris

    et ma main vient de loin

    pour imprimer sur la rouille de mes barreaux

    les paroles illuminées du poème

    « Je suis devenu celui que j’aime

    et celui que j’aime est devenu moi »

    Ils sont venus me chercher

    peu importent leurs visages

    les mots qu’ils ont prononcés

    Ne sont-ils pas tous les mêmes

    assassins de Guevara ou geôliers de Samih al-Qassim

    le même tortionnaire qui sévit

    dans quelque sous-sol du Brésil

    dans quelque cage à tigres du Vietnam

    le même gorille qui attira Ben Barka

    dans la villa du crime

    le même bourreau qui a terrorisé les peuples

    depuis l’Inquisition

    le même musée de l’horreur ?

    Frêle matin que celui-là

    et douce la pluie de janvier

    et terrible la pénombre du baptême de la douleur

    Je me souviens du baiser d’adieu

    déposé sur ton front

    et sur celui des enfants

    Je partais

    comme pour quelque voyage

    alors que le soleil repoussait les nuages

    Je me souviens de ton ventre

    portant depuis huit mois

    notre troisième enfant

    celle que nous avons appelée

    pour nous assurer du Retour

    Qods

    Jérusalem de nos espoirs

    Puis le ciel s’obscurcit

    et les tortionnaires faisaient déjà leur « travail »

    Si je te remémore cela

    c’est parce que la même douleur nous a traversé

    le dos et les membres

    parce que nous nous sommes étouffés à la même bassine

    c’est parce que nous avons entendu les mêmes grossièretés

    parce que nous nous donnions la main

    pour imaginer

    au-delà de la salle de torture

    le mouvement irrésistible

    du peuple justicier

    soulevant les horizons lointains

    approchant la clarté essentielle

    J’ai une terrible passion du futur

    Ni le premier, ni le dernier

    avant et après

    j’ai pensé aux autres

    à la même épaisseur de douleur

    tranchée dans le vertige

    et j’ai appelé :

    Tiens bon camarade

    tes premiers pas dans la nuit barbare

    ton cœur suspendu

    un gros caillou dans la gorge

    et la saignée dans les entrailles

    l’angoisse de ce qui n’est pas l’homme

    l’immense solitude

    et ce cri terrible

    qui traverse les parois

    pour ressortir de ta poitrine

    Tiens bon camarade

    Je sais les dix pas exacts

    tournoyants de l’attente

    je sais l’idiome des murs

    la souffrance résumée et datée

    les strates de courage

    arrachées au plâtre et au fer

    je sais à quoi tu penses

    la division du temps

    en grandes vagues de vigilance

    sécrétant des citadelles d’espoir

    debout, marche, tourne

    la lumière aspirée sauvagement par les barreaux

    l’heure du fauve qui approche

    Tiens bon camarade

    ne laisse pas une lampée

    de la soupe qu’on te pousse

    une miette de pain

    couvre-toi comme tu peux

    essaie de dormir

    prends garde à ta précieuse santé

    rassemble tes forces

    roc inatteignable

    fer trempé

    ainsi affronter l’ennemi

    dans ta superbe

    Tiens bon camarade

    et sans effort

    tu verras s’écrouler

    les châteaux d’argile

    détaler l’armée des nabots

    fondre armes, armoiries et épouvantails

    mais ce qui importe

    tu verras se lever le premier rayon

    du soleil essentiel

    éclairant le sursaut des hommes

    à l’intersection de toutes les colères

    C’est beau de penser à notre pays

    à notre peuple

    dans ce frisson d’amour douloureux

    et de pouvoir pleurer

    juste une larme ou deux

    des larmes de joie

    Tiens bon camarade

    lève la tête

    Cette douleur qui te traverse le corps

    c’est le pain et le sel partagés

    c’est le seuil de la fraternité

    des hommes aux mains miraculeuses

    De plus en plus fort

    c’est le mur qu’on frappe

    c’est un autre corps qu’on torture

    c’est le tortionnaire qui se mutile

    De plus en plus fort

    la haine se forge sur cette enclume

    des chiens aboient tout autour

    des hyènes déversent leur haleine

    Mais l’homme étendu, suspendu là

    trempé jusqu’aux os

    c’est le maître et le possesseur

    l’homme embaumé d’étoiles

    l’homme à la longue marche

    multiplié dans tous les humiliés de la terre

    Tiens bon camarade

    Où que tu sois

    nos cœurs battent à l’unisson

    tellement juste et fort

    que plus rien ne pourra désormais arrêter

    ce tocsin de la justice qui accourt

    Joie du retour

    puis de nouveau

    les hommes à masque d’inquisition

    les ennemis du soleil et de l’espoir

    et ce fut la grande déchirure

    cette geôle aux frontières de l’inhumain

    en dehors du monde

    en un lieu où s’évanouit le souffle de l’homme

    où ne pénètrent que les miasmes bestiaux

    J’ai cru mourir

    et ce n’était pas tellement la douleur

    de disparaître en tant que moi

    mais celle de me trancher

    de toi-même

    Quels organes choisir, quelles veines

    quelle partie du sourire et du verbe

    quelle main garder dans le néant ?

    Et je marchais

    dans cette nuit de fin des temps

    dix pas tombant un à un

    comme dans un chapelet de monstre

    dans cette nuit

    où je défendais à mourir

    mon humanité, mes idées

    et ton amour

    Une seule image endiguait ma démence

    la certitude matérielle

    de cette grande fête des pauvres

    où je nous voyais

    la main dans la main

    baignés par la chaude ferveur

    de notre peuple

    enfin libre

    Alors le soleil ne fut point avare

    La porte de la prison s’est fermée

    Nous revenons à un monde

    lus familier de l’homme

    parce que la souffrance qu’on y vit

    parce que les injustices qu’on y subit

    sont à échelle humaine

    même si elles doivent être combattues

    et disparaître

    C’est le reliquat des siècles obscurs

    et du règne du capital

    et parmi les châtiments du drapeau rouge

    sera l’extinction de cette anomalie

    C’est bon

    nous verrons qui de l’autre se lassera

    nous verrons qui de l’autre détalera

    nous verrons

    qui est prisonnier de qui

    qui jugera qui

    qui condamnera qui

    Abdellatif Laâbi

    Aimé par 1 personne

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