BLEU MALO D’UN DORMEUR DE PASSAGE


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BLEU MALO D’UN DORMEUR DE PASSAGE

Pluie en miettes, en flocons, en nervures.
Et, soudain, la soie du sable amasse les pas des arbres et des parleurs.
Nul ne bouge sous la mer.
Navire de brouillard contre la peau.
Des tambours sourds battent la mort des dunes.
Je cours à perdre ombre et vertige et des oiseaux de nuit accompagnent ma lenteur.
Le gris me paraît bleu, car les paquebots viennent de loin.
Un marin de sable et d’anémone.
Un marin de papier.
Un marin sans poulpe et sans pupille.
Ici se dresse un château sans charnières, où nul voleur n’emporte le vent qui clame son innocence.
Et quel doux rêveur déterre le vélo rouillé d’un cycliste de paille?
Magma de souches et de poings.
Vivons ici sans attaches.
La luette fragile combat la parole sourde.
Celui qui vit près de la mer possède les deux cœurs du bonheur.
Nous traversâmes ensuite le pays des maisons sans toits: centaines de mains y ont touché maints objets de douleur, y ont frotté les cuivres, y ont caressé tempes et
coques.
Tout finit près des dunes qui se glissent sous la mer; elles y rejoignent bancs d’algues et bouquets d’écume.
Vision du bleu
Malo d’un dormeur de passage.
Malo dort sans douves.
Malo sans langue de terre.
Le ferry sonne l’alarme du poème commencé.
Malo libère le feu cousu, l’enclume sans sommeil.
L’ancien esclave noir
Toby
Crosby est mort à
Palatka. en
Floride, à l’âge de 122 ans.
Nous mourrons plus vieux que lui dans un jardin de menthe.
On me coud dans ma peau.
Un souffle d’ourthe accumule les milliers de mots du bonheur.

Salive de fête, salive blanchie du regard des mourants, des filles.
Le vitrier brandit le pal verni des vitres.
On entend les cochers briser les chevaux.
On passe la langue sur le fil de l’haleine.

Deux trains aveugles : crash bleu dans l’herbe.
Salive et sperme éclatés !
Corps, poteaux, pals!
Sang vinaigrier des amis qu’on écorche.
Squale d’essieu désossé!
Le rasoir décapite le pouce et le gland.

Bouche inondée de suie.

Coupe le fil bleu qui m’étrangle.

Un pantin bouffon lacère

mon ventre ouvert,

l’oiseau gonflé de sperme.

Et crache le vent, la nuée.

Je ne toucherai plus

ni l’œuf, ni la coque vide.

Tu me donnes un liseron de fer,

une flèche de rouille et de pus.

Je saurai haïr le tonnerre

dégorgé de ta voix,

les engrenages hirsutes

de tes paroles enterrées.

Ainsi le cèdre et la ciguë.
Et le taureau bleu des lies.
Ce qu’on écrit, l’hiver, sur le tombeau du gel.
Que la chambre soit cosse, graine ou tambour de nain !
J’y cacherai ma semence, mes outils minuscules, petit sommeil et petit feu.

La maison de la petite herbe, la voici réveillée: celui qui sort du puits caresse le miroir et le lierre.
Cache le feu dans le dé à coudre. Éparpille les noix sur le tapis de laine.

Maison gelée dissimule pommeau d’ivoire et puits, petits souliers tressés.
Voici que les voleurs de lèvres cousent dans des sacs des monceaux de paroles.
Dès lors, nous crions sans crier, mourant à perdre haleine.

J’aurais fêté la douceur de tes sabots, de tes casques, des têtes d’insectes et de buis dans la chambre des cendres.
Mais tu pars vers les chevauchées, vers les déserts, loin de moi.
Qui cache la lanterne dont les ombres tuent tes épaules, tes rotules?
Crier qu’un coq agonise.
Affûter l’ongle de l’eau.
Serrer sa voix dans la poche des goussets et des poulpes.

L’encrier de salive sous la langue.
Un carcan de buis noir surveille nos rêves.
Petit étau, petit doigt.
Le feu mord la bouche de qui parle d’étreindre le sosie de la mort.

Janvier bleu.
Manoir sans mémoire.

Des troupes de nains envahissent

l’intérieur des noix, les miroirs…

Les douze mois de janvier, lentement,

traversent ma petite semaine.

Et j’offre à mars février court.

le trajet des mains sur la jambe.

Engrangeons cent mois d’avril

dans nos soutes, nos fenils, nos greniers.

Garçon de mai embrasse

l’eau vive et la saveur de l’herbe

et les étangs de juin nouveau.

Voici que juillet nous assaille !

Août-vertige verra l’andalousie

enfermer deux toucheurs de laine.

Sept septembre centenaires.

Octobre, corps et délices.

Octobre et les vaisseaux.

Les nages blanches, les tigres.

Voici que novembre accueille

nos étouffements évanouis.

L’hiver du dix décembre

a gelé mes dix doigts !

Cent sifflets de laine brisent le cœur du jardin.
Cris et rouets, dans l’enclos, ne vivent que de salive ou de parole perdue. Élèves, sœurs, guêpes ne mourront que demain.

L’œil est chambre d’Éole.
Les écoliers buveurs d’anis pillent la gousse et la bogue.
De très fins fleuves se coulent dans les sillons.
L’escalier tourne et tourne et la femme pâle, qui trébuche, observe les barres de cuivre du tapis de cent ans.

Sous chaque œil, une guêpe fait semblant d’être morte-Amas d’aiguilles cassées, de frottis, de ligaments broyés, de carcasses, de pattes en morceaux, de parois.
Voici que se déploie le corps.
Je mange à peine et je respire, puis je retiens mon souffle.
Il ne se passe rien.

Sabots, écuelles, sébiles

pétrifiés dans le buis.

Quels chocs ébranlent

nos cœurs dans les tambours?

Ici, les cercueils bleus, les élèves.

Le parfum rond délivre

un essaim d’œillets creux.

Cinq doigts protègent le cœur chaud d’un agneau, la boule de nerfs du gui, l’eau glauque ou la brume.
Je perds de vue la maison du lierre, les bras liés du voleur qui meurt dans l’étreinte.

Le genou contient la suie

de tout l’hiver passé.

Je frotte la serpe contre la cuisse,

et les gardiens du gel

ont la garde farouche.

Je ne dors qu’à moitié,

j’attends la clarté, le soleil,

un peu de terre très noire

pour ton corps, désormais.

Tends le bras, les doigts : dés et pétales s’accumulent.
Paroles de menu jour. «Le temps», murmure-t-il.
Et le pavé, le bon pavé tire nos randonnées ; nos regards durs assiègent un ciel sans couture.

Sous la peau des autres, les veines déchirent mon propre visage.
Et c’est un mot nouveau qui atteint la tempe.
Et la langueur inonde le corps entier, la carcasse.

Une calèche de salive succombe et naît la saveur d’une centaine de citrons.
Je noue d’un lien d’herbes les cinq doigts d’un lutteur.
Je touche la tempe d’un laitier sans visage.

Langue d’elle-même.
Ou sans cesse alanguie.
La bleue douceur coupée.
L’Aladin des tempes.
La belle de bouche.
Ce qu’on love élance un jet de miel doux.
Fourche.
Farouche aromate
Demeure d’où les mots sans amour sont absents.
Hampe d’argile.

Découvre les gencives. Ô arbre à blé, arbre à octobre !
Le fil très fin unit ton oreille à l’oreille d’un faiseur de pluie.
Hirsute est le nom de celui qui s’accroche à l’épouvantail moqueur, au lansquenet mort de froid !

L’ongle luit.
Est-ce pluie fine?
Est-ce étang de buis sous le gel opaque, dans la jarre d’Hélène?
Pétale et paupière, plus petits que jamais, meuvent l’âme du feu.

Jacques Izoard

Une réflexion sur “BLEU MALO D’UN DORMEUR DE PASSAGE

  1. Et quel doux rêveur déterre le vélo rouillé d’un cycliste de paille ? Ça ne peut être que moi me reflétant dans la glace d’un double rôle.. celui de l’arrosé et de l’arrose-heurt…
    Merci Célestine.

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