AMEN


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AMEN

Nul seigneur je n’appelle, et pas de clarté dans la nuit.

La mort qu’iL me faudra contre moi, dans ma chair,

prendre comme une femme,
Est la pierre d’humilité que je dois toucher en esprit,
Le degré le plus bas, la séparation intolérable
D’avec ce que je saisirai, terre ou main, dans l’abandon

sans exemple de ce passage —
Et ce total renversement du ciel qu’on n’imagine pas.
Mais qu’il soit dit ici que j’accepte et ne demande rien
Pour prix d’une soumission qui porte en soi la récompense.
Et laquelle, et pourquoi, je ne sais point :
Où je m’agenouille il n’est foi ni orgueil, ni espérance.
Mais comme à travers l’œil qu’ouvre la lune sous la nuit.
Retour au paysage impalpable des origines,
Cendre embrassant la cendre et vent calme qui la bénit.

Jacques Réda

APOLLO


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 Apollo

La terre se résume en eux comme l’odeur d’une fumée.

Et

nous,
Sous le crâne épais qui tient plus d’étoiles que tout

l’espace,
Mesurons ce qui reste de terre ici, debout
Dans le rythme fondamental de la plaine sur les vallées, À moitié déjà confondus avec les graines des labours
Entre ces blocs rompus qu’on voudrait serrer comme des

têtes ;
Déjà perdus sur la route qui plonge encore par détours
Vers des vieux secrets d’arbre mort, de herse dans l’oubli

des herbes
Enfoncée — et le lourd présage encore de trois corbeaux À gauche avec le roulement des nuages dans les ornières
Où creusèrent les tombereaux.

En eux déjà le ciel recule ;
En eux s’accroît sans fin la distance, l’illusion,
Quand c’est le ciel ici qui vient encore sur les fronts
Et les murs, ses doigts bleus d’aveugle cherchant la

différence

Avec douceur, disant : comme je t’aime, comme je

t’aime,
Ecoute, est-il pour nous d’autre distance que l’amour,
Mais celle-là réelle où, comme les tours des villages,
Nous saluons au loin de toute notre stature ?
Ainsi parlait le ciel ; ainsi parle encore la terre.
Au flanc de la plaine qui s’adoucit en pentes sous les

futaies,
Les grands cassements souterrains délivrent encore des

sources,
Et les voix qui flottent le soir avec l’amitié de la brume
Touchent le cristal éternel, hantent le songe des collines.
Mais au-dessus, muet depuis toujours, l’entretien du

possible
Et du destin, comme l’arc et la flèche, se poursuit.
L’appel est tout-puissant, et notre réponse est obscure. (Cependant je suivais la route
Sous le ciel dont le bleu refuse l’abîme des astres ;
J’arrivais près du mur qui du lierre, dans la clarté,

s’élance telle une jeune fille —
Pour appeler aussi, me rappeler, et la réponse
Etait l’air immobile entre nous comme un sourire.)

LA JETÉE


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LA JETÉE

Depuis un mois que j’habitais
Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.

Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer.

Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.

Un murmure vint de droite.
C’était un homme assis comme moi les jambes ballantes, et qui regardait la mer. «
A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des années. »
Il se mit à tirer en se servant de poulies.

Et il sortit des richesses en abondance.
Il en tirait des capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne
s’habillent plus.
Et chaque être ou chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait; il poussait ça
derrière lui.
Nous remplîmes ainsi toute l’estacade.
Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire, mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu’il
espérait retrouver et qui s’était fané.

Alors, il se mit à rejeter tout à la mer.

Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait.

Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même.

Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

Henri Michaux

 LA VIE,, L’AMOUR 8 / LA NATURE DANS TOUS SES ETATS


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LA VIE,, L’AMOUR 8 /LA NATURE DANS TOUS SES ETATS

Et la chanson de l’eau
Reste chose éternelle…
Toute chanson
est une eau dormante
de l’amour.
Tout astre brillant
une eau dormante
du temps.
Un noeud
du temps.
Et tout soupir
une eau dormante
du cri.

Federico Garcia Lorca, Poésie I (1921-1922), Editions Gallimard, 1954, page 32 (réédité en 1967 en poche).

 

Non, je te refuse son lit mort hideuse…

N-L – 21/02/18

SOLEIL EN ESTRAN


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SOLEIL EN ESTRAN

La transat toute jambes ouvertes sur le pont, tend son do au bronzage

y aurait-t-il un truc à mettre le soleil sur l’accorde à linge que ça s’rait inutile vu qu’on a rien à épinceter

Le tant fait qu’au bord de la rivière

l’herbe est assez humide pour y peindre la caresse d’un jour avenir.

au poteau le plancher se détache des mauvais oracles. La verticale pointe sa voile aux nues.

Niala-Loisobleu – 21/02/18

 

AU DERNIER QUART DE LA NUIT


AU DERNIER QUART DE LA NUIT

Hors de la chambre de la belle rose de braise, de baisers le fuyard du doigt désignait
Orion, l’Ourse, l’Ombelle à l’ombre qui l’accompagnait

Puis de nouveau dans la lumière, par la lumière même usé, à travers le jour vers la terre cette course de tourterelles

Là où la terre s’achève levée au plus près de l’air (dans la lumière où le rêve invisible de
Dieu erre)

entre pierre et songerie

cette neige : hermine enfuie

ô compagne du ténébreux entends ce qu’écoute sa cendre afin de mieux céder au feu :

les eaux abondantes descendre aux degrés d’herbes et de roche et les premiers oiseaux louer la toujours plus longue journée la lumière toujours plus proche

Dans l’enceinte du bois d’hiver sans entrer tu peux t’emparer de l’unique lumière due : elle n’est pas ardent bûcher ni lampe aux branches suspendue

Elle est le jour sur l’écorce l’amour qui se dissémine peut-être la clarté divine à qui la hache donne force.

Philippe Jaccottet

 

En attendant, il se trouve qu’il se passe quelque chose…


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En attendant, il se trouve qu’il se passe quelque chose…

D’un pilotis me faisant jambe de bois ma foi s’est faite ce type de maison qu’on porte partout avec soi. Laissant odeurs de frites et sauce à mère passer par la ventilation qui se présente. En cabine plein-air sur le pont on fait pas « genre ce soir je dîne au commandant ». Les putes teint de rosières sont pas de l’équipage. Rassures-toi, Bouffi, ça veut pas dire que j’suis de la jaquette. Que nenni mon Bon, mais voilà je trempe pas le cornichon à l’anglaise en baie con. Pas Argonaute mais friand de la toison, je vais pas chez  Macdo parce que le moyen des Trois Gros est pas dans mes bourses. L’amour c’est pas dans le Michelin qu’on le trouve. aujourd’hui fait pendule. Chronos impose de garder l’oreille à la pendule. Et si le téléphone sonnait pas parce que quelque chose change dans le pronostic ? En tout cas, sûr que quelque chose change. Me r’voilà d’une extrémité revenu au milieu. Espoir. Bleu. Espoir. De toutes les manières les roues dentées ont mis le mouvement en marche. A côté de la craie, le ciel se case., 1, 2; 3 et jusqu’à 10, se taire peut aussi changer le ciel.

Niala-Loisobleu – 19 Février 2018

LE FARD DES ARGONAUTES


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LE FARD DES ARGONAUTES

Les putains de Marseille ont des sœurs océanes Dont les baisers malsains moisiront votre chair. Dans leur taverne basse un orchestre tzigane Fait valser les péris au bruit lourd

de la mer.

Navigateurs chantant des refrains nostalgiques Partis sur la galère ou sur le noir vapeur, Espérez-vous d’un sistre ou d’un violon magique Charmer les matelots trop enclins à la
peur?

La légende sommeille aîtière et surannée Dans le bronze funèbre et dont le passé fit son trône Des Argonautes qui, voilà bien des années, Partirent
conquérir l’orientale toison.

Sur vos tombes naîtront les sournois champignons Que louangera Néron dans une orgie claudienne Ou plutôt certain soir les vicieux marmitons Découvriront vos yeux dans le
corps des poissons.

Partez! harpe éoîienne où gémît la tempête…

Ils partirent un soir semé de lys lunaires. Leurs estomacs outrés tintaient tels des grelots Es berçaient de chansons obscènes leur colère De rut inassouvi en paillards
matelots…

Les devins aux bonnets pointus semés de lunes damaient aux rois en vain l’oracle ésotérique Et la mer pour rançon des douteuses fortunes Se parait des joyaux des tyrans
erotiques.

— Nous reviendrons chantant des hymnes obsolètes Et les femmes voudront s’accoupler avec nous Sur la toison d’or clair dont nous ferons conquête Et les hommes voudront nous
baiser les genoux.

Ah! la jonque est chinoise et grecque la trirème Mais la vague est la même à l’orient comme au nord Et le vent colporteur des horizons extrêmes Regarde peu la voile où
s’assoit son essor.

Es avaient pour esquif une vieille gabare Dont le bois merveilleux énonçait des oracles. Pour y entrer la mer ne trouvait pas d’obstacle. Premier monta Jason, s’assit et tint la
barre.

Mais Orphée sur la lyre attestait les augures; Corneilles et corbeaux hurlant rauque leur peine De l’ombre de leur vol rayaient les sarcophages Endormis au lointain de l’Egypte
sereine.

Chaque fois qu’une vague épuisée éperdue Se pâmait sur le ventre arrondi de l’esquif Castor baisait Pollux chastement attentif A l’appel des alcyons amoureux dans la
nue.

Es avaient pour rameur un alcide des foires Qui depuis quarante ans traînait son caleçon De défaites payées en faciles victoires Sur des nabots ventrus ou sur de blancs
oisons.

Une à une, agonie harmonieuse et multiple, Les vagues sont venues mourir contre la proue, Les cygnes languissants ont fui les requins bleus, La fortune est passée très vite sur
sa roue.

Les cygnes languissants ont fui les requins bleus Et les perroquets verts ont crié dans les deux.

— Et mort le chant d’Êole et de l’onde limpide, Lors nous te chanterons sur la lyre, 6 Colchide.

Un demi-siècle avant, une vieille sorcière Avait égorgé là son bouc bi-centenaire. En restait la toison pouilleuse et déchirée, Pourrie par le vent pur et
mouillée par laraer.

— Médée, tu charmeras ce dragon venimeux

Et nous tiendrons le rang de ton bouc amoureux Pour voir pâmer tes yeux dans ton masque séniîe : O! tes reins épineux ô! ton sexe stérile.

— rendormirai pour vous le dragon vulgivague Pour prendre la toison du bouc licornéen.

Fai gardé de jadis une fleur d’oranger Et mon doigt portera l’hyménéenne bague.

Mais la seule toison traînée par un quadrige Servait de paillasson dans les deux impudiques A des cydopes nus couleur de prune et de cerise : Or nul d’entre eux ne vit le symbole
ironique.

— Oh I les flots choqueront des arêtes humaines. Les tibias des titans sont des ocarinas

Dans l’orphéon joyeux des stridentes sirènes, Mais nous mangerons l’or des juteux ananas.

Car nous incarnerons nos rêves mirifiques. Qu’importe que Fhsbus se plonge sous les flots! Des rythmes vont surgir, ô Vénus Atlantique! De la mer pour chanter la gloire des
héros.

Ils mangèrent chacun deux biscuits moisissants Et l’un d’eux psalmodia des chansons de Calabre Qui suscitent la nuit les blêmes revenants Et la danse macabre aux danseurs doux et
glabres.

Os revinrent chantant des hymnes obsolètes. Les femmes entr’ouvrant l’aisselle savoureuse Sur la toison d’or clair s’offraient à leur conquête, Les maris présentaient de
tremblantes requêtes Et les enfants baisaient leurs sandales poudreuses.

— Nous vous ferons pareils au vieil Israélite Qui menait sa nation par les mers spleenétiques Et les juifs qui verront vos cornes symboliques Citant Genèse et
Décalogue et Pentateuque Viendront vous demander le sens secret des rites.

Alors, sans gouvernail, sans rameurs et sans voiles, La nef Argo partit au fil des aventures Vers la toison lointaine et chaude dont les poils Traînaient sur l’horizon linéaire et
roussi.

— Va-t’en, va-fen, va-fen, qu’un peuple ne t’entraîne Qui voudrait, le goujat, fellateur clandestin, Au phallus de la vie collant sa bouche blême, Fût-ce de jours honteux
prolonger son destin!.

Robert Desnos