Les Mots qui ne Sont Pas D’amour


 

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Les Mots qui ne Sont Pas D’amour

A Lelius

Il est inutile de geindre

Si l’on acquiert comme il convient

Le sentiment de n’être rien

Mais j’ai mis longtemps pour l’atteindre

On se refuse longuement
De n’être rien pour qui l’on aime
Pour autrui rien rien pour soi-même Ça vous prend on ne sait comment

On se met à mieux voir le monde
Et peu à peu ça monte en vous
Il fallait bien qu’on se l’avoue
Ne serait-ce qu’une seconde

Une seconde et pour la vie
Pour tout le temps qui vous demeure
Plus n’importe qu’on vive ou meure
Si vivre et mourir n’ont servi

Soudain la vapeur se renverse
Toi qui croyais faire la loi

Tout existe et bouge sans toi
Tes beaux nuages se dispersent

Tes monstres n’ont pas triomphé
Le chant ne remue pas les pierres
Il est la voix de la matière
Il n’y a que de faux
Orphées

L’effet qui formerait la cause
Est pure imagination
Renonce à la création
Le mot ne vient qu’après la chose

Et pas plus l’amour ne se crée
Et pas plus l’amour ne se force
Aucun dieu n’est pris sous l’écorce
Qu’il t’appartienne délivrer

Ce ne sont pas les mots d’amour
Qui détournent les tragédies
Ce ne sont pas les mots qu’on dit
Qui changent la face des jours

Le malheur où te voilà pris
Ne se règle pas au détail
Il est l’objet d’une bataille
Dont tu ne peux payer le prix

Apprends qu’elle n’est pas la tienne
Mais bien la peine de chacun
Jette ton cœur au feu commun
Qu’est-il de tel que tu y tiennes

Seulement qu’il donne une flamme
Comme une rose du rosier
Mêlée aux flammes du brasier
Pour l’amour de l’homme et la femme

Va
Prends leur main
Prends le chemin

Qui te mène au bout du voyage

Et c’est la fin du moyen âge

Pour l’homme et la femme demain

Cela fait trop longtemps que dure
Le
Saint-Empire des nuées
Ah sache au moins contribuer À rendre le ciel moins obscur

Qui sont ces gens sur les coteaux
Qu’on voit tirer contre la grêle
Mais va partager leur querelle
Qu’il ne pleuve plus de couteaux

Peux-tu laisser le feu s’étendre
Qui brûle dans les bois d’autrui
Mais pour un arbre et pour un fruit
Regarde-toi
Tu n’es que cendres

Chaque douleur humaine sens-La pour toi comme une honte
Et ce n’est vivre au bout du compte
Qu’avoir le front couleur du sang

Chaque douleur humaine veut
Que de tout ton sang tu l’éteignes
Et celle-là pour qui tu saignes
Ne sait que souffler sur le feu

Mais tout ceci n’est qu’un côté de cette histoire
La mécanique la plus simple et qui se voit
Une musique réduite au chant d’une voix

Il y manque ce qui dans l’homme est machinal
Les gestes de tous les jours qui ne comptent pas
Les pas perdus
Les pas faits dans ses propres pas

Tout le silence et les colères pour soi seul
Tout ce qu’on a sans jamais le dire pensé
Les meurtres caressés les démences chassées

Il y manque tout ce que parler effarouche
Il y manque l’accompagnement d’instruments
Comme d’une barque barbare au loin ramant

Ce  qu’on peut tous les jours lire dans le journal
Ce qui vient déranger les rêves à tout coup
Ce qu’on n’a pas choisi qui soit et vous secoue

Il y manque avant tout les tremblements de terre
Et comme on se sent jusqu’à l’os humilié
Un jour à rencontrer un regard spolié

Il y manque le hasard au tournant des routes

Les passions les occupations qu’on a

Et l’art comme le vin des
Noces de
Cana

Tenez
Qu’est-ce pour vous ce voyage en
Hollande
Où vous ne verrez pas ces étranges statues
Devant la mer comme des fauves abattus

Qu’un trafiquant naguère apporta dans des caisses
Avec cent autres merveilles des pays chauds Échafaudages peints d’encre d’ocre et de chaux

Mis à intervalles réguliers sur la terrasse

A tout jamais sur les steamers qui tourneront

Le coquillage vert et roux de leur ceil rond

Que comprenez-vous au jeune homme dont je parle
Si vous ne connaissez chez lui ce goût profond
Des sculptures qu’au bout du monde des gens font

Et comment s’expliquer son voyage à
Genève
Que fait-il à
Cardiff dans la saison des pluies
Au
Caledonian
Market est-ce encore lui

Qui cherche avidement des dieux dans la poussière

Vieux continent de rumeurs
Promontoire hanté

Nous nous sommes fait d’autres idoles

Il y a des reposoirs dispersés à ces religions non écrites

Souvent comme une profanation secrète des autels apparents

J’ai traversé l’Europe

Je me suis assis un peu partout sur des pierres je me suis

Arrêté dans le pays des rêves

Combien de fois ai-je été voir à
Anvers la braise d’or de tes cheveux ô
Pécheresse

À
Strasbourg la
Synagogue aux yeux bandés comme dans la chanson de celui qui tua son capitaine

Le squelette de
Saint-Miciel le
Portement de
Croix à
Gand

Le visage régulier de
Bath qui semble une place
Vendôme

Le
Rhône comme un batelier fou débarquant les corps des tués aux
Alyscamps

Et le beau
Danube jaune

Quelque part entre
Lausanne et
Morges ces coteaux étayés de murs bleus où mûrissaient les vignes de
Ramuz

Uzès
Le jeune
Racine s’y accoude à la terrasse des clairs de lune

Sospel à chaque fois les pins incendiés comme pour y mieux effacer les traces de l’exil et
Buonarroti proscrit

Mais il y a des pays qui n’ont pas de nom dans ma mémoire

Des gares où j’ai perdu deux heures pour attendre un train

Des villes qui ne sont que passage d’arbres flottés sur leurs fleuves

Un désert d’entrepôts dans un port qu’emplit une futaie l’hiver

De hauts réservoirs dans la montagne

Des villages de soleil et de froment

Une région de fontaines bruissantes je ne sais où sans carte en automobile et que je n’ai jamais retrouvée

Des chemins de crête poudroyants de lumière

Et dans l’à-pic des rocs cette chapelle d’ombre où
Charles
Quint s’humilia

J’ai voulu connaître mes limites

Et ce n’est pas assez de
Brocéliande ou
Dunsinane

De la
Forêt-Noire et de l’Océan

Car j’ai dans mes veines l’Italie

Et dans mon nom le raisin d’Espagne

Est-ce que je ne suis pas sorti de ce domaine de cerises

Où est ma place
Est-elle avec ce passé des miens

Femmes de chez nous le pied court et la jambe haute

Les petits cheveux bouclant sur la nuque dont vous étiez si fières

Avec sous la peau blonde et transparente ô lionne

Le sang lombard des
Biglione

Et le goût des pleureuses à dramatiser la parole

Où roule cet écho profond de l’oraison funèbre

Cette voix d’hier douce et voilée

De
Jean-Baptiste
Massillon aux
Salins-d’Hyères

Est-ce que j’appartiens encore à ce monde ancien

Où est la clef de tout cela
Je vais je viens

Faut-il toujours se retourner

Toujours regarder en arrière

J’ai traversé retraversé l’Europe

Et je traînais dans mes bagages
Quelques livres couverts de feu
Qui venaient du
Quai de
Jemmapes

Comme c’était écrit dessus

Ils parlaient d’un pays la moitié de l’année enfoui dans la neige avec le vent qui siffle à travers les maisons de bois les péristyles à colonnes des demeures
nobles

Les palissades des chantiers beiges grises dentelées

Tout un peuple dans les haillons d’un empire veillant coupant en deux ses cigarettes le fusil

Entre les mains de chaque homme

Les journaux muraux

Et la débâcle et les chansons

Mais tout ce qu’ils disaient ces bouquins au parfum d’interdit

Ils le disaient dans un langage austère et grisant comme un renoncement des poètes

Le vocabulaire abstrait d’une expérience inconnue

Moi je lisais tout cela sans bien comprendre

Comme devant l’obélisque à
Louksor les soldats regardent les signes humains

D’idéogrammes indéchirTrés

Des choses pourtant toutes simples
Sans entendre

Par la campagne le printemps détrempé
Sans voir

Les villes de meetings pleines à déborder d’une passion qui recommence

Et la débâcle et les chansons

Qui a raison d’entre ces hommes

Avec leurs noms compliqués dans le mirage des
Révolutions
Je me perds dans les schismes

Qui a raison

Qu’ai-je besoin du sablier des
Sabéens des
Sabelliens
Je demande ici la vérité des Évangiles

Or j’avais commencé
Lénine à la façon de
Raymond
Lulle ou
Saint
Augustin

Je le tire de ma valise à
La
Ciotat

A
Ustaritz ou à
Saint-Pierre-des-Corps

Bien des choses me sont obscures

D’être écrites précisément dans le parler de chacun

J’avais-t-il oublié le sens élémentaire des mots

À chaque vocable employé je mesure mon ignorance

Il faudra

Il faudra que je reprenne tout du commencement

Tout traduire

Et la débâcle et les chansons

 

Louis Aragon

 

Pendant qu’une employée de surface poussait du balai des escarbilles échappées d’un ancien temps, je caressais des yeux en arrière les hanches pleines de la locomotive placée là en exposition. La gare dans laquelle un cocu a sans doute officié, a été vendue par l’Etat. De quoi faire réfléchir au point de faire un sujet de philo pour un bac d’autrefois. L’idée qui ne va pas manquer de paraître absurde, n’a pourtant rien de ça. Son défaut tient de s’être montrée simple, si je l’avais titrée Notre-Dame-des-Landes, il en aurait été différemment. On se serait mis à plancher durant une bonne cinquantaine d’années. Mais revenant à mon arrêt cheminot de mes chemins, Je crois devoir préciser que je parle en concis de la longueur autrement que d’autres en mettent des couches en grande largeur. Un chemin pour demain, ça chante autrement. Dormir ventre contre son dos, conduisant un sein dans chaque main, fait sauter à chaque traverse comme un élan pour plus loin mieux s’enfoncer dans le treck de sa propre découverte, sans passe pores, à nu, les peaux à la renverse avec les yeux révulsés devant trop d’injustice mesquine. Nous irons, je te le dis, non seulement où il nous reste des cathédrales, mais aussi des sureaux pour faire des tubas pour nos plongées.

Niala-Loisobleu – 13 Janvier 2018

 

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