Julien Gracq, ou le sentiment de la merveille


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Julien Gracq,

ou le sentiment de la merveille

par Jean-Michel Maulpoix


Texte paru dans Qui vive ? Autour de Julien Gracq, volume collectif publié aux éditions José Corti en 1989.


Il y a, sous la croûte obscure de la langue, comme dans les profondeurs de la mer et les hauteurs du ciel, des châteaux et des presqu’îles. L’objet de la littérature est leur « magique étude»: travail de géographe inspiré, de sourcier ou d’astrologue, tel l’abbé Blanès passant ses nuits au sommet d’une tour à calculer les conjonctions d’étoiles les plus heureuses. La fonction première du poète, ce savant aux « vertus primitives », est de garder la merveille intacte. Il compte obstinément les têtes d’épingles de la beauté dans la nuit qui couvre le monde. Ne pouvant y porter les mains, il les considère à travers un tuyau de carton et les dénombre dans la langue qui saigne un peu à leur contact. Où des mots défaillent pour la dire, la merveille s’établit: dans la caverne ruisselante de l’oracle, près du rocher percé de la fontaine Bellerie, à la source dissimulée de l’Evre, à la rencontre du soleil et d’un rideau de pluie. Sa langue se reconnaît à ses silences et ses éclats; des comètes l’éblouissent, quantité de cristaux la constellent. Ces précipités du désir éclairent sa disposition la plus heureuse, comme au jour de fête, quand les paysages que l’on traverse et l’air que l’on respire semblent la substance même du bonheur. Les mots ont la vocation de l’amour. Ils en sont la raison et l’ornement. Sans eux, il n’existerait pas, ou serait demeuré muet, incapable de se déclarer, gauche et embarrassé de soi, comme Charles qui tient sur ses genoux sa casquette imbécile, ou qui pleure seul sous la tonnelle avant de mourir, les yeux clos, la bouche ouverte, les mains crispées sur « une longue mèche de cheveux noirs ». Si intime soit-il avec elle, la merveille se défie du langage et le prend chaque fois de vitesse, afin de déjouer ses ruses. Elle ne supporte pas sa propension à se compromettre, à truquer le jeu, à s’acoquiner par faiblesse avec des créatures de mauvaise vie, des fantômes plaintifs et des moribonds de tout poil. Le poème épuise ses efforts à mériter de nouveau sa confiance et reprendre langue avec elle. Depuis des siècles, la poésie fait à la beauté une cour désespérée. Elle chante sur tous les tons. Elle essaie quantité de rimes, de rythmes et d’images. Elle se dispose en vers, en versets, en brèves proses lyriques ou en archipel. Elle change de robe et de coiffure. Elle dépense sans compter. Parfois elle gémit et larmoie. Mais toujours elle célèbre cela qui la dédaigne et l’éconduit. Son désir reste intact. Elle le confie au vent, aux roseaux jaseurs, aux hirondelles qui se rassemblent sur les fils électriques. Elle l’inscrit dans le calice des fleurs ou dans la pierre. Elle en parle à tout ce qui existe; elle invente, pour le dire, ce qui n’existe pas. La fable du désir circule de bouche en bouche. Des amants la murmurent, des enfants la récitent le soir avant d’aller dormir; les vieillards qui s’en souviennent ont des larmes derrière les yeux. Ainsi subsiste et se réconcilie la merveille, au point d’intersection imaginaire de la langue et du désir. Elle illumine la vie humaine chaque fois que le poète reproduit le geste d’Orphée: faute de pouvoir garder la main sur l’épaule d’Eurydice et d’y préserver l’amour, il touche les cordes de la lyre; le merveilleux fait « aigrette » au bout de ses doigts. De minces passerelles lyriques courent alors à travers le monde; les choses s’y disposent en bon ordre et les hommes s’y déplacent en songe vers de plus hautes contrées. Ils vont doucement vers la lumière, comme naguère lorsque s’alluma l’étoile. Ils ne savent pas jusqu’où ces fils d’or les conduisent, ni pourquoi ils se sont mis en route. Mais ils éprouvent de la joie; ils font en eux « de la place pour quelque chose » de simple et de très doux, comme lorsqu’un enfant qui s’endort laisse glisser sa tête contre l’épaule de sa mère, quelque chose qui désarme la cruauté de l’histoire et qui ouvre une brèche à l’amour.

Il ne s’agirait pas de la venue d’un dieu, les hommes n’étant plus faits pour s’entendre avec ces sortes de créatures diaphanes et voraces qui disposent de leur âme. Peut-être même que personne sur la terre ne se rendra compte qu’il est arrivé quelque chose. Peut-être que rien ne sera dérangé. La merveille ne fait pas beaucoup de bruit. C’est une jeune fille imprévisible qui considère toutes choses avec un intérêt extrême, qui écoute et parle peu, qui n’aime pas les dorures, ni les discours savants, mais dont les lèvres sont désirables et dont le cœur bat juste. Elle ressemble à Mona, ce chaperon rouge sans mère-grand, qui entraîne le loup dans son lit puis lui fait traverser la forêt en empruntant « le plus merveilleux chemin des écoliers » . A celui qui la croise, elle laissera le souvenir d’un « écureuil tenant une noisette verte », d’un paradis furtif, d’une « chemisette bleue tachée d’encre », ou de la vie réelle délicieusement rappelée. Son image, par surprise, lui reviendra quand il sera seul, au bord de mourir, ou simplement de s’endormir, quand sa vie s’en ira au large et qu’il la verra s’éloigner, hors de portée bientôt, comme un marin tombé à l’eau regarde le bateau continuer sa route tandis que la mort le tire par les chevilles. Il se souviendra de l’amour comme de sa vie la plus entière, la plus exacte: il suffisait de prendre et de se laisser prendre pour retrouver toutes choses à leur place, le désir décidait de tout, les gestes étaient faciles, les parfums embaumaient de neuf, les mots avaient perdu leur goût de suie, ils semblaient choir comme des pièces d’or chaque fois que l’on ouvrait la bouche. Il aura sauvé son âme. Patientant sous la pluie, anxieux du pouls des horloges, occupé à cueillir des fleurs dans le jardin, il aura exploré les recoins de ses chambres les plus intimes. Soucieux d’entrer dans les détails de son amour et de le revêtir d’habits légers, il lui aura donné quantité de noms, il aura écrit des phrases, d’une main aveugle et juste, comme on tend les paumes vers une ombre, comme on se laisse conduire par elle, ou comme on jette à la mer des papiers pliés en quatre dans des bouteilles. Il aura essayé de vivre sans bavardages, en s’enfermant en soi, pour ne penser qu’à celle qui est toute sa pensée et qui occupe dans l’univers la place laissée vacante par le soleil les jours de pluie. Il sera devenu le frère des Grands Transparents dont l’invisible palpitation assure à travers le monde la circulation de l’amour.

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L’envie de déshabiller le courant des habitudes, voilà ce que chaque matin je fais avant d’avoir mis les pieds hors du lit. Faire le plus du tout dans le moins que rien. D’un pas là tirer la présence cognant au coeur. Et pétrir à pleines mains cette terre que tu es Vie L’imbécile que je suis commence par t’aimer avant de te faire l’amour et de recommencer un si de suite ma Muse

Niala-Loisobleu – 7 Octobre 2017

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